La phrase

Brûler, en esprit, tous ces livres, tous ces mots – toutes ces incomparables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.

Philippe Jaccottet, “Carnets 1968-1979”, La Semaison, Œuvres, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 2014, p. 597  

C N L

CNL
L’écriture : un corps à corps
[vendredi 18 octobre 2013 - 09:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Acteur de l'écriture
Éditeur : Les Solitaires Intempestifs
64 pages / 12,88 € sur
Résumé : Le dramaturge congolais Dieudonné Niangouna livre une compilation de réflexions sur l’écriture théâtrale et la situation du théâtre en Afrique. Une écriture à la beauté orageuse.
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Auteur associé du festival d’Avignon de cette année, l’écrivain congolais Dieudonné Niangouna a publié, en juin 2013, le recueil Acteur de l’écriture, aux éditions des Solitaires intempestifs. Cet ouvrage comprend neuf textes de longueur et d’orientation différente, écrits au cours des dix dernières années, que l’auteur a sorti de ses tiroirs, la veille du festival. Avec une gouaille sauvage et imagée, toute en rebonds et gesticulations, il partage ses réflexions sur l’écriture et sur la place du théâtre en Afrique. Son écriture est nourrie de l’influence des récits populaires, des comptines africaines, enveloppée d’un parfum de mythe et de sorcellerie. Certains textes sont plutôt lyriques, parfois de l’ordre de la parabole, laissant se déployer une poésie viscérale, grouillante, animale. Ils sont enchâssés avec d’autres, plus revendicateurs, qui touchent à la situation de la langue et de la culture dans les pays africains, (dits) francophones. Cet ensemble de niangouneries, ainsi que l’auteur appelle ses réflexions, est plutôt hétérogène, laissant se succéder des textes de genres et de finalités différentes. Il esquisse des pistes sinueuses, qui s’entrecroisent, puis se séparent… Une construction en spirale, dont il est impossible de soustraire un propos univoque, mais qui vient plutôt rendre compte d’une pensée en mouvement perpétuel.

“L’Afrique, ce n’est pas le passé coincé dans un cul de chameau constipé”

Avant toute chose, Dieudonné Niangouna cherche à situer l’acte de création dans le contexte africain, à définir ce que cela signifie de créer aujourd’hui sur ce continent. “ Chez moi, le théâtre est venu en bateau avec les colons portugais et français, et l’art contemporain en avion, en même temps que la démocratie et les guerres civiles ”, fustige-t-il. Dès lors, son écriture s’inscrit à l’aune de cet héritage. La dénonciation de la dimension importée du théâtre en Afrique – au même titre que la langue, les écoles, l’enseignement et un certain type d’héritage culturel – structure son propos en profondeur. Il donne à entendre une conception radicale et sans concession, soulignant que l’écriture en Afrique demeure frappée du sceau du colonialisme, se déployant à l’ombre d’une culture dominante dont elle est le substrat, l’émanation, voire le rejeton. Le marché de l’art contemporain lui impose des standards artistiques mondialisés, une vision préétablie de ce que doit être la création en Afrique. Ou pour le dire avec les mots de l’auteur : “ Ils m’ont apporté le théâtre en bateau, ils me l’ont enfoncé, et maintenant ils viennent voir si j’ai évolué, et ils évaluent, et ils achètent ce qu’ils veulent, c’est-à-dire d’après leurs critères, et ils tiennent le marché, et ils tiennent tout le théâtre finalement, toute l’affaire depuis son début quand ils ont emmené cette affaire en Afrique. En bateau ”.

Le théâtre africain ne s’appartient pas, il est depuis ses débuts dépossédé de lui-même. Cette mainmise se situe, selon lui, d’abord sur le terrain de la langue : “ L’Afrique est le seul continent qui fait le théâtre dans une langue qui n’est pas la sienne.” Il s’ensuit une dénonciation de la francophonie, de l’immense machinerie faite de discours, colloques et rencontres “ entre professionnels des pays du ‘Sud’ ”, orchestrée par les ONG et les ministères des affaires étrangères. Dieudonné Niangouna dénonce que ce que l’on appelle la francophonie masque en réalité une poursuite des logiques coloniales. “ On aurait dit le retour de la langue de bois, l’oligarchie des dictatures ”, fustige-t-il, mettant en lumière que c’est sur le terrain de la langue – celle qui est précisément censée être le royaume de l’écrivain – que l’ordre colonial se perpétue. Ce que l’on ne peut que saluer ici, c’est que l’ouvrage a le mérite d’appeler un chat un chat, de taper là où ça fait mal, en attaquant l’hypocrisie institutionnelle qui règne autour de la gestion des affaires linguistiques et culturelles africaines.

