La phrase

Il y a d'excellentes raisons de combattre l'Occident, il y a d'excellentes raisons de vouloir la fin de cette société, et qui ne se réduisent en rien au fait de vouloir y répandre la terreur. Cazeneuve et les spin doctors de l'antiterrorisme n'y peuvent rien : ce n'est pas en enfermant toujours plus leurs ennemis dans la figure du monstre, ni en multipliant contre eux les procédures judiciaires les plus démentes, que les démocraties occidentales retrouveront leur honneur perdu.

Collectif de Tarnac, Le Monde, 18 juillet

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L'athéisme peut-il être religieux ?
[dimanche 06 avril 2014 - 09:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Religion sans Dieu
Éditeur : Labor et Fides
123 pages / 12,35 € sur
Résumé : Dans un ouvrage ambitieux et original, Ronald Dworkin cherche à établir un lien substantiel entre l’idée que l’univers est compréhensible et celle que sa beauté relève de l’inévitable. Pour le philosophe, les athées qui perçoivent ce lien peuvent être qualifiés de religieux. Cette remise en cause des catégories habituelles possède un incontestable caractère heuristique.
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Le célèbre éditeur protestant, Labor et Fides, a eu la passionnante idée de traduire cet ultime ouvrage du grand philosophe du droit et de la politique, disparu en février 2013. Le texte est issu des Einstein Lectures que Dworkin fit à Berne en décembre 2011. Il était destiné à connaître d’importants développements, mais, frappé par la maladie durant l’été 2012, Dworkin dut se contenter de réviser le manuscrit original.

L’indépendance des valeurs

La thèse centrale est d’une grande simplicité : la religion est plus profonde que Dieu. Ce que Dworkin nomme religion doit être précisé, en particulier à l’intention des lecteurs pour lesquels le concept est inséparable de la pratique du culte. Rien de tel pour le philosophe américain qui l’analyse comme une vision du monde "aussi profonde que différenciée et complète" (p. 11). Celle-ci " soutient qu’une valeur inhérente et objective pénètre tout, que l’univers et ses créatures sont dignes d’admiration, que la vie humaine a un sens, et l’univers un ordre " (ibid.). Dans cette perspective, la croyance en Dieu est une possibilité mais non une nécessité. Dworkin considère que si les dieux sont attrayants, c’est essentiellement en raison de "leur capacité supposée à remplir le monde de valeurs et d’objectifs" (ibid.).

Aussi les croyants partagent-ils avec certains athées la croyance en la réalité indépendante de ces valeurs. C’est, d’après l’auteur, très précisément ce que pensait Einstein : "De savoir que ce qui nous est impénétrable existe réellement et se manifeste comme la plus haute sagesse et la beauté la plus rayonnante […], un tel savoir, un tel sentiment sont au cœur de la véritable religiosité. En ce sens, quoiqu’en ce sens seulement, j’appartiens au nombre des hommes profondément religieux" . Faut-il aller au-delà de l’interprétation classique de la pensée du physicien, qui considère qu’Einstein exprime seulement la conviction que l’univers est gouverné par les lois de la physique fondamentale et qu’il est, dès lors, compréhensible ? Dworkin le pense. Pour lui, Einstein voulait dire également que la beauté ne fait pas partie de la nature. Elle est située au-delà, ce qui indique qu’elle ne peut être saisie par la seule compréhension des lois physiques : "La croyance d’Einstein était qu’il existe une valeur transcendante et objective qui imprègne l’univers, une valeur qui n’est ni un phénomène naturel ni une réaction subjective à des phénomènes naturels" (p. 15). Je suis tenté de penser que Dworkin a raison, même si je ne donne pas au naturalisme, qu’il décrie, le même sens que lui. Est-il, comme il le pense, contradictoire de se dire naturaliste ("rien n’existe qui ne soit matière ou esprit", p. 20), et de donner aux idées de justice ou de vie bonne un sens profond ? On a le sentiment que Dworkin désigne par naturalisme une sorte de matérialisme éliminatif  pour lequel les états mentaux tels que des croyances et des désirs n’existent pas et n’ont aucune efficacité causale. Mais le naturaliste peut parfaitement admettre que les raisons de vivre ou d’agir ne relèvent pas d’une explication naturaliste (par des lois), mais d’une explication intentionnelle (par des raisons et des justifications). Je crois, comme Dworkin, que les valeurs sont réelles et fondamentales, "aussi réelles que les arbres ou que la douleur" (p. 20) et, en même temps, je revendique mon adhésion au naturalisme. Ce point ne compromet pas la démonstration, mais il suscite un étonnement, hélas condamné à rester insatisfait.

