La phrase

Il me semble qu’il y a aujourd’hui une confusion entre espace public et espace privé : les gens parlent des œuvres comme si elles étaient dans leur salon, chacun se croit chez soi face aux espaces de création. Or, le terrain de l’art doit permettre aux artistes de casser les choses, les démonter, les observer et les exposer autrement. L’opposition entre liberté de parole et liberté d’expression se répète un peu trop souvent, et je ne vois pas de limite à ce type d’actions.

Diane Ducruet au sujet son oeuvre censurée au Mois de la photo, Le Monde , 4 novembre 2014  

De l'amour de la ville par son design
[dimanche 19 janvier 2014 - 16:00]
Arts et Culture
Couverture ouvrage
Regard sur le design urbain. Intrigues de piétons ordinaires
Éditeur : Editions du Félin
336 pages / 23,75 € sur
Résumé : Les objets urbains guident le corps, calibrent les pas, font obstacles aux voitures, jusqu'à libérer le passant ?
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"Contribution à l’étude du milieu urbain", affirme le préfacier de cet ouvrage, Thierry Paquot. Pourquoi pas ? Si l’on accepte d’entendre par là que ce livre "analyse et démontre à quel point la qualité de la vie urbaine se mesure dorénavant par le degré plus ou moins grand de l’habitabilité non seulement des logements mais de tous les itinéraires qui y conduisent [...]". Il est vrai que l’auteure, ancienne directrice de l’Ecole de design de Nantes, enseignante et chercheure, s’installe dans une ligne de travaux grâce auxquels la ville est sortie de son enfermement dans des considérations superficielles. Depuis longtemps déjà, des analyses de la généralisation des trottoirs, des éclairages publics, de la numérotation des maisons, puis des études ponctuelles sur les bancs publics, les urinoirs, les fontaines Wallace  , ont montré que le mobilier urbain ne se contentait pas de remplir des fonctions et d’être utile. Il était aussi question de l’agrément, de l’esthétique urbaine, et des partages du sensible dans l’espace de la rue et de la place publique.

N’a-t-on pas fait de la "vie urbaine" un élément central de la mutation de nos sociétés vers la "modernité" ? Georg Simmel, Walter Benjamin, sociologues et philosophes ont eux-mêmes pris conscience, au sein même de la ville moderne et de son esthétique si particulière, des nouveaux problèmes sociaux et politiques posés. Ils ont élaboré des figures de référence, comme celle du flâneur, du logeur ou de la "pipelette" sur un plan autre que formel. D’abord parce que, en ce qui concerne le flâneur notamment, ces figures contribuent à dessiner un rôle dans la société, et ensuite, parce que, pour arriver à ces commentaires, il a fallu que des armées d’ingénieurs, de techniciens, d’artisans, inventent les esthétiques industrielles et les ustensiles qui, simultanément, servent la vie de chacun et standardisent ladite existence.

Agnès Levitte ne se revêt d’ailleurs pas des attributs du flâneur. Elle demeure une promeneuse, combinée à une chercheuse, voire une enquêteuse qui prend pour objet la culture du piéton. De ce fait, le véritable héros de la ville n’est plus ni le passant furtif des nuits obscures (Restif de la Bretonne), ni le piéton balzacien, ni le flâneur baudelairien. C’est le mobilier urbain, dans sa manière de fabriquer de nouvelles intrigues, pour les piétons, au sein de la ville : des parcours, des obstacles, des aléas ou des questions. Des intrigues par sa présence, des intrigues par les contournements qu’il impose, des intrigues, surtout, portant sur sa provenance : "peut-on voir dans l’objet quotidien ce que l’autre, celui qui l’a dessiné, y a insufflé volontairement ou par intuition ?"

Ce mobilier urbain énonce, en effet, beaucoup de choses sur la place du piéton dans l’univers urbain, la consécration de la ville à l’automobile, les tentatives pour en restreindre la circulation, la reconquête de la ville par les vélos, ou les efforts pour éloigner les SDF des centres-villes voués aux touristes. En quoi l’inflation d’écrans éduque-t-elle ou au contraire bride-t-elle notre regard ? Ces questions sont décisives. Par exemple, que dit l’édicule que constitue l’abri-bus ? Il s’invite à me protéger, peut m’indiquer où attendre l’autobus, m’offre de me reposer sur un banc, et aussi me précise, si je suis dans l’autobus, à quelle station je suis arrêté, etc. A quoi l’équipe de conception a-t-elle pensé en dessinant cet objet ? Est-ce à tout cela ? La question est la même pour les bittes de trottoir, les sanisettes, les colonnes Morris, les corbeilles de propreté (à modèle renouvelé depuis des attentats connus).

Aussi cet ouvrage présente-t-il, finalement, une enquête sur la perception des objets quotidiens, une investigation qui s’appuie sur l’environnement de la rue. A dire vrai, l’ouvrage est très bavard sur trop de points annexes, tentant, il est vrai, de faire partager au lecteur des savoirs à partir desquels l’auteure entreprend l’interprétation des propos recueillis. Les savoirs sur l’œil et la vision, sur la physique de l’œil, sur les illusions d’optique, les rapports de l’œil au mouvement et ceux de la perception, de l’attention ou de la mémoire, ne sont tout de même pas inédits. En tout cas, dans cet ouvrage, ils sont de seconde main. Néanmoins, il n’est pas inintéressant de faire remarquer à ceux qui mystifient encore la perception que les champs de recherche déployés depuis quelques années ont montré que la perception des objets n’est pas pure, ou ne se développe pas linéairement. Elle constitue un monde culturel qui acquiert des propriétés et dans lequel le regard, à la fois, apprend sans cesse et se reconstruit de manière non progressive, mais en répondant à des variables et des actions qui permettent de distinguer les choses. Ceci s’accompagne d’une refonte non moins nécessaire de ce que nous avons longtemps pensé de l’objet : il n’est pas stable non plus, il est constamment changeant. A cela il convient d’ajouter encore, relativement à la question de la ville, que si le piéton perçoit avec les yeux, les bruits et les sons, les odeurs et les fragrances, les surfaces et leurs aspects accompagnent continuellement sa marche urbaine. D’ailleurs, nous ne percevons pas tout-à-fait la même chose si nous bougeons ou si nous sommes véhiculés (et aussi en fonction des types de véhicule : chaise roulante, autobus, skate).

Ajoutons sur ce plan une pièce inédite à la recherche de l’auteure, le travail de l’artiste de skate Raphaël Zarka, travail qui rend assez bien compte de la relation entre la dynamique du corps, des déplacements sur les trottoirs et des qualités de la perception à partir de l’usage du skateboard au milieu des œuvres d’art public. En conséquence, ce qui vient aussi en avant, c’est la différence entre la perception égocentrée et la perception allocentrée dans les lieux publics. Elle est plutôt égocentrée lorsqu’on utilise tel objet urbain, et plutôt allocentrée dès lors qu’on observe une scène de rue.

Christian RUBY
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Titre du livre : Regard sur le design urbain. Intrigues de piétons ordinaires
Auteur : Agnès Levitte
Éditeur : Editions du Félin
Collection : Les marches du temps
Date de publication : 24/10/13
N° ISBN : 2866457897
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