La phrase

Il y a d'excellentes raisons de combattre l'Occident, il y a d'excellentes raisons de vouloir la fin de cette société, et qui ne se réduisent en rien au fait de vouloir y répandre la terreur. Cazeneuve et les spin doctors de l'antiterrorisme n'y peuvent rien : ce n'est pas en enfermant toujours plus leurs ennemis dans la figure du monstre, ni en multipliant contre eux les procédures judiciaires les plus démentes, que les démocraties occidentales retrouveront leur honneur perdu.

Collectif de Tarnac, Le Monde, 18 juillet

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CNL
La raison du commun : pour une politique de l'inappropriable
[jeudi 29 mai 2014 - 14:00]
Science Politique
Couverture ouvrage
Commun, Essai sur la révolution au XXIe siècle
Éditeur : La Découverte
592 pages / 23.75 € sur
Résumé : Un livre qui constitue une réflexion prenant pour objet la « raison du commun » et cherchant, en référence aux mouvements politiques qui entendent lutter depuis une vingtaine d'années contre la rationalité néo-libérale, à poser les bases d'une politique de l'émancipation qui   institue le commun, non en tant que propriété collective, mais en tant qu'inappropriable.
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Le nouveau livre de Christian Laval et Pierre Dardot Commun. Essai sur la révolution au XXIème siècle paru il y a peu aux éditions La Découverte constitue une réflexion prenant pour objet la « raison du commun » et cherchant, en référence aux mouvements politiques qui entendent lutter depuis une vingtaine d'années contre la rationalité néo-libérale , à jeter les prémisses d'une politique de l'émancipation dont l'objectif est de créer des institutions authentiquement démocratiques permettant le déploiement d'un agir commun . L'une des grandes forces de Commun est précisément de réfuter le partage binaire entre l'ordre de la théorie et celui de la pratique, en refusant toute approche qui partirait d'une définition abstraite du commun et tenterait d'en déduire artificiellement une politique, mais de prendre pour point de départ l'expérience politique du commun telle qu'elle a pu se vivre au travers des différentes formes d'action et de discours qui ont au cours des deux dernières décennies contesté la logique d'extension du mode d'appropriation privée à toutes les sphères du social, individu inclus .

Commun n'est donc en aucun cas un banal ouvrage de « théorie politique » mais doit se lire au contraire comme le produit d'un travail de réflexivité qui, à partir des pratiques effectives d'institution du commun, cherche à penser le commun comme cette catégorie se situant au principe de toute politique d'émancipation. S'il y a une théorie du commun, elle n'a en aucun cas la primauté sur la praxis qui institue ce qui est commun, et ne constitue en aucune manière une science à laquelle devrait être indexée l'agir politique ayant pour principe l'institution du commun. Le commun n'est pas une idée éternelle, ce n'est pas la forme pure que le Philosophe-Roi devrait contempler dans sa tentative pour fonder la cité juste, c'est le principe dynamique chargé d'organiser et de structurer les pratiques qui contestent la politique globale de privatisation et de marchandisation du monde.

 

             Penser le commun en tant que principe d'une politique d'émancipation démocratique, qui tente de se frayer un chemin étroit par delà l'alternative biaisée du marché et de l’État, implique donc de rompre avec un traitement de la question qui ne renvoie pas à ce dont il faut partir, autrement dit l'activité politique elle-même de mise en commun, mais réduit l'interrogation à un simple problème de gestion de biens ou d'objets en soi inappropriables . Pierre Dardot et Christian Laval prennent soin d'indiquer à ce titre qu'il faut se garder de l'écueil consistant à réifier la notion de commun, en faisant du celui-ci une réalité substantielle existant hors des prises de l'agir humain et résistant à toute tentative d'appropriation  : en ce sens il semble assuré que l'air, l'eau, la lumière ou encore les nuages relèvent de cette catégorie de biens inappropriables, puisqu'ils qu'ils sont donnés naturellement, et qu'il est dans cette perspective inutile de se les approprier en raison soit de leur caractère inépuisable (cas de l'air ou de l'eau), soit de leur caractère insaisissable (cas des nuages ou de la lumière) – le fait que par ailleurs leur usage par un sujet à un moment donné n'entame en rien le droit et la capacité d'un autre sujet à pouvoir en user également rend de toute façon la question de leur possible appropriation nulle et non avenue .

Cette substantialisation d'une chose commune par nature à l’œuvre, selon Dardot et Laval, dans le droit romain se retrouve selon eux au sein de la théorie économique standard basée sur la distinction entre « biens privés » et « biens publics », les économistes reconnaissant depuis les années 1950 le principe de la distinction entre biens privés qui relèvent de par leur structure propre d'une appropriation de type privée, et les biens publics à l'inverse d'une appropriation de type étatique . Pierre Dardot et Christian Laval font d'ailleurs très justement remarquer que dans le cadre de la philosophie contractualiste moderne l’État remplit un double rôle : garantir à chaque individu la jouissance de sa propriété personnelle tout en créant du commun (lien, institutions, biens) que les individus atomisés ne pourraient être en mesure de faire émerger . D'où le contresens manifeste, dans certains secteurs de la gauche critique, à en appeler à la mise en œuvre de politiques interventionnistes, dans la mesure où l'alternative doit en réalité passer entre une logique de l'appropriation (qu'elle soit « privée » ou « publique »), et une logique de l'inappropriable, et non se situer entre deux modes (« privé » ou « public ») d'un même geste d'appropriation .

 

             L'écueil de la naturalisation ne constitue d'ailleurs pas le seul obstacle que l'économie politique du commun doit veiller à éviter. Il existe en effet, d'après Dardot et Laval, une tentation consistant à fonder le commun sur un universel assimilé aux caractéristiques propre à l'essence humaine, tendance que l'on retrouve, selon les deux auteurs, dans certaines ONG ou dans une partie du courant altermondialiste . Ici l'identité n'est pas celle de la chose que l'homme pourrait ou non posséder, elle est celle d'un même genre, doté d'une caractéristique qui lui est propre et déterminée de diverses manières selon les philosophes (le logos selon Aristote, la conscience selon Descartes, la liberté ou la perfectibilité selon Rousseau, la raison selon Kant). Tous les hommes partageraient ainsi la même essence en raison de leur co-appartenance à un même genre, le genre humain. Et c'est précisément  cette communauté d'appartenance qui justifierait le fait qu'un certain nombre de biens puissent faire l'objet d'une appropriation commune – l'idée par exemple que l'éducation ne doit pas être considérée comme une marchandise implique le postulat suivant lequel l'être humain ne peut s'accomplir et donc s'épanouir que dans l'unique mesure où on lui confère la possibilité effective de se cultiver pour l'amour même du savoir, et non selon une finalité intéressée. D'ailleurs dans un certain marxisme, l'universalité générique de l'espèce humaine s'accomplissant dans le travail en tant qu'activité visant la transformation de la nature est explicitement conçue comme fondement de ce que Pierre Dardot et Christian Laval nomment une « politique du commun » : c'est dans la mesure où ils contribuent à s'auto-produire universellement dans et par leur travail que les hommes peuvent revendiquer sur la nature qu'ils ont transformé et les objets qu'ils ont produits un droit d'appropriation collective.

Nicolas POIRIER
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Titre du livre : Commun, Essai sur la révolution au XXIe siècle
Auteur : Christian Laval, Pierre Dardot
Éditeur : La Découverte
Collection : CAHIERS LIBRES
Date de publication : 27/03/14
N° ISBN : 978-2707169389
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