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Lausanne, banlieue de la pensée écologique
[vendredi 14 février 2014 - 09:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
La pensée écologique. Une anthologie
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
876 pages / 30 € sur
Résumé : Une formidable anthologie de la pensée écologique réunissant des textes de plus de quatre-vingts auteurs différents, dont l'ampleur est sans équivalent à ce jour.

Dans un bel article consacré à l’histoire du mouvement phénoménologique, Rudolf Schmitz-Perrin a rappelé que, dans les années 1920, c’est à l’Université de Strasbourg que s’est initiée la toute première réception de la phénoménologie d’Edmund Husserl en France, sous la houlette généreuse de Jean Héring (1890-1966) et d’Emile Baudin (1875-1966), tous deux professeurs de philosophie et de théologie protestante et catholique de l’université – bien avant, donc, le long article d’une cinquantaine de pages de Léon Chestov, écrit et publié en Russie en 1917, paru à Berlin en 1923, et traduit en français en 1926 sous le titre de "Memento Mori" . La proximité géographique aidant – une cinquantaine de kilomètres séparent en effet Fribourg-en-Brisgau, où Husserl a enseigné de 1916 à 1928, de Strasbourg –, la nouveauté radicale de la phénoménologie husserlienne n’a pas tardé à se répandre de l’autre côté du Rhin, là où a su l’y conduire pour la faire rayonner cet ancien étudiant de Husserl que fut Jean Héring  .

C’est sur la recommandation de ce dernier qu’Emmanuel Lévinas, étudiant lituanien à Strasbourg depuis 1923, se présentera à Husserl au cours du semestre d’hiver 1928-1929  . Avec Gabrielle Peiffer – autre étudiante strasbourgeoise – ils traduiront ensemble plus tard les Méditations cartésiennes, dont Husserl demandera un exemplaire à Alfred Schütz, dans une lettre de 1932, "pour Strasbourg, particulièrement pour l’abbé Baudin qui est un phénoménologue qui surprend par sa compréhension profonde". C’est encore à Strasbourg qu’il viendra prononcer l’une de ses dernières conférences, le 28 mars 1937, sur la phénoménologie du temps, "avec un succès exceptionnel". Comme Husserl le confiera trois jours plus tard dans une lettre à Ludwig Landgrebe : "Strasbourg se considère elle-même comme la banlieue de la phénoménologie (Vorort der Phänomenologie)"  .

Il n’est pas rare que l’on puisse associer des noms de villes à celui d’une philosophie ou d’un courant philosophique, comme ce fut le cas de Fribourg-en-Brisgau – véritable capitale de la phénoménologie dans le premier tiers du XXe siècle – et de Strasbourg. Ce qui est plus rare, en revanche, c’est qu’il puisse exister une relation entre un centre identifiable et une périphérie susceptible d’être circonscrite. Soit le centre fait défaut, soit la périphérie demeure introuvable. Si Vienne par exemple fut la capitale de l’empirisme logique et de la psychanalyse au siècle précédent du vivant de Schlick, Waismann, Carnap et Freud, quelles en furent les banlieues ? En inversant le sens de la célèbre proposition de Pascal, l’on pourrait dire que, dans le domaine de la pensée, la plupart du temps, la périphérie est partout et le centre nulle part.

Il nous semble que cette situation est celle qui caractérise le mieux l’actuelle pensée écologique, qu’il n’y aurait guère de sens à qualifier du nom de "courant philosophique", non  seulement parce que la philosophie proprement dite n’en est qu’une composante parmi d’autres (aux côtés de la sociologie, de l’histoire, de la géographie, de l’économie, des sciences physiques, écologiques, biologiques, climatologiques, etc.), mais aussi parce que la diversité des approches et des problématiques y est si grande qu’elle interdit de conférer artificiellement à ce "courant" une quelconque homogénéité. A la réflexion, il apparaît que même le problème des origines de la pensée écologique ne se laisse pas aisément résoudre, le curseur pouvant être indéfiniment reculé jusqu’aux origines de la pensée occidentale, dans l’Athènes de Platon et d’Aristote, comme n’ont pas manqué de le faire certains historiens qui se sont employés à montrer que la question des rapports de l’homme à son environnement naturel et, plus généralement, de la place de l’humanité au sein de la nature, y était déjà clairement posée. Mais s’il est pour le moins délicat d’assigner un quelconque point de départ historique de la pensée écologique, d’isoler une quelconque figure fondatrice, un chef de file, un corpus ayant valeur de référence, un ensemble de disciples se réclamant d’une problématique commune, et si, comme nous avons eu l’occasion de le dire ailleurs, l’identité même de la pensée écologique nous paraît être aujourd’hui encore – et sans doute pour longtemps – ouverte aux tentatives de définition les plus différentes, il ne nous semble pas abusif de considérer que cette pensée en construction dispose déjà, si ce n’est d’une capitale, du moins d’une banlieue privilégiée, qui a pour nom : Lausanne.

