Chroniques

Chronique uchronique : penser l'histoire avec des « si »

Actuel Moyen Age : le présent au prisme du passé

Nation ? La fabrique du lien social

Chroniques américaines : progressismes et résistances aux USA

Chroniques scolaires : l'éducation au crible des sciences sociales

Regards sur le Pakistan : militance et terrorisme

Dossiers

Les printemps arabes : cinq ans après

Le travail en débat : au-delà de la loi El Khomri

Polyphonies syriennes : écrivains, intellectuels et artistes résistent

Djihadisme à la française : comprendre la radicalisation

Un état du genre : quinze ans de gender studies

Le génocide arménien : centenaire d'un modèle criminel

TOUS NOS DOSSIERS

Bibliothèques Odéon

L'heure de la critique n’est pas (dé)passée !
[vendredi 26 septembre 2014 - 09:00]
Esthétique
Couverture ouvrage
Fragments d'un discours esthétique. Entretiens avec Dominique Berthet
Éditeur : Klincksieck
160 pages / 21,50 € sur
Résumé : Une série d’entretiens portant sur l’esthétique et les arts d’aujourd’hui est conduite par Dominique Berthet avec Marc Jimenez. 

C’est à la conjonction de deux éléments que nous devons ce petit ouvrage qui apportera à beaucoup les traits de réflexion permettant de mettre à plat notre époque, dans sa composante artistique et culturelle. Pas exactement un hasard à la manière de Cournot.

Le premier élément est l’existence de la revue Recherches en Esthétique, revue universitaire publiée en Martinique, depuis 1995, sous la direction de Dominique Berthet, professeur d’esthétique et de critique d’art à l’université Antilles-Guyane. On ne saurait trop y insister : le décentrement imposé d’emblée par la situation de la revue donne aussi l’occasion de détourner le regard du nombril occidental et de regarder ailleurs, sinon autrement. La revue comporte, par principe, notamment dans ses sections artistiques, une référence constante à la Martinique, la Réunion, le Sénégal ou Cuba...

Le second élément est constitué des travaux de Marc Jimenez qui, pour ceux qui ne le connaissent pas, est spécialiste de Theodor W. Adorno (il en a traduit entre autres la Théorie esthétique), de l’esthétique contemporaine, et a participé à son tour à ce qu’il est convenu d’appeler la querelle de l’art contemporain. La jonction non fortuite de ces deux éléments produit un ouvrage dont la table des matières contient quinze entretiens (et une postface), chacun déjà publié dans la revue à l’occasion de telle ou telle thématique (Critique, Hybride, Métissage, Audace, Errance, Rencontre, Fragment,...) décidée par le CEREAP (Centre d’études et de recherches en esthétique et en arts plastiques) et repris ici. Néanmoins la composition de l’ensemble ici réuni promet une lecture un peu différente de celle qui se déroule numéro par numéro, puisqu’elle est moins étalée dans le temps (la revue est annuelle) et facilite une perception plus fine de la pensée de Jimenez, dont l’axe général demeure la référence à Adorno, nombre de paragraphes de cet ouvrage revenant sur certains aspects de sa pensée : la critique, l’avant-garde, le fragment, la paratactique...

Si le lecteur a déjà eu l’occasion de lire ces entretiens au fil de leur publication, il ne perdra donc rien à les reprendre sous cette nouvelle forme, et il pourra même analyser de près les variations de la pensée de Jimenez d’une année sur l’autre (déplacement des références, renvois différents, réactualisation constante du propos à la lumière des œuvres nouvelles...), les dates de ces entretiens étant données dans la préface.

