La phrase

Brûler, en esprit, tous ces livres, tous ces mots – toutes ces incomparables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.

Philippe Jaccottet, “Carnets 1968-1979”, La Semaison, Œuvres, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 2014, p. 597  

C N L

CNL
Le roman philosophique existe-t-il ?
[lundi 14 octobre 2013 - 09:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Les Aventures de Sophie. La philosophie dans le roman au XVIIIe siècle
Éditeur : CNRS
287 pages / 9,50 € sur
Résumé : Une étude dense et documentée sur les "voyages merveilleux" de la philosophie dans le roman au XVIIIe siècle.

Dans Les aventures de Sophie, la philosophie dans le roman au XVIIIe siècle, publié par les éditions du CNRS en 2013, Colas Duflo s’interroge sur les "voyages merveilleux de Sophie dans la Romancie", alors même que le discours philosophique semble, par vocation, s’opposer à la structure romanesque, à la poésie (et à la fiction en général), la dimension idéative de la philosophie - comme le rappelait Paul Ricoeur - s’accommodant difficilement du style narratif. C’est néanmoins de la présence de la philosophie dans le roman du XVIIIe siècle qu’il est ici question, dans un ouvrage foisonnant d’érudition mais qui entérine d’emblée le postulat suivant : le roman, "fécondé" par la philosophie prend, au XVIIIe siècle, un tour particulier. C’est dire que la constitution du roman est présentée ici sans