C’est à Lausanne qu’un enseignement spécifiquement consacré à la relation de l’homme à l’environnement s’est ouvert en 2003 sous les auspices de la Faculté des géosciences et de l’environnement, où des chercheurs d’horizon très différents, allant des sciences naturelles (physique, chimie, géologie, etc.) aux sciences humaines (géographie, philosophie, etc.), travaillent conjointement à analyser et comprendre les différents aspects de cette relation, à en quantifier les interactions, pour finalement être en mesure de proposer des stratégies d’action  . C’est à Lausanne que se tiennent régulièrement depuis plus de dix ans colloques, séminaires et journées d’étude sur le thème de l’environnement, dont les actes font parfois l’objet de publication  .

C’est à Lausanne que se construit et se développe depuis 2006 (date de sa nomination au titre de Professeur) l’une des réflexions les plus stimulantes dans le domaine de la philosophie de l’environnement, commencée dès le début des années 1990, sous la plume de celui que l’on peut bien tenir à ce titre pour l’un des pionniers de la pensée écologique française, à savoir Dominique Bourg. C’est de Lausanne que nous est venu tout récemment le remarquable ouvrage écrit par Gérald Hess consacré aux Ethiques de la nature  , dans lequel l’auteur, Maître d’enseignement et de recherche en éthique et philosophie environnementale à la Faculté des géosciences et de l’environnement, a livré au public ce qui constitue à ce jour assurément le meilleur ouvrage d’introduction à la diversité de la pensée écologique anglo-américaine, en accompagnant ce travail de présentation d’une réflexion personnelle prenant fait et cause pour le pluralisme moral  . C’est de Lausanne que nous parvient enfin aujourd’hui l’impressionnante anthologie de la pensée écologique dirigée par Dominique Bourg et Augustin Fragnière (assistant doctorant à la Faculté des géosciences et de l’environnement), comptant presque neuf cent pages, réunissant des textes de plus de quatre-vingts auteurs différents, traduits – pour certains d’entre eux, pour la première fois – de l’anglais, de l’allemand et du japonais, et couvrant plus de deux siècles et demi d’observation, de réflexion et de spéculation, de la seconde moitié du XVIIIe siècle à nos jours. L’ampleur de cette entreprise est telle qu’elle ne souffre pas vraiment la comparaison avec celles qui ont donné lieu, ces dernières années, à des recueils certes toujours utiles, mais singulièrement plus limités dans leurs perspectives  .

Le premier problème que devaient résoudre les maîtres d’œuvre de cette anthologie de la pensée écologique tenait bien entendu à la détermination même de la spécificité de cette pensée. "La pensée écologique", écrivent Dominique Bourg et Augustin Fragnière, "consiste en une interprétation à nouveaux frais de la place de l’humanité au sein de la nature, en termes de limites de la biosphère, de finitude de l’homme, et de solidarités avec l’ensemble du vivant"  . Interprétation à nouveaux frais, en effet, car s’il n’est pas douteux, comme nous le disions, que les Anciens ne soient pas restés étrangers à ce type de questionnement, la réflexion sur la place de l’humanité au sein de la nature ne s’était encore jamais "construite à la faveur d’une critique plutôt radicale de la modernité occidentale", en se déclinant au travers d’une double affirmation : "premièrement, la croissance matérielle (comme la démographie) connaît nécessairement des limites, et nos techniques ne sauraient répondre à toutes les difficultés qu’elles rencontrent ou provoquent ; deuxièmement, l’anthropocentrisme mérite d’être critiqué car on ne peut comprendre l’humanité en dehors de son appartenance à la nature"  .

