La phrase

Il y a d'excellentes raisons de combattre l'Occident, il y a d'excellentes raisons de vouloir la fin de cette société, et qui ne se réduisent en rien au fait de vouloir y répandre la terreur. Cazeneuve et les spin doctors de l'antiterrorisme n'y peuvent rien : ce n'est pas en enfermant toujours plus leurs ennemis dans la figure du monstre, ni en multipliant contre eux les procédures judiciaires les plus démentes, que les démocraties occidentales retrouveront leur honneur perdu.

Collectif de Tarnac, Le Monde, 18 juillet

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CNL
Un personnage-concept: le plébéien rétif
[samedi 28 décembre 2013 - 09:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Le plébéien enragé
Éditeur : Le Passager Clandestin
288 pages / 16,15 € sur
Résumé : Qu’est-ce qu’un plébéien, sinon celui dont des gestes déterminés prononcent un non décidé et définitif à sa position de subalternité ?
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À l’encontre de la diffusion permanente de l’idée selon laquelle le consensus est l’idéal de la vie démocratique et le résultat du progrès de l’humanité, le philosophe Alain Brossat, à l’instar de quelques autres philosophes contemporains, dont Jacques Rancière, par ailleurs cité dans l’ouvrage, se fait le chantre des figures du dissensus. Mais afin de déployer les multiples dimensions de ce concept de dissensus, il le conçoit en forme de figure, puisée dans les œuvres culturelles - littérature et art cinématographique. En première approche, disons que cette figure se tiendrait entre le Figaro de Beaumarchais, le Jacques de Denis Diderot et le Julien Sorel de Stendhal. En revisitant alors des romans ou des œuvres cinématographiques – conçues comme autant de diagnostics de la dynamique plébéienne -, il élabore un topos du plébéien dont les caractéristiques sont les suivantes : relève du plébéien le geste qui déboussole celui qui statue sur un état d’infériorité et de subalternité ; le geste qui déstabilise les discours et les comportements assignant d’autorité une place aux autres. Voici pour les dimensions négatives. Mais relève aussi du plébéien l’effort positif pour se donner son propre destin, et ne plus se voir assigner sa place.

Où l’on voit qu’il n’est pas de plébéien – nommé ainsi depuis les romains chez lesquels il n’est pas citoyen, et n’entre pas dans le partage consensuel - sans travail du rapport de subalternité. Mais ce travail ne peut consister à inverser le rapport de domination. Il s’agit, et telle sera la figure dressée par Jean-Jacques Rousseau, de s’arracher à son destin de dépendance, de subordination auquel on est soumis, en s’extrayant à force d’énergie du monde dans lequel on est cantonné. Pour être encore plus précis, Brossat souligne que la figure du plébéien – qui n’est pas celle de la plèbe - instaure une figure de la déprise, de l’échappée hors des tracés du destin (social), mais sans que ce geste ne débouche sur un changement de camp, sur un ralliement ou une effraction dans le monde de l’autre, celui des maîtres. Ni résignation, donc, ni jalousie ; ni enfermement, ni transfert. Telle est la figure du plébéien qu’elle se voue plutôt à dessiner des brèches et des écarts dans le jeu social, ou encore à faire paraître des espaces problématiques au sein des activités sociales et politiques.

Encore une fois, que cet ouvrage de Brossat puisse être relié aux travaux de Michel Foucault, de Gilles Deleuze ou de Jacques Rancière (p. 30, 82, 212), cela ne fait aucun doute. L’auteur assume ce trait. Encore convient-il d’éviter de noyer ces différentes problématiques les unes dans les autres, au risque de faire surgir l’idée d’une essence plébéienne. Or, aucun d’eux ne croit possible de référer à une telle essence. Puis il importe d’éviter de dissoudre l’originalité de chacune des démarches. Celle de Brossat consiste à mettre en rapport les uns avec les autres des destins individuels plébéiens, tels qu’ils sont tracés dans les œuvres culturelles choisies et ici étudiées, afin de dessiner l’espace commun dans lequel émerge, davantage donc qu’une figure essentielle, un topos du plébéien, ainsi que nous en avons synthétisé les traits ci-dessus.

Maintenant, au terme de la lecture de l’ouvrage, la question reste de savoir si et pourquoi cette figure ne traverse plus la littérature contemporaine. Le plébéien donc ? Il n’y en aurait plus de figure, sinon dans le cinéma ? Serait-il désormais lui-même fatigué ? Amertume et désillusion ? Dans quelle mesure peut-on encore l’identifier avec le peuple ?
L’ouvrage se divise en 4 sections et un épilogue (auquel succède une bibliographie des principaux ouvrages cités). La première section concerne le "plébéien indigné" qu’est Jean-Jacques Rousseau ; la deuxième nous renvoie à Julien Sorel ; la troisième aux Hauts de Hurlevent ; et la dernière à L’amant de lady Chatterley.

