La phrase

Il y a d'excellentes raisons de combattre l'Occident, il y a d'excellentes raisons de vouloir la fin de cette société, et qui ne se réduisent en rien au fait de vouloir y répandre la terreur. Cazeneuve et les spin doctors de l'antiterrorisme n'y peuvent rien : ce n'est pas en enfermant toujours plus leurs ennemis dans la figure du monstre, ni en multipliant contre eux les procédures judiciaires les plus démentes, que les démocraties occidentales retrouveront leur honneur perdu.

Collectif de Tarnac, Le Monde, 18 juillet

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Le livre : le poids des représentations
[vendredi 31 janvier 2014 - 09:00]

*Implications philosophiques : Synthèse de la séance 4 (le compte-rendu complet sur le site)

Le numérique remet en cause le livre dans son format classique, physique, et dans le même temps, quelque chose de ce format est en train d’être transposé dans le monde numérique, inséparable de notre manière d’être au monde qu’il modifie dans le même temps.

Qu’est-ce que le livre a signifié, qui serait en train de se reconstituer, ou au contraire de disparaître définitivement ? Cette dimension de transposition, ou de traduction, est essentielle pour saisir les prises engagées par la mutation numérique que nous vivons.

Le livre est avant toute chose, ce que nous avons oublié au fil du temps, un objet technologique, alors que les supports numériques se donnent à nous avant tout comme tel, quel que soit le contenu qui y est véhiculé. On voit les objets technologiques comme technologie, alors que le livre a dissimulé son aspect technique. Etrangement le livre n’est pas dans la liste des machines simples, une machine parfaitement adaptée à sa fonction. Mais aujourd’hui une grande partie de la société attend aussi des fonctionnalités proches de l’oral et qui ne sont pas remplies par l’imprimé .

Est-ce que la connaissance des principes de création numérique permet un plus grand attachement à l’objet ? Ce n’est pas évident. En tant que responsable de fabrication, Chloé Girard demeure bien plus attachée, elle, au contenu qu’à la forme. Bien entendu, cela dépend des types d’ouvrages, et pour certains ouvrages d’art, il va de soi que la qualité du livre compte largement dans le produit final.

L’outil et la question du rendu

Les outils de lecture peuvent modifier l’approche du contenu : l’écran est polyvalent, il reçoit plusieurs types de contenu : du divertissement,  des mails, des vidéos, de la création, de l’édition... On observe une dynamique d’éclatement qui est double, car si l’on ne s’attache plus à un support, mais à un contenu, il est possible de le suivre dans sa multiplicité. Ainsi il est possible de commencer sa lecture sur une tablette, de la poursuivre sur un smartphone, avant de la terminer sur un ordinateur. Un même support est lui-même éclaté en usages différents, là où le même contenu est éclaté entre des supports différents.

Universalité et segmentation numérique

Il y a un caractère égalitaire des productions numériques, là où un ouvrage papier se perçoit facilement comme appartenant à un genre spécifique, se destinant à des adultes, des enfants, des spécialistes… le caractère d’un ouvrage numérique n’apparaît pas immédiatement avec son fichier numérique. On ne voit pas son épaisseur, son format, le public auquel il se destine .
Il parait évident que le métier de bibliothécaire est amené à évoluer, dans sa pratique, mais aussi dans les capacités déployées, dans le savoir lire, le savoir évaluer. Rien n’interdit qu’un regard sur la fiche technique du livre nous renseigne sur sa taille, son public, son format et que cet examen devienne aussi évident, intuitif que le maniement et le classement d’un ouvrage pour un bibliothécaire. On connaît un livre parce qu’on le voit, le lit (la vision) on le manipule (le toucher) on le classe (pensée) on le sent (odorat) : quels sont les modes de connaissances, d’appropriation qui peuvent se déployer pour le numérique ?

On retrouve ici la question de la division en fonction des types éditoriaux, pour pouvoir segmenter la production livresque.
Ainsi le numérique a libéré les types éditoriaux comme les dictionnaires ou les annuaires, qui sont davantage des services que des ouvrages.  Cet exemple rappelle que l’adéquation du contenu au contenant est parfois accidentelle, et parfois pensée en tant que telle dans la vision de l’auteur.

La différence qui s’opère dans la mutation numérique reprend la différence qui existe déjà entre un éditeur et Wikipédia : ce n’est pas le même régime d’autorité qui s’exerce. Le livre numérique d’un éditeur a la même stabilité, la même autorité que le livre papier. Jamais Wikipédia n’atteindra un objet stable.
Michel Melot remarque que l’objet ouvert perd cette stabilité, qui dépend des auteurs, Wikipédia est un éditeur de texte liquide. Wikipédia ne sera jamais terminé, car toujours réécrit.

Le projet encyclopédique : totalité et légitimité

La qualité d’un contenu, d’une idée, dépend du circuit qui le relaie, non pas pour assurer sa qualité intrinsèque, mais pour assurer sa visibilité. Mais le numérique peine, pour le moment, à transposer les circuits de la légitimé .

L’encyclopédie est un projet qui a pour ambition de répliquer le monde. En ce sens, c’est l’aboutissement du projet de connaissance livresque. Blumenberg en fait un diagnostic de la modernité, notamment en interrogeant les rapports au savoir, au réel à travers l’image du livre.
Tout l’Occident s’est projeté dans le livre affirme-t-il. Il existe une fascination pour cet objet intelligible qui permet de comprendre le réel qui nous échappe. Le réel nous parvient, chargé de sens, au travers des livres. Complément indispensable à la connaissance du monde, ils forment aussi un écran entre le monde et nous. Le livre qui devient monde, qui coupe du monde, pour faire référence à d’autres livres. Historiquement, l’honnête homme a été construit contre le pédant ne vivant que dans ses livres.

La société, la culture, les métaphores que l’on s’échange avec une forme d’évidence, se sont engouffrés autour du livre et contribuent à lui donner cette formidable épaisseur symbolique.

Pourquoi le livre sert autant ? Ces métaphores servaient à poser les conditions de possibilités de ces entreprises de savoir. Il fallait asseoir la légitimité du livre et en parallèle postuler que le monde pouvait être un livre, c'est-à-dire intelligible et traduisible dans notre langue. Ces postulats, où l’on retrouve la force des métaphores, ne visent pas une vérité, mais fondent le pourquoi pour œuvrer au comment.


*Séminaire en présence notamment de : F. Cafiero, J. B. Camps, F. Forestier, C. Girard, S. Lefebvre, M. Melot, N. Picoche, L. Soccavo, T. Zuppinger.

Prochaine séance samedi 22 février, de 10H30 à 12H30, et sera consacrée au manifeste des Digital Humanities, son projet, sa portée et son impact.

 

 

 

IMPLICATIONS PHILOSOPHIQUES
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