La phrase

L'univers de mes livres s'est forgé à partir d'une réflexion sur l'apocalypse traversée par les humains durant le XXe siècle, dont ils ne se sont pas sortis et dont je crois à présent qu'ils ne se sortiront jamais. L'échec de la révolution, les génocides, la Shoah, les guerres permanentes, le péril nucléaire, les camps, sont une donnée fondamentale de l'histoire contemporaine. Les écrivains post-exotiques mettent en scène des personnages qui vivent à l'intérieur de la catastrophe et n'ont aucune raison d'imaginer qu'un extérieur existe.

Antoine Volodine, prix Médicis 2014, Entretien au Magazine littéraire, septembre 2010

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Les pouvoirs de l'esprit
[vendredi 25 octobre 2013 - 09:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Le corps et l'esprit : Essai sur la causalité mentale
Éditeur : Vrin
248 pages
Résumé : Une solution originale au problème de la causalité mentale en puisant dans les ressources de la philosophie de l'esprit et de la métaphysique contemporaine.
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* Cet article est accompagné d'un disclaimer. Vous pouvez en prendre connaissance en bas-de-page.

Quand je pense à Fernande, je…, et ce mystère de la relation entre un état mental et un état physique porte un nom : la causalité du mental. Dans son ouvrage Le corps et l'esprit, François Loth  propose une solution originale puisant dans les ressources de la philosophie de l'esprit et de la métaphysique contemporaine. La philosophie de l'esprit accompagnée d'un travail métaphysique est une denrée rare en France, ce qui rend ce livre précieux.

Le problème de la causalité mentale est celui de l'interaction entre deux types de réalité, le mental et le physique, qui apparemment ne peuvent trouver un terrain commun permettant cette interaction. Le mystère vient de la difficulté à trouver une relation de cause à effet entre le mental et le physique, si l'on considère que ce qui relève de la pensée, de l'esprit, des sentiments jusqu'à la réflexion la plus abstraite, se distingue de ce qui est matériel, ou plutôt physique et est l'objet des sciences physiques et naturelles. C'est un des points le plus discutés en philosophie de l'esprit, champ philosophique qui est en pleine effervescence et qui mobilise tant la neurologie que les sciences cognitives et la métaphysique. Car les enjeux sont importants. Il s'agit d'abord d'articuler différents savoirs, les sciences dures, les sciences humaines et la philosophie. Il convient ensuite de penser ce qu'est un être humain. Est-ce un agent dont la vie mentale se réduit à l'activité de son cerveau ? Ou bien un être matériel ayant des propriétés physiques et des propriétés mentales ? Ou bien encore, un être double composé de deux entités ontologiquement distinctes, à savoir une âme et un corps ?

Pour analyser ce problème, il convient d'identifier quatre propositions que l'on acceptera ou non. En se positionnant ainsi, on peut se situer à l'intérieur de l'ensemble des débats en cours :

  • (1) La pertinence causale du mental. Le mental est la cause de certains événements physiques.
  • (2) La distinction du mental et du physique. Le mental ne se réduit pas ou ne s'identifie pas au physique.
  • (3) La clôture causale du physique. Tout événement physique a une cause physique suffisante.
  • (4) L'absence de surdétermination causale. Si un événement a une cause suffisante, il ne peut exister une autre cause du même événement.

François Loth opte pour un cadre de travail physicaliste, tout est physique ou survient sur du physique sans avoir une nature radicalement différente. Cette primauté du monde physique est exprimée par les propositions 3 et 4. Selon ces propositions 3 et 4, les événements physiques ne s'expliquent que par des causes physiques. Des causes autres que physiques sont inutiles, et donc l'on doit renoncer soit à 2, soit à 1. Si l'on accepte que le mental se distingue du physique (on accepte 2), alors on doit nier 1 car le mental ne viendra pas causer d'événements physiques, ceux-ci ayant déjà leur cause. Le mental flotte et accompagne le physique, il n'intervient jamais puisque tout ce qui a lieu et tout ce qui est efficace se fait en deçà du mental. Penser à Fernande ne produit rien, le corps et plus précisément le cerveau s'occupent de tout. Telle est la thèse épiphénoméniste.

À l'inverse, si l'on nie 2, on refuse de distinguer le mental et le physique. Parler en termes de sciences physiques n'est certes pas parler en termes mentaux, mais cette différence n'implique pas deux ordres de réalité. On utilise deux façons de parler d'un même type de réalité. Si l'on dit que le mental cause des événements physiques (proposition 1), c'est bien parce que le mental n'est que du physique, malgré la différence de vocabulaires et de concepts.

Le pari de François Loth est de ne pas choisir entre 1 et 2, entre la différence entre le mental et le physique et la pertinence causale du mental. Dans un cadre strictement physicaliste, il veut montrer que l'on peut tenir que le mental existe bel et bien, a un pouvoir causal et ne vient pas s'ajouter au physique comme une réalité d'un autre ordre.