De ce point de vue, l’on pourrait dire que la distinction inaugurale qu’Arne Naess a proposée au début des années 1970 entre une écologie profonde et une écologie superficielle continue d’être proprement structurante pour l’ensemble du domaine de réflexion écologique   : tandis que l’écologie superficielle se préoccupe exclusivement des problèmes de pollution et d’épuisement des ressources non renouvelables, et est  fondée sur un optimisme technologique et une foi toute religieuse en l’efficacité des mécanismes du marché, l’écologie profonde s’efforce de mettre au jour les causes sous-jacentes de la crise environnementale, en élaborant un questionnement portant sur les racines d’une telle crise, lequel ne peut se pas se contenter de remettre en question la société libérale en ses modes de gestion économique et politique – même s’il peut aussi prendre cette forme –, tout simplement parce que ce qui est entré en crise est jugé être autrement plus profond et plus ancien que le seul mode de production capitaliste ou que le consumérisme propre à la manière de vivre des Occidentaux.

Ainsi définie, la pensée écologique ne saurait donc se réduire à la seule prise en compte de l’environnement, à l’instar de l’environnementalisme. Comme le notent les maîtres d’œuvre de l’anthologie, "il lui appartient de suggérer des réformes quant à l’organisation de la société dans son ensemble, avec des degrés de radicalité plus ou moins forts, et de susciter des changements quant à l’organisation du pensable, en remettant en cause une séparation absolue entre le domaine des sciences de la nature et celui des sciences humaines, ou même plus généralement entre la Nature et l’Homme"  . Pour cette raison également, l’on aurait tort de croire que la pensée écologique soit réductible à une "démarche d’extension des cadres de pensée habituels au domaine de l’environnement", car elle propose en vérité un "déplacement et une reconfiguration des cadres de pensée eux-mêmes", dans la mesure où l’environnement n’apparaît plus comme "un paramètre supplémentaire" demandant à être pris en compte dans l’élaboration d’une réflexion relevant de l’économie, de l’histoire, de la politique, etc., mais comme "un élément constitutif du fonctionnement des sociétés humaines"  , à quelque niveau qu’on les considère.

Les textes retenus dans cette anthologie ont été répartis en deux parties, elles-mêmes divisées en plusieurs sections, chaque partie et chaque section étant précédées d’une courte introduction, richement référencée, chaque texte étant accompagné d’une notule introductive permettant de situer l’auteur et de mettre en évidence l’idée centrale de son propos.

La première partie, intitulée "Chronologie", vise à caractériser "la saga de la prise de conscience progressive et évolutive des problèmes d’environnement"  , et s’articule autour de trois sections, lesquelles, comme le titre de cette partie l’indique, s’ordonnent les unes par rapport aux autres de manière chronologique. La première couvre la période allant de la seconde moitié du XVIIIe siècle (en partant de Rousseau) jusqu’au milieu du XIXe siècle (en s’arrêtant à Thoreau), et est consacrée à la conversion du regard occidental porté sur la nature qui a ultimement rendu possible la pensée écologique. La seconde concerne l’époque de la première prise de conscience des problèmes environnementaux et va du milieu du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La troisième concerne la seconde époque de prise de conscience et commence dans l’immédiat après-guerre pour s’étendre jusqu’à aujourd’hui.