L’axe général des propos est parfaitement clair. Jimenez défend la pensée critique, à partir d’Adorno bien sûr, mais surtout en rapport avec les problèmes posés à notre époque : la situation de la création contemporaine, de la critique flagorneuse, des conceptions crépusculaires de la culture, du culturel, des critères d’évaluation des œuvres, donc aussi du jugement... La méthode d’exposition, concernant chacune des notions abordées, est tout à fait passionnante. Celle des connotations. Vous prenez par exemple « errance », vous renvoyez à la marche (promenade, flânerie, errance), puis vous distinguez des formes de trajet, pour aborder la relation de plusieurs cultures différentes à l’errance (ici, Orient et Occident), vous reliez ensuite la perspective occidentale à son histoire (« le juif errant »), de ce fait, vous débouchez sur la question du voyage (opposition sédentaire/voyageur). Au passage, vous excluez de confondre l’errance et l’exil, et vous vous retrouvez dans le traitement de l’errance par l’art contemporain ou la pensée contemporaine.

Si caricaturale qu'elle puisse paraître, cette « méthode » a l’avantage d’ouvrir chaque notion au maximum de ses possibilités sémantiques. Du coup, chaque entretien associe non seulement de nombreuses références à un fil conducteur, mais fait toute sa place aux arts et à l’esthétique, en conservant le parti pris critique imparti. La notion de « risque » subit le même traitement : on part de l’opposition consensus/résistance ou plutôt de l’opposition « culturel »/résistance artistique. Et à partir de cette perspective, l’entretien peut se dérouler avec pertinence autour de l’audace de l’art (nécessaire) à l’encontre de l’assujettissement de la culture à une logique économique, et se terminer à la fois sur les pratiques hétéroclites et hybrides des arts contemporains, et sur la situation de l’esthétique de nos jours. Un autre exemple : prenez « ailleurs », et partez vers : voyage, évasion, fuite, nostalgie, aspiration, projection, irréconciliable, utopie, rébellion, d’où aussi avant-garde...

Le deuxième entretien, par exemple, éclaire des points techniques qui méritent d’être repris et diffusés. Il s’ouvre sur la question de l’aura chez Walter Benjamin alors que beaucoup l’interprètent en termes unilatéraux : ceux du déclin ou de la perte de la puissance auratique de l’image. Mais peu insistent sur deux autres points : Benjamin a aussi cru, certes un moment, que la reproduction des images pouvait servir la démocratie. Mais il s’est rendu compte du fait que l’image circule désormais sous le contrôle et la gestion économique des groupes financiers. Et il a interrogé le retour de l’aura sous l’égide du pouvoir et de l’argent. Ce rappel, accompli par Jimenez, donne à la thèse de Benjamin un corps plus solide.

Il en va de même pour l’Ecole de Francfort, dont Jimenez, nous l’avons noté ci-dessus, est un spécialiste. Il ne se contente ni d’en diffuser la pensée, ni d’en avaliser les concepts critiques, il tente constamment de prolonger cette figure de la modernité, en montrant que le projet critique reste toujours à accomplir. D’ailleurs, si nous n’avons le choix qu’entre une modernité à prolonger et une postmodernité à suivre, Jimenez prend parti pour la première – « je reste très Aufklärer sur ce point » -, soulignant à nouveau qu’il n’est pas dans ses intentions d’accentuer la coupure entre raison et modernité adoptée par la seconde, laquelle conduit au fanatisme. De là une longue réflexion sur la philosophie de Jürgen Habermas dont la conception est sans doute irréprochable, concernant du moins le rapport entre le consensus et le différend, mais un peu aveugle sur les moyens de sa réalisation.

Si le lecteur est ainsi propulsé d'Adorno à Habermas, c’est par le point commun de l’Ecole de Francfort, et de la pensée critique en particulier à l’égard des concepts traditionnels. Et précise Jimenez, « Je suis, moins que jamais, prêt à renoncer à l’héritage de l’Ecole de Francfort, laquelle a eu l’audace de penser l’art comme phénomène social total en le détachant de la métaphysique, de la religion, bref en l’affranchissant de tout idéalisme et de toute idéalisation ». Et l’interlocuteur d’ajouter, toutefois, que l’esthétique ne s’achève pas pour autant avec l’Ecole de Francfort.