Pour défendre cette hypothèse, l'auteur a recours à une métaphysique des propriétés que l'on nomme "tropes" . Si Fernande ressemble à Huguette par sa beauté, deux interprétations de ce phénomène sont possibles. Soit Fernande et Huguette partagent ou participent à une même beauté, qui tout en étant présente en elles, a une forme d'existence irréductible à ses instances ou exemples de beauté. Soit la beauté d'Huguette et la beauté de Fernande qui n'est pas la beauté d'Hugette sont premières, et par-delà leurs différences irréductibles, leur ressemblance autorise à parler de la beauté en général. Dans ce second cas, ce qui existe fondamentalement, ce sont des beautés singulières. Ce sont ces entités singulières que certains métaphysiciens appelent  "tropes". Ces beautés forment seulement une classe d'entités ressemblantes et la beauté générale ne jouit d'aucun pouvoir causal par elle-même.

Le problème classique de l'universel et du particulier  est ainsi repris par l'auteur pour sa fécondité en philosophie de l'esprit. Si avoir une douleur est un universel instancié dans différents organismes dont les configurations neurologiques sont de types différents, alors il semble bien que le mental (la douleur) ne s'identifie pas ou ne se réduise pas au physique, à tel type de configuration neuronale. Ce dualisme des propriétés pose le problème de l'interaction mental/physique. Comment ce qui est mental peut-il être efficace dans un monde physique ? François Loth explore patiemment les différentes tentatives pour résoudre ce problème et montre pourquoi elles sont souvent peu satisfaisantes. L'essentiel de l'ouvrage consiste en de telles discussions fournissant par là un panorama utile des travaux en philosophie de l'esprit.

Le dernier chapitre présente alors la solution de l'auteur. Ce dernier considère qu'il faut mettre au fondement de la réflexion des entités singulières qui sont les manières singulières d'être de chaque chose : les tropes. La beauté de Fernande est singulière, telle douleur est singulière, tel état cérébral est singulier, etc. Mais ces manières d'être singulières n'ont pas de nature générale. Les termes généraux comme la beauté ou la douleur renvoient à des classes de tropes ressemblants. Ce qui me charme en Fernande, c'est sa beauté, une certaine manière d'être qui tient en une configuration physique ressemblante avec celle d'Huguette. Cette ressemblance est réelle et permet de parler de propriétés esthétiques et pas seulement des propriétés physiques des deux personnes. La configuration physique de Fernande ressemble aussi à la configuration physique d'objets qui ne sont pas des personnes et que l'on ne dira pas beaux. Les ressemblances peuvent être diverses, relever des sciences physiques comme du jugement esthétique et un même trope peut appartenir à deux classes distinctes. Il en va ainsi de certains tropes qui peuvent appartenir en même temps à des classes de tropes physiques (objets d'étude pour la neurologie) et à des classes de tropes mentaux (objets d'étude de la psychologie ou des sciences cognitives).

Cette idée originale permet d'accepter les quatre propositions. Le mental n'est pas le physique car les classes de tropes diffèrent. Le mental est efficace puisque le trope inclus dans une classe d'entités mentales cause des effets. Le monde physique est clos causalement et le mental ne surdétermine pas causalement le physique car il n'y a pas un trope mental en plus du trope physique, il y a un unique trope, et physique et mental.

Une première objection contre ce projet pourrait porter sur le recours constant au concept de causalité, concept parfois considéré comme désuet. François Loth prend soin de se confronter aux différentes théories contemporaines de la causalité (chapitre III) et de montrer que la notion de pouvoir causal singulier est non seulement nécessaire pour penser l'agentivité humaine mais aussi légitime en tant que catégorie métaphysique.

Yann SCHMITT
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Titre du livre : Le corps et l'esprit : Essai sur la causalité mentale
Auteur : François Loth
Éditeur : Vrin
Collection : Analyse et Philosophie
Date de publication : 26/08/13
N° ISBN : 2711624994
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1 commentaire

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DéfiTexte

29/10/13 10:50
Les états mentaux ne se réduisent pas à des états physiologiques, sauf les émotions et les sentiments, parce que les croisements de notions d'éléments singuliers sont volontaires, personnels et fondateurs, alors que la sélection naturelle des matières et la culture sont impersonnelles et régulatrices. L'association de choses ou de méthodes en mémoire donc dans des zones différentes du cerveau surgit autant par la distribution aléatoire de molécules que par recherche et sollicitation active. Car l'esprit et le corps s'influencent mutuellement mais seulement jusqu'à un certain seuil. Le mental ne se distingue pas du physique: s'ils s'influencent réciproquement, ils ne se déterminent pas réciproquement complètement. Or cependant, lorsqu'on procède à une réduction, par exemple l'objet à son étendue ou l'esprit à sa chimie, on n'atteint pas pour autant des causes. Car les causes sont toujours antérieures en termes de temps ou de conditions. Or la chimie n'est pas la cause de l'esprit car esprit et transferts neuronaux, c'est la même chose: un transfert, une lumière. Ce que la réduction atteint, ce sont des couples, pas des causes unitaires; par exemple que l'eau gèle par grand froid ou que l'esprit réflexif rêve par lui-même.
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