La phrase

Brûler, en esprit, tous ces livres, tous ces mots – toutes ces incomparables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.

Philippe Jaccottet, “Carnets 1968-1979”, La Semaison, Œuvres, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 2014, p. 597  

C N L

CNL
De la sociologie de la domination
[mercredi 05 février 2014 - 09:00]
Sociologie
Couverture ouvrage
La domination
Éditeur : La Découverte
428 pages / 27,55 € sur
Résumé : Le texte est historique, il a été et est lu par de nombreux commentateurs, sa (re)lecture est indispensable de nos jours, qu’on y adhère ou qu’on le critique.
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Les étudiants en sociologie, les chercheurs, et une partie du grand public sont habitués à relier le sociologue Max Weber (1864-1920) aux concepts de domination légitime, de domination des partis de masse, de statut et de classe, ou encore de domination charismatique, lesquels structurent encore largement tout un pan de la sociologie contemporaine. Ces concepts pouvaient être analysés en langue française dans des ouvrages signés Weber mais dont aucun ne donnait un aperçu un peu vaste de ses analyses : développement complet, étude d’exemples, conceptualisation. L’édition critique des œuvres complètes de cet auteur, en langue originelle (allemande), entamée en 1984 et encore en cours en 2013, offre les moyens de rencontrer ses livres et articles avec plus de cohérence, et une compréhension plus large des ambitions et projets de Weber. C’est ainsi que son œuvre maîtresse Economie et société (Wirtschaft und Gesellschaft) est rendue à son entièreté, alors que les éditions les plus courantes jusqu’à nos jours (publiées entre 1921 et 1972 en Allemagne, et entre 1971 et 2006 en France), fréquentées par les lecteurs de ce côté-ci du Rhin proposaient plutôt des compilations. Il ne faut pas oublier que les textes recueillis dans le volume ainsi intitulé devaient constituer la contribution de Weber à un ouvrage collectif qui ne verra jamais le jour (9 tomes et 44 collaborateurs prévus).
   
Le présent recueil publié en France et en français se fonde sur le volume 1/22-4 de la Max Weber Gesamtausgabe. Encore ne disposons-nous pas, dans notre langue, d’une édition complète, seule la première partie de l’édition allemande étant traduite ici (par Isabelle Kalinowski) et publiée.

Relations de pouvoir et domination

En introduction à cette édition, Yves Sintomer brosse d’abord le contexte de la rédaction de ces textes : description du monde intellectuel allemand de l’époque, place de Weber, type de travail conceptuel, rapports entre l’abstraction et les enquêtes, émancipation des sciences sociales... Ainsi le lecteur peut-il progressivement se familiariser ou se familiariser derechef avec l’approche des différents types de domination : bureaucratique, patrimoniale, féodale, charismatique. Sintomer insiste en particulier sur la différence entre domination (Herrschaft) et pouvoir (Macht), comme il retient la distinction fortement nécessaire entre pouvoir et autorité (le pouvoir de donner des ordres, et non pas l’authority anglaise). C’est même cette autre distinction qui permet d’aboutir à l’étude de l’autorité symbolique, impliquant, elle, un devoir d’obéissance (consistant à faire de l’ordre donné la maxime de son action). Et l’on voit se profiler alors une réflexion sur la discipline, laquelle se déploie à partir d’une disposition inculquée à l’obéissance acritique et sans résistance. La domination consiste donc bien en une relation verticale alors que le pouvoir institue une relation horizontale (pas nécessairement symétrique). Et surtout, en dernier ressort, insiste Sintomer, à juste titre, tous ces concepts sont relationnels et ne renvoient pas à une qualité propre à un individu particulier (comme la force par exemple). Cependant la domination est plus relationnelle que le pouvoir en ce qu’elle implique un acquiescement en retour de la personne dominée. Tout ceci nous conduisant alors à poser le problème de la légitimité, en tout cas dans la sphère politique, plus que dans la sphère économique (que Weber réfère, qu’il définit même, par exemple p. 281, mais dont il ne fait pas l’étude dans cet ouvrage).

Cela dit, au-delà de cette introduction, le lecteur se confronte à l’ordonnancement du livre. Le manuscrit original étant resté inachevé, on peut se demander si, au-delà de la typologie construite par Weber, l’ordre du développement est rigoureux. S’il manque une articulation générale claire à l’ensemble, il n’en reste pas moins vrai qu’il se distribue ainsi : Première partie : Sur la domination ; Deuxième partie : La domination bureaucratique ; Troisième partie : La domination patrimoniale ; Quatrième partie : La domination féodale ; Cinquième partie : La domination charismatique ; Sixième partie : L’Etat et la hiérocratie. Nous ne décomposons pas plus, Weber propose parfois des intertitres, finalement bien commodes pour suivre la démarche et, lorsque le manuscrit le laisse sous-entendre sans les donner, l’éditeur a inséré des intertitres favorisant la lecture, voire des notes expliquant que les renvois de Weber ("nous l’avons vu ", "nous avons déjà rencontré ") ne sont pas toujours aussi "évidents " à nos yeux qu’aux siens. 