D’autres recherches méritent d’être étudiées de près. Notamment celles de Jean-François Lyotard et de Jürgen Habermas (cette partie des entretiens date de 2002). Mais quoiqu’il arrive du côté de l’esthétique, on notera non moins chez lui l’entretien de la bataille à l’égard de la philosophie analytique. A ce propos, Jimenez centre son conflit autour d’un point stratégique : la rupture par cette philosophie du lien historique entre esthétique, critique et politique. Jimenez vise moins directement Nelson Goodman et Arthur Danto, d’autant qu’il faudrait d’abord établir le constat que ceux qui s’en réclamant considèrent que l’histoire de l’art est désormais terminée. Il fait aussi un sort à leur conception pragmatique de la vérité, de l’efficience et de la rentabilité.

Chaque entretien éclaire un peu plus les problèmes (esthétiques et artistiques, mais parfois aussi directement politiques), sans jamais céder à des répétitions qui auraient pu rebuter le lecteur (surtout que les textes en question sont annuels et auraient pu verser de ce côté). Citons-en quelques-uns, au-delà de la seule référence aux notions qui servent de support aux entretiens : art et création de nos jours, les modes de perception, la société contemporaine et les industries culturelles, le culturel, la critique, la transgression, les normes esthétiques, mais aussi pour les derniers entretiens, la censure des œuvres et les rapports entre arts et sciences. Autrement dit, le volume finit par traverser le grand problème de l’esthétique de nos jours.

Si, bien sûr, Jimenez sait bien que l’art ne change pas le monde d’un coup de baguette magique, il n’en rappelle pas moins que les arts ne vont pas sans jouer un rôle : « je crois... qu’il est dans la nature de l’art et dans le rôle de l’artiste de modifier le regard du spectateur sur la réalité et donc, de troubler la perception habituelle, de faire voir les choses à travers une diffraction prismatique ». Et il ajoute un peu plus loin : « En ce qui me concerne, je prendrai toujours parti en faveur des œuvres que l’on qualifie de subversives, choquantes, ou provocantes pour autant que ces jugements de valeur portent sur leur signification et leur qualité artistique et ne soient pas formulées au nom de prétendues normes ou critères moraux ou politiques ».

De ce fait, on note la grande latitude qu’observe Jimenez en permanence autour du thème de l’art, faisant aussi sa place au spectateur. On le note d’autant mieux que le chapitre réservé à la notion de rencontre - occasion pour Jimenez de parler de ses professeurs d’esthétique (Etienne Souriau, Bernard Teyssèdre et Olivier Revault d’Allonnes) - s’oblige à insister sur la rencontre de l’œuvre et du spectateur, et non pas uniquement sur la poétique de la rencontre (type André Breton et Nadja).

S’agissant de la rencontre œuvre-spectateur, il était pertinent de travailler sur la rencontre créatrice, non seulement du point de vue de l’artiste, mais bien sûr du point de vue de ce spectateur qui pourrait ne pas se laisser influencer complètement par l’idéologie de la communication. Quel que soit, de surcroît, le statut de l’art contemporain, marchandise ou non, culturel ou culture, il reste que le spectateur conserve par devers lui un vécu qui ne peut être mis sur le marché : tout objet entre, un temps, en interaction avec la fantasmatique du spectateur, lecteur... Déroute des modes traditionnels de perception... Néanmoins, s’agissant de l’art contemporain (nommément, sur la fin de l’ouvrage : Orlan, Sigalit Landau, les activistes viennois, Wim Delvoye, Maurizio Cattelan, les frères Chapman...), Jimenez n’y voit pas « une reprise quelconque des idées de rupture, de résistance et de négativité propres à l’art moderne, et notamment aux mouvements avant-gardistes du siècle dernier », même si « je ne pense pas que la majorité des artistes soient en parfaite harmonie avec le monde dans lequel ils vivent ».

 

A lire aussi : 

- Marc Jimenez (dir), Arts et pouvoir, par Stephane Leteuré. 

 

Christian RUBY
Titre du livre : Fragments d'un discours esthétique. Entretiens avec Dominique Berthet
Auteur : Marc Jimenez
Éditeur : Klincksieck
Collection : Esthétique
Date de publication : 19/09/14
N° ISBN : 2252039450
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici