La phrase

Le désespoir me paraît éminemment raisonnable et ennuyeux. Je n’ai aucune patience face à des artistes dont la fonction première est de formuler l’impossibilité de leur art, qui en un sens font de la mélancolie un produit de consommation – tout comme je ne m’intéresse pas aux artistes qui sont exclusivement affirmatifs et qui ont fait de la stupidité de la culture un fétiche commercial. Les ballons en forme de chiens, etc. Je crois que le plaisir sexuel, la couleur étrange du ciel après un orage, le flot des feux arrière des voitures sur un pont ou la façon dont le silence s’affine ou s’épaissit avant que la musique ne commence – le politique doit harnacher tout cela. Le politique doit poser un harnais sur le libidinal.  

Ben Lerner, The Believer, septembre 2014 (traduction de nonfiction)

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CNL
Quand la peau fait surface
[vendredi 09 mai 2014 - 12:00]
Esthétique
Couverture ouvrage
Les peaux créatrices. Esthétique de la sécrétion
Éditeur : Klincksieck
512 pages / 42,75 € sur
Résumé : Sous l’angle original du rapport à la peau, l’artiste et universitaire Stéphane Dumas questionne l’expérience esthétique. 

Au départ, il y a une peau – mythologique. Le récit d’une confrontation, d’un sacrifice. Athéna, furieuse de voir son visage déformé en jouant de l’aulos (sorte de flûte), rejette l’instrument. Marsyas, un satyre, le récupère, se l’approprie, le pratique, obtient du succès, et plein d’hybris, défie Apollon. L’agôn (joute musicale), jugée par les Muses, attribue la victoire à la divinité, et condamne Marsyas à l’écorchement. Pareille à une outre, sa dépouille, gonflée au vent, produit de la musique. Son sang, quant à lui, coule et forme une rivière.

De ce texte fondateur où s’affrontent deux visions - Marsyas comme figure de l’Autre, reflet de l’art indomptable, celui condamné par Platon, sans paroles, évocateur, insoumis au régime du logos ; Apollon comme figure du Même, illustration de la création civilisée, rejetée par Nietzsche, verbale, technique, régulée par la métrique - naît, selon l’auteur, un geste crucial. Un retournement, ou plus précisément un rapport de transformation réciproque. La chair du satyre est marquée par Apollon, mais, devenue nouvel instrument, réinvestie, elle perdure, sous un autre mode, marquant de son empreinte l’histoire de l’art à venir. « La peau du satyre devient une peau créatrice en étant investie d’une dimension esthétique »  .

Episode matriciel, source même de sa réflexion sur le paradigme cutané,  , Stéphane Dumas en traque, décortique, dépiaute (terme récurrent), les traces, persistances, et métamorphoses, à travers plusieurs siècles de créations. A la Renaissance, les lectures néoplatoniciennes – picturales, philosophiques, scientifiques – fortement imprégnées des doctrines catholiques d’alentour, séparent corporalité et spirituel. Fondées sur un principe dualiste, elles entendent - du pinceau du Titien à la plume de Pic de la Mirandole, en passant par les études anatomistes - la peau tel un obstacle, une couche épaisse à délaisser. Ainsi, le barbare Marsyas, une fois vidé de lui-même par Apollon (l'attribution de l’acte d’écorchement à la divinité datant de cette époque), ainsi « privé de son propre bord » (p.43), ainsi privé de son écorce rugueuse et grossière, peut enfin révéler la vérité de son être.

Cette centralité de la conscience, dissimulée sous le voile dermique, tend, à mesure du temps, comme le montre avec justesse l’auteur, à se déplacer. Sous l’impulsion notamment de la psychanalyse, le siège du Moi, véritable entre-deux (dialogue profondeur/surface), a bougé, d’une réalité donnée a priori et enfouie vers l’extérieur et le palpable. « La conscience de l’être a migré dans la périphérie et à la surface, l’intériorité tendant à se retourner dans l’extériorité »  .

Non simple limite, mais bord, seuil, possibilité de franchissement, la peau, à la fois enveloppe et organe (« le plus grand organe sensoriel », p.123), questionne aussi l’espace, la topographie (prolongement et dépassement de la géométrie euclidienne figée) d’un déploiement. Aplatie (convocation de La peau de Malaparte), retournée (l’artiste australien STELARC, et son squelette d’oreille greffé dans le bras), tatouée, percée… Confrontée à une pluralité de modalités d’interactions, elle semble, contrairement aux idées reçues, mouvante, jamais docile, irrésolue, « une interface entre le monde et nous-mêmes, une pellicule qui, telle la rétine ou le tympan, ne fait ni partie d’un intérieur, ni d’un extérieur »  

Par-là, elle révèle – véritable ruban de Möbius – son ambivalence. Teintée d’une connotation politique d’un part (Loi du Temps/Loi des Hommes ; Différenciation, par la trace, de l’humain et de l’animal), et, en même temps, absolu surpassement, via le geste esthétique, de toute forme d’institution ou d’ordre préétabli. Marquée mais sans cesse renouvelée, investie mais insoumise. Créatrice.

En creux, affleure donc l’idée d’une esthétique capable de penser cet « art interstitiel ». Capable, malgré les différences, de synthétiser et unifier. Capable de dire la limite – projetée, franchie. Car, depuis Platon, le voyage créatif se module au gré d’un désir manifeste d’ébranler les frontières entre art et existence, entre individu et environnement. Les gestes précédemment cités, ajoutés par exemple aux expérimentations chirurgicales d’ORLAN, ou aux inventions de Win Delvoye, disent cette volonté d’empiétement, de recouvrement, d’affranchissement. A l’idéalité désincarnée des Temps Anciens, une riposte sensorielle, de chair et de sang, y compris jusqu’à l’informe, l’immonde, l’infâme, l’abject (emprunts cruciaux à Georges Bataille et Julia Kristeva). 

Le pari, risqué, glissant, l’auteur le remporte. Son « esthétique de la liminalité », érigée sur des fondations essentiellement anthropologiques (Turner, Broadhurst, Lévi-Strauss…), mêlant références artistiques, saillies techniques (biologie, médecine…), commentaires nourris d’œuvres, laisse l’impression, une fois l’ultime page refermée, d’une lumière diffuse – à fleur de peau. 

Guillaume SBALCHIERO
Titre du livre : Les peaux créatrices. Esthétique de la sécrétion
Auteur : Stéphane Dumas
Éditeur : Klincksieck
Date de publication : 11/04/14
N° ISBN : 2-252-03916-7
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