Arguments en faveur d’un réalisme axiologique

Il est incontestable que le mot de religion est utilisé dans des contextes où il ne renvoie nullement à l’action de forces ineffables. Il en est ainsi, par exemple, lorsque l’attachement à la constitution d’un Etat est érigé en religion. Dans cet usage du terme, on fait avant tout référence à des engagements profonds. La difficulté de distinguer entre une attitude religieuse envers le monde et une attitude non religieuse tient largement au fait que nous sommes en présence d’un concept interprétatif, c’est-à-dire que l’emploi du mot est une prise de position sur ce qu’il devrait signifier pour moi. Or, pour Dworkin, "la logique requiert qu’on distingue entre les parties scientifiques et les parties axiologiques d’une religion théiste orthodoxe" (p. 17). C’est cette distinction qui introduit, d’une part, à la séparation entre Dieu et la religion et, d’autre part, à la rencontre entre les théistes et certains athées religieux sur la question des valeurs.

Dans ce que Dworkin nomme leur "versant scientifique"  (scientifique, en vertu du contenu et non de la justification), les religions théistes (tout particulièrement, monothéistes) répondent aux questions portant sur la naissance et l’histoire de l’univers, sur l’origine de la vie ou encore sur la question de savoir s’il y a une vie après la mort. Dans leur versant axiologique, elles offrent des convictions relatives à la manière dont les hommes devraient vivre et ce à quoi ils devraient attribuer de la valeur. Ces deux versants sont conceptuellement indépendants. Dès lors, les athées religieux, qui rejettent la science des religions conventionnelles, mais "acceptent l’importance objective de la manière dont se déroule une existence comme le fait que chacun ait une responsabilité innée, éthiquement inaliénable, d’essayer de vivre aussi bien que le permettent les circonstances" (p. 28), peuvent aisément rejoindre les convictions axiologiques des théistes. Bref, ce qui les unit sur le plan des valeurs est plus important que ce qui les sépare, la science de la religion divine.

Cette catégorie d’athée religieux ne manque assurément pas d’attrait. Dworkin, s’appuyant notamment sur Stuart Hampshire, n’hésite pas à ranger Spinoza dans celle-ci. Ce point permet d’attirer l’attention sur le rapport entre la connaissance et l’éthique : "Ce qui rend vraies les vérités morales n’est pas à trouver dans l’autorité de Dieu le père et de Dieu le fils comme le postule la légende chrétienne, mais dans la structure de la réalité et dans la place des êtres humains à l’intérieur de celle-ci. Leur fondement est à trouver dans la constitution permanente de la réalité, dans la manière dont les parties se combinent pour former un tout, et donc dans la manière dont les personnes individuelles se combinent pour former des touts sociaux en accord avec les conditions universelles de cohésion et de stabilité".  Autrement dit, "la meilleure manière dont les gens puissent vivre consiste à connaître les lois fondamentales de la nature" (p. 39).

Le beau et le vrai

Car, pour Dworkin, la connaissance de ces lois n’est pas séparable du sentiment de la beauté objective du monde. Le philosophe se fonde ici sur l’idée que Steven Weinberg, parmi de nombreux autres physiciens, défendait : "À de nombreuses reprises, les physiciens ont été guidés par leur sens de la beauté non seulement pour développer de nouvelles théories, mais aussi pour juger de la validité des théories physiques qu’ils avaient développées".  Mais sommes-nous réellement autorisés à faire du beau le critère du vrai ? A priori, savoir si une théorie est vraie n’a pas grand rapport avec la question de sa beauté. En outre, compte tenu de notre profonde ignorance de ce qu’est ultimement l’univers (est-il d’ailleurs unique ? Peut-être, au contraire, est-il un parmi un grand nombre d’autres disséminés dans des dimensions que nous ne pouvons imaginer ?), l’évidence de sa beauté ne tombe pas sous le sens. Serait-il beau par simple coïncidence ? On voit mal alors pourquoi le beau serait le critère du vrai.

Il existe une autre possibilité : la beauté en tant que présomption ou, précise l’auteur, aspect d’une présomption. Les physiciens qui croient à la beauté cosmique pensent également que l’univers possède une unité fondamentale, autrement dit qu’il existe une explication globale, simple et unifiée de la manière dont l’univers est né et dont il fonctionne, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, explication qui reste à découvrir (on sait que la théorie einsteinienne de la gravitation et ce que l’on nomme la "théorie standard", qui concerne la force électromagnétique, la force nucléaire forte et la force nucléaire faible, sont confirmées l’une et l’autre, mais qu’elles sont pourtant incompatibles). Ce rêve d’une théorie finale est largement répandu. La quête d’une théorie unifiée, qui procède de la conviction que l’univers est compréhensible, entretient de profondes affinités avec l’idée de sa beauté transcendante.  Et, pour Dworkin, cette recherche de "théories plus simples et de plus en plus globales ne peut s’expliquer comme la simple quête d’hypothèses plus fiables, s’approchant davantage de la vérité : elle doit être comprise au contraire comme une quête de la beauté" (p. 56-57). Ces physiciens relèvent donc de l’athéisme religieux.

Alain POLICAR
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Titre du livre : Religion sans Dieu
Auteur : Ronald Dworkin
Éditeur : Labor et Fides
Collection : Logos
Date de publication : 26/03/14
N° ISBN : 2830915399
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