La phrase

Le désespoir me paraît éminemment raisonnable et ennuyeux. Je n’ai aucune patience face à des artistes dont la fonction première est de formuler l’impossibilité de leur art, qui en un sens font de la mélancolie un produit de consommation – tout comme je ne m’intéresse pas aux artistes qui sont exclusivement affirmatifs et qui ont fait de la stupidité de la culture un fétiche commercial. Les ballons en forme de chiens, etc. Je crois que le plaisir sexuel, la couleur étrange du ciel après un orage, le flot des feux arrière des voitures sur un pont ou la façon dont le silence s’affine ou s’épaissit avant que la musique ne commence – le politique doit harnacher tout cela. Le politique doit poser un harnais sur le libidinal.  

Ben Lerner, The Believer, septembre 2014 (traduction de nonfiction)

C N L

CNL
Lausanne, banlieue de la pensée écologique
[vendredi 14 février 2014 - 09:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
La pensée écologique. Une anthologie
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
876 pages / 30 € sur
Résumé : Une formidable anthologie de la pensée écologique réunissant des textes de plus de quatre-vingts auteurs différents, dont l'ampleur est sans équivalent à ce jour.
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La section dédiée aux enjeux éthiques réserve, comme il se doit, une assez large place au courant d’éthique environnementale, sans toutefois pouvoir donner un aperçu complet de la diversité des points de vue adoptés dans ce domaine de recherche (on lira ainsi avec intérêt la traduction inédite d’un texte de Paul Schweitzer sur le respect de la vie, quelques pages d’Aldo Leopold, de Paul Taylor, d’Arne Naess et de Bryan Norton).

Les enjeux juridiques sont présentés en retraçant le parcours qui va du surgissement de la question des droits de la nature à une forme d’articulation entre les droits partiels de la nature et les devoirs de l’homme (avec un texte, traduit ici pour la première fois, de Christopher Stone, un autre de Marie-Angèle Hermitte, et un dernier de François Ost).

L’ultime section, dédiée aux enjeux politiques, aborde le problème sous différents angles : tout d’abord en rappelant les tenants et les aboutissants de la controverse opposant les partisans de la conservation de la nature à ceux de la préservation (Gifford Pinchot versus John Muir) ; puis en présentant les controverses plus récentes sur la justice climatique (avec des textes de Henry Shue, de Peter Singer, de Simon Caney – tous traduits pour la première fois), et enfin celles concernant l’aptitude des démocraties à faire face aux enjeux de long terme (notamment avec des textes de Pierre Rosanvallon, de Dominique Bourg et Kerry Whiteside, de Hans Jonas et de Robin Eckersley).

En dépit de la grande diversité des auteurs cités et de l’exceptionnelle richesse du volume  - auquel il est non seulement injuste, mais tout bonnement absurde de reprocher de livrer au public une sélection "très personnelle", comme l'a fait récemment un chroniqueur   -, il était sans doute inévitable que l’on constate, au terme de ce parcours très instructif, quelques absences, que les riches bibliographies parsemées dans la totalité du volume ne suffisent pas à faire oublier. On s’étonnera ainsi de voir que le nom de Bruno Latour ne fassse l’objet que d’une mention dans la bibliographie située à la fin de l’introduction de la section dédiée aux enjeux politiques  , alors qu’il aurait pu sembler que certaines pages des Politiques de la nature méritaient bien de figurer dans cette section. De la même manière, l’on s’étonne de l’absence de Michel Serres, de Peter Sloterdijk, de James Lovelock, d’Ulrich Beck, de Holmes Rolston, de J. Baird Callicott (dont le texte cité est peu représentatif de sa théorie écocentriste), etc. L’absence de certains courants de pensée, dont l’articulation avec  la pensée écologique a joué un rôle déterminant dans sa formation, laissera également le lecteur insatisfait : ainsi des courants d’esthétique environnementale, d’éthique animale, d’écoféminisme, etc., dont aucun texte n’est cité.

Mais au-delà de la présence ou de l’absence de tels ou tels textes ou de tels ou tels auteurs dans l’anthologie, lesquelles sont inévitables  (car, après tout, aussi complète que puisse être une anthologie, elle sera toujours nécessairement lacunaire, et c’est bien pourquoi il est indispensable que d’autres anthologies du même type puissent la compléter), il pourrait être intéressant de discuter l’idée sous-jacente, qui préside manifestement à l'élaboration même d'une anthologie de la pensée écologique, selon laquelle la pensée écologique puiserait ses matériaux et ses schèmes discursifs dans une réflexion portant expressément sur l’environnement et sur la place de l’homme dans la nature. Il pourrait être éclairant de distinguer entre le motif de la pensée écologique – lequel a sans doute à voir, comme le disent Dominique Bourg et Augustin Fragnière, avec "une interprétation à nouveaux frais de la place de la place de l’humanité au sein de la nature, en termes de limites de la biosphère, de finitude de l’homme, et de solidarités avec l’ensemble du vivant" – et les analyses dont elle tirera parti, ainsi que les schèmes discursifs qu’elle mettra en œuvre pour rendre son motif intelligible.

Le motif de la pensée écologique s’est assurément formé aux alentours du XVIIIe siècle, mais il est remarquable qu’il a fait son profit d’analyses antérieures d’une toute autre provenance, en mobilisant des schèmes discursifs élaborés dans un tout autre contexte de réflexion (déterminé, au XXe siècle, par la crainte de la bombe atomique, ou, bien avant, par la crainte de la destruction apocalyptique du monde et de l’humanité). Il se pourrait que l’enjeu d’une cartographie de la pensée écologique consiste moins à mettre au jour la lente construction d'un même motif au principe de tous les efforts accomplis par des penseurs très différents depuis le XVIIIe siècle, qu’à révéler l’hétérogénéité des matériaux dont elle se sert pour son élaboration, dont il conviendrait alors de faire la généalogie afin de montrer que les théorèmes que développe la pensée écologique ne se laissent pas déduire du motif qui l’anime. A la lumière d’une telle généalogie de la pensée écologique, il pourrait bien apparaître que certaines métaphores (telles que celle du déluge et, dans son prolongement, celle du vaisseau-spatial Terre, pour prendre un exemple), certaines fictions (telles que celle de la survie du dernier homme dans un monde post-apocalyptique), et plus largement certains auteurs que l’on hésite généralement à considérer comme des penseurs de la crise écologique en raison de l’absence quasi-totale chez eux du motif écologique (tels que Karl Jaspers ou Günther Anders), ont joué un rôle en fait déterminant dans la formation de cette pensée.                                             
 

Hicham-Stéphane AFEISSA
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Titre du livre : La pensée écologique. Une anthologie
Auteur : Dominique Bourg et Augustin Fragnière (dir)
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
Collection : L'écologie en questions
Date de publication : 07/02/14
N° ISBN : 9782130584445
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