"La domination au sens tout à fait général du pouvoir"

Proposons quelques repères au lecteur de l’ouvrage.
Le premier texte de cet ensemble s’intitule De la domination. Il a été laissé par Weber dans un état d’achèvement avancé, et devait constituer l’introduction des développements sur la domination. Attardons-nous sur lui. Des configurations de domination sont d’abord répertoriées (langue, école...) afin de poser, en sociologie, le principe selon lequel la domination est un cas particulier du pouvoir, et pas uniquement du pouvoir économique : "La domination au sens tout à fait général du pouvoir, à savoir la possibilité de contraindre d’autres personnes à infléchir leur comportement en fonction de sa propre volonté, peut se présenter sous les formes les plus diverses." Faut-il la confondre avec une position dominante ? Ce n’est pas certain. En tout cas, même si la réalité est plus fluide que l’exposé ne le laisse croire, il faut distinguer la domination en vertu d’une configuration d’intérêts induisant une contrainte à adopter une attitude (position sur un marché qui permet d’influencer l’action des dominés qui doivent alors s’adapter) et la domination en vertu d’une autorité (père de famille, pouvoir administratif, ou pouvoir princier, impliquant qu’on exige purement et simplement un devoir d’obéissance). De cette distinction découle que "Par domination, nous entendrons donc ici le fait qu’une volonté affirmée (un "ordre ") du ou des "dominants " cherche à influencer l’action d’autrui et l’influence effectivement ", au point que l’action des dominés adopte pour maxime le contenu de cet ordre (p. 49).
   
Le champ de réflexion ouvert est par conséquent immense. Il porte d’abord sur l’acceptation ou non de l’ordre comme valide (empathie, inspiration, persuasion, conviction, habitude bornée, préjugé personnel). Il s’élargit ensuite à l’analyse de la "personne d’autorité " qui ne s’entend ainsi qu’à la condition de renvoyer à une obéissance pour elle-même. Il se poursuit par l’analyse des rapports entre domination et administration : toute domination fonctionne comme une administration et toute administration a besoin de la domination. Le cas de l’administration démocratique directe est alors exposé par Weber, qui glisse du même coup vers la question de la domination des notables (ancienneté, prestige de l’expérience, expertise), tout autant que vers le cas de l’administration de masse. Ce qui clôt cette section est la question de la légitimité de la domination, par conséquent aussi celle des légendes fondatrices (expliquant la "supériorité " d’un groupe social sur un autre) : invocation d’un principe, tradition, charisme...

Domination bureaucratique

Parcourons maintenant le champ de la domination bureaucratique (1909, puis 1912-1913) qui a rompu avec l’administration des notables, et donc un texte (Deuxième partie) qui, plus que d’autres dans ce volume, oscille entre la description et la prescription. Cette théorie de la domination et de l’exercice de l’autorité bureaucratique – dont l’essence réside dans la nécessité d’un maintien permanent à partir d’une compétence reconnue – est construite à partir de l’analyse de l’Egypte du Nouvel Empire, du Principat romain tardif, de la configuration de l’organisation de l’Eglise catholique romaine, de la Chine des Qin, et de l’Etat européen moderne. Une autorité bureaucratique (par définition non élue, p.68, l’élection impliquant des distorsions, p.69) requiert une définition des obligations de service pour une structure qui doit être pérenne, des pouvoirs de commandement, une qualification conforme aux règles prescrites. Ce n’est que dans l’Etat moderne que cette institution obtient son plein développement (cela ne vaut donc par pour l’Orient ancien, les mongols, les germains). La gestion administrative moderne implique une hiérarchie des fonctions, des scribes et des documents écrits, une séparation, chez le fonctionnaire, entre le privé (ses intérêts personnels) et le public (son bureau), une formation spécialisée approfondie, un savoir des règles et un savoir-faire (un "habitus " de la bureaucratie, p.72, une suspension des composantes émotionnelles, p.86). La profession de fonctionnaire exige alors un cursus de formation bien défini, acquis qui motive une aspiration à une certaine considération sociale ainsi qu’une protection de son savoir et de ses actions. Les postes sont occupés à vie sans constituer un droit de propriété, tout en pouvant évoluer sous la forme d’une "carrière ". Le fonctionnaire bénéficie d’un salaire. Et Weber de détailler la forte conscience de statut chez les fonctionnaires. Ce passage est à relire de près, d’autant qu’il comporte un insert extrêmement célèbre portant sur la rationalisation typique de l’Occident moderne (p.85sq), et par exemple de l’Eglise catholique (p.98), accompagnée de "l’instinct sûr de la bureaucratie qui cherche à créer les conditions d’un maintien de son pouvoir dans son propre Etat " (p. 91) et de la concentration de ses moyens de fonctionnement objectifs. La question de l’Etat bureaucratique vient clore cette exploration (auquel il oppose la démocratisation et la domination aussi directe que possible du démos).

Christian RUBY
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Titre du livre : La domination
Auteur : Max Weber
Éditeur : La Découverte
Collection : Politique et sociétés
Date de publication : 09/01/14
N° ISBN : 2707174912
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2 commentaires

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Spartel

01/03/14 11:22
En tout hasard, il y a un article de Roger Caillois , dans Instincts et société, Gonthier 1964 sur le pouvoir charismatique, entre La Boètie et Orwell, " le pouvoir charismatique reste puissance de somnambulisme, d'hypnose, de vertige, d'extase. Il importe de se convaincre que la rigidité et la complexité des sociétés modernes ne rendent pas du tout inconcevables de pareils genres de domination. Elles leur confèrent précisément l'ampleur, la densité, le caractère mécanique et implacable qui leur est nécessaire pour asservir les sociétés modernes." P 180
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cendrars

21/02/14 10:41
question : il s'agit de la même version que celle publiée dans les années 1950 par Talcott Parsons (en anglais) ?

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