Brossat ouvre l’ouvrage par une étude sur le "cas" Rousseau et ses rapports aux préjugés sociaux. Elle demeure fort classique, au sens où ce n’est pas la première fois que l’on applique à Rousseau cette dénomination. Le "cas" est cependant réinterprété. Brossat montre que Rousseau est l’inventeur du sentiment égalitaire moderne, tout en dessinant un espace dans lequel prospèrent le souci de soi et la conscience aiguë de la singularité. Si Rousseau accepte stoïquement et même avec une sorte de soulagement d’occuper un rang des plus modestes dans la hiérarchie sociale, ce n’est pas non plus pour se laisser insulter. Il accepte de se situer du côté de ceux qui ne comptent guère, mais ce qu’il ne supporte pas, c’est de se voir remis à sa place par un représentant de la classe "supérieure". Le refus est celui de l’assignation. Les conduites de Rousseau par conséquent ne cessent de déjouer tout ce qui s’attache aux signes d’appartenance et aux effets de classement et d’étiquetage qui en découlent. Aussi organise-t-il la discordance, ou comme l’écrit Brossat, la désinscription, la disconvenance entre la condition sociale et les dispositions subjectives qu’on en attend. D’ailleurs, il ne s’entend guère avec les valets qui l’entourent. La différence réside en ce que les valets sont aussi des valets dans leur tête, dans leurs dispositions subjectives. Ils adhèrent aux règles et conventions qui les réduisent à leur condition abaissée et soumise. Tandis que Rousseau sait l’artificialité et la violence de ces règles. Loin de rechercher la reconnaissance de ses mérites propres dans sa classe, et par conséquent une amélioration de sa condition, il déjoue les logiques sociales. Il sait d’avance qu’on lui accordera la réparation de ce qui apparaît de temps à autre comme une injustice, dès lors que quelqu’un proteste. Mais ce n’est pas le but de son indignation. Sa place n’est tout simplement pas celle qui lui est assignée. En un mot, de Rousseau, on retiendra une opposition : ou bien coïncider avec sa place ou bien la déjouer par la plasticité acquise dans le jeu social.

C’est en ce point que revient cette question centrale de la constitution du sentiment de l’égalité. Ce sentiment n’a de signification que s’il est pris dans le refus de la notion d’une inégalité naturelle entre les hommes, inégalité dont la traduction se lirait dans la condition sociale. Brossat montre à juste titre que "le fondement de l’expérience sociale [de Rousseau] est au contraire que l’imposture d’une prétendue hiérarchie des intelligences est indexée sur la structure inégalitaire de la société". On la rencontre à chaque pas. Et Rousseau en dresse de nombreux portraits, comme il sait brosser des portraits d’une autre condition humaine, cette fois, partagée par tous. Ce qui nous vaut une étude de la question du "semblable" dans le texte des Confessions, ce "récit de soi" qui témoigne de la manière dont l’entreprise du plébéien se fracasse sur l’ordre social. Rousseau multiplie les démonstrations en faveur de l’égalité, et Brossat montre pourquoi il faut refuser au passage les interprétations du "cas" Rousseau en termes de développement de l’individualisme moderne. L’affirmation de la singularité dessine une nouvelle scène, celle de l’affirmation d’une puissance, celle de pouvoir travailler à être soi-même aux meilleures conditions. En d’autres termes, Rousseau substitue au régime normatif de l’évaluation à partir du critère social celui de la qualité propre de l’individualité, égalisant alors les individus. En faisant l’expérience de l’horreur de l’injustice, le sentiment plébéien devient un point de vue sur un nouveau monde possible. A partir de là, tout devient possible : s’adresser au roi de Pologne, à Voltaire (qu’il n’aime pas), à d’Holbach (trop riche), ... Il peut accentuer le jeu des tensions sociales, et, à la staticité des positions de l’Ancien Régime opposer l’imprédictibilité des tracés du sujet présentant sa condition comme une puissance. Cette trajectoire que nous lisons dans le texte de Rousseau, soutenue par une inépuisable énergie, perfore toutes les règles de l’Ancien Régime.

Christian RUBY
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Titre du livre : Le plébéien enragé
Auteur : Alain Brossat
Éditeur : Le Passager Clandestin
Collection : Essais
Date de publication : 21/11/13
N° ISBN : 2916952969
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