La quarantaine de textes recueillis dans les sections deux et trois de la première partie – sélectionnés en fonction de l’influence qu’ils ont exercée sur leurs contemporains, ou en fonction de l’importance de la découverte scientifique dont ils sont porteurs, ou encore en fonction de leur intérêt propre ou de la façon dont ils illustrent une nouvelle façon de penser – sont pour certains, déjà connus de ceux qui s’intéressent aux questions écologiques (on retrouvera ainsi quelques pages d’Elisée Reclus, de Vladimir Vernadsky, de Claude Lévi-Strauss, de Jean Dorst, de Rachel Carson, de Réné Dumont, de Serge Moscovici, etc.), mais il faut noter que certains, pourtant célèbres, sont ici traduits pour la première fois (c’est le cas notamment de George Perkins Marsh, de Ludwig Klages, de Fairfield Osborn, de William Vogt, de Murray Bookchin et surtout de Garret Hardin, dont l’article sur "La tragédie des biens communs" (1968) est l’un des plus régulièrement cités en écologie). Comme le notent les maîtres d’œuvre de l’ouvrage, certains textes auraient pu figurer dans le seconde partie dédiée aux grands enjeux en ce qu’ils font beaucoup plus qu’annoncer une nouvelle manière de penser, mais constituent en eux-mêmes une contribution de grande valeur  à la conceptualisation des problèmes environnementaux. De même que toute sélection comporte une part irréductible d’arbitraire, de même toute découpe des textes isole fatalement des éléments thématiques et problématiques qui apparaissent indissociables.

La seconde partie, intitulée "Les grands enjeux", entreprend de présenter la pensée écologique en fonction des enjeux autour desquels elle s’est progressivement formée, lesquels déterminent autant de sections particulières au sein du volume. Six enjeux majeurs ont été retenus : économiques, techniques, religieux, éthiques, juridiques et politiques.

Concernant l’économie, l’apport de la pensée écologique est considéré en termes de critique de la croissance et d’élaboration du concept de durabilité (avec des textes de Nicolas Georgescu-Roegen, d’Edward Goldsmith, d’Ivan Illich, d’André Gorz, etc.).

La critique de la croissance allant le plus souvent de pair avec celle du pouvoir des techniques, une seconde section recueillent les principaux textes où  ces deux types de critique convergent dans la direction d’une pensée écologique (notamment ceux de Patrick Geddes, de Jacques Ellul, de Bertrand de Jouvenel, de Hans Jonas et de Jean-Pierre Dupuy).

Conformément au programme fixé par Naess d’une écologie profonde appelée à chercher en profondeur les racines historiques de la crise écologique, la section consacrée aux enjeux religieux donne accès aux textes dédiés à la longue controverse (à ce jour toujours vive) que l’article bien connu de Lynn White jr. a déclenché au sujet du rôle joué par le christianisme médiéval dans le déclenchement de la crise environnementale (avec, outre le texte de Lynn White jr., quelques pages traduites pour la première fois de John Passmore, d’autres de J. Baird Callicott et de Philippe Descola).

La section dédiée aux enjeux éthiques réserve, comme il se doit, une assez large place au courant d’éthique environnementale, sans toutefois pouvoir donner un aperçu complet de la diversité des points de vue adoptés dans ce domaine de recherche (on lira ainsi avec intérêt la traduction inédite d’un texte de Paul Schweitzer sur le respect de la vie, quelques pages d’Aldo Leopold, de Paul Taylor, d’Arne Naess et de Bryan Norton).

Les enjeux juridiques sont présentés en retraçant le parcours qui va du surgissement de la question des droits de la nature à une forme d’articulation entre les droits partiels de la nature et les devoirs de l’homme (avec un texte, traduit ici pour la première fois, de Christopher Stone, un autre de Marie-Angèle Hermitte, et un dernier de François Ost).

L’ultime section, dédiée aux enjeux politiques, aborde le problème sous différents angles : tout d’abord en rappelant les tenants et les aboutissants de la controverse opposant les partisans de la conservation de la nature à ceux de la préservation (Gifford Pinchot versus John Muir) ; puis en présentant les controverses plus récentes sur la justice climatique (avec des textes de Henry Shue, de Peter Singer, de Simon Caney – tous traduits pour la première fois), et enfin celles concernant l’aptitude des démocraties à faire face aux enjeux de long terme (notamment avec des textes de Pierre Rosanvallon, de Dominique Bourg et Kerry Whiteside, de Hans Jonas et de Robin Eckersley).