À partir de là, il s’agit pour l’auteur de questionner les possibilités de résistance. Quel est l’avenir du théâtre sur ce continent, sur lequel il a été amené en bateau ? Dieudonné Niangouna met en évidence que “ faire du théâtre en Afrique, c’est déjà un geste de résistance ”. Résistance contre une réalité économique qui ne laisse aucun espace pour créer et qui étouffe toute possibilité de liberté artistique, dans l’œuf. Mais aussi résistance contre les attentes de l’Occident, qui cherche à “ définir qui nous sommes avant qu’on ait ouvert la bouche ”. Aux exigences d’un marché de l’art contemporain globalisé, dans lequel les artistes africains ne peuvent trouver une juste place, l’auteur oppose l’aspiration à un “ théâtre monde en langue française, un théâtre reconnu non comme un phénomène mais comme l’expression propre d’une théâtralité avec ses influences et ses pertinences aiguës ”.

La conception du théâtre qu’il propose en guise de révolte est alors celle d’un théâtre qui déborde, qui transgresse les limites qu’on lui a consenties. “ Le théâtre, c’est du dérangement. De l’inconfort, de l’inconvénient, de l’intranquillité. Pas seulement comme idée, pas que comme raison, mais comme réalité, crue, vivante. ” Tout en considérant le théâtre comme un geste militant, Dieudonné Niangouna souligne qu’il faut se soustraire à la tentation de faire un théâtre asservi à une finalité politique. Il ne s’agit pas d’“ être vérité ”, mais de laisser éclore des mirages flottants, d’“ être illusion ”. Ce qu’il appelle de ses vœux, ce n’est pas un théâtre engagé ou révolutionnaire. Mais un théâtre orageux, explosif, par son irruption, par sa forme même.

Désireux de balayer la “ charogne ” des temps passés, il s’attaque au poids des conventions européennes, tout comme à celui des traditions africaines, aux diktats des vieux sages africains. Dès lors, il appelle à une pensée résolument contemporaine, souhaitant réinventer un théâtre et une parole aux tonalités justes, en synergie avec les nécessités du présent. “ Toute la manière de penser doit changer, le sens que prend l’imagination, l’orientation de sa pensée, la qualité même de la pensée, la direction des intentions ! Y a tout à refaire ! Y a même pas les bases d’une fraîcheur ! Y a rien, tout est poussiéreux. Ça me fait penser à tout ce qui a échoué. Et je suis loin d’être une charogne sur la poubelle. Alors à part Billy the Kid, moi je ne respecte aucune notion théâtrale, aucune notion de programmateurs sur le continent, aucune règle sur le ‘pour quel théâtre militons-nous ?’. Tout est à réinventer. Tout ! À commencer par ce que je dis. ”

Si son discours convainc d’un point de vue théorique, la dimension messianique de son propos est assez lassante. Bien qu’elle soit nuancée par l’auteur, qui inclue son discours au rang des propos à dépoussiérer, sa position est contrariante. Celui que l’on a surnommé le “ Zarathoustra du Congo ” profère au lieu de montrer par des actes et des propositions concrètes la voie qu’il souhaite inviter à suivre. C’est ainsi que Dieudonné Niangouna a tendance à fatiguer le lecteur, à cause de son côté péremptoire, qui se réjouit de proclamer “ après moi le déluge ”. Il semble important d’aborder ici l’ambiguïté de sa position. Les enjeux soulevés par l’auteur, concernant l’impact du marché de l’art en Afrique et ses conséquences sur les conditions de création des artistes, sont d’une importance cruciale. Ses revendications aussi. Elles sont légitimes et nécessaires. Ce qui l’est moins, c’est lorsque ces interrogations cèdent la place à un discours généralisant. Tout au cours de ses textes, Dieudonné Niangouna dénonce pêle-mêle la mercantilisation de l’art et le pouvoir décisionnel des programmateurs, en Afrique, mais aussi en France. Il n’y a là rien de très nouveau dans ce qu’il dit, rien d’explosif, rien de révolutionnaire… Seulement une impression de malaise qui subsiste, parce qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’il est facile de cracher dans la soupe lorsque l’on est auteur associé à Avignon et que l’on a déjà acquis toute la reconnaissance nécessaire.

Marina SKALOVA
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Titre du livre : Acteur de l'écriture
Auteur : Dieudonné Niangouna
Éditeur : Les Solitaires Intempestifs
Collection : Du désavantage du vent
Date de publication : 06/06/13
N° ISBN : 284681385X
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1 commentaire

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polobio

19/10/13 13:04
Si effectivement, son "Shéda" (spectacle présenté à Avignon) était tout en transgression, il n'en était pas moins pénible: cinq heures durant lesquelles, passé l'ébahissement face à la somptuosité des décors, on ne pouvait se raccrocher à rien - sinon à quelques minutes d'une extrême poésie (notamment le fabuleux monologue du gardien de la ville déserte) hélas noyés dans un flux de paroles faisant péniblement ressentir la durée du spectacle (cinq heures quand même!).

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