En dépit de la grande diversité des auteurs cités et de l’exceptionnelle richesse du volume  - auquel il est non seulement injuste, mais tout bonnement absurde de reprocher de livrer au public une sélection "très personnelle", comme l'a fait récemment un chroniqueur   -, il était sans doute inévitable que l’on constate, au terme de ce parcours très instructif, quelques absences, que les riches bibliographies parsemées dans la totalité du volume ne suffisent pas à faire oublier. On s’étonnera ainsi de voir que le nom de Bruno Latour ne fassse l’objet que d’une mention dans la bibliographie située à la fin de l’introduction de la section dédiée aux enjeux politiques  , alors qu’il aurait pu sembler que certaines pages des Politiques de la nature méritaient bien de figurer dans cette section. De la même manière, l’on s’étonne de l’absence de Michel Serres, de Peter Sloterdijk, de James Lovelock, d’Ulrich Beck, de Holmes Rolston, de J. Baird Callicott (dont le texte cité est peu représentatif de sa théorie écocentriste), etc. L’absence de certains courants de pensée, dont l’articulation avec  la pensée écologique a joué un rôle déterminant dans sa formation, laissera également le lecteur insatisfait : ainsi des courants d’esthétique environnementale, d’éthique animale, d’écoféminisme, etc., dont aucun texte n’est cité.

Mais au-delà de la présence ou de l’absence de tels ou tels textes ou de tels ou tels auteurs dans l’anthologie, lesquelles sont inévitables  (car, après tout, aussi complète que puisse être une anthologie, elle sera toujours nécessairement lacunaire, et c’est bien pourquoi il est indispensable que d’autres anthologies du même type puissent la compléter), il pourrait être intéressant de discuter l’idée sous-jacente, qui préside manifestement à l'élaboration même d'une anthologie de la pensée écologique, selon laquelle la pensée écologique puiserait ses matériaux et ses schèmes discursifs dans une réflexion portant expressément sur l’environnement et sur la place de l’homme dans la nature. Il pourrait être éclairant de distinguer entre le motif de la pensée écologique – lequel a sans doute à voir, comme le disent Dominique Bourg et Augustin Fragnière, avec "une interprétation à nouveaux frais de la place de la place de l’humanité au sein de la nature, en termes de limites de la biosphère, de finitude de l’homme, et de solidarités avec l’ensemble du vivant" – et les analyses dont elle tirera parti, ainsi que les schèmes discursifs qu’elle mettra en œuvre pour rendre son motif intelligible.

Le motif de la pensée écologique s’est assurément formé aux alentours du XVIIIe siècle, mais il est remarquable qu’il a fait son profit d’analyses antérieures d’une toute autre provenance, en mobilisant des schèmes discursifs élaborés dans un tout autre contexte de réflexion (déterminé, au XXe siècle, par la crainte de la bombe atomique, ou, bien avant, par la crainte de la destruction apocalyptique du monde et de l’humanité). Il se pourrait que l’enjeu d’une cartographie de la pensée écologique consiste moins à mettre au jour la lente construction d'un même motif au principe de tous les efforts accomplis par des penseurs très différents depuis le XVIIIe siècle, qu’à révéler l’hétérogénéité des matériaux dont elle se sert pour son élaboration, dont il conviendrait alors de faire la généalogie afin de montrer que les théorèmes que développe la pensée écologique ne se laissent pas déduire du motif qui l’anime. A la lumière d’une telle généalogie de la pensée écologique, il pourrait bien apparaître que certaines métaphores (telles que celle du déluge et, dans son prolongement, celle du vaisseau-spatial Terre, pour prendre un exemple), certaines fictions (telles que celle de la survie du dernier homme dans un monde post-apocalyptique), et plus largement certains auteurs que l’on hésite généralement à considérer comme des penseurs de la crise écologique en raison de l’absence quasi-totale chez eux du motif écologique (tels que Karl Jaspers ou Günther Anders), ont joué un rôle en fait déterminant dans la formation de cette pensée.                                             
 

Hicham-Stéphane AFEISSA
Titre du livre : La pensée écologique. Une anthologie
Auteur : Dominique Bourg et Augustin Fragnière (dir)
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
Collection : L'écologie en questions
Date de publication : 07/02/14
N° ISBN : 9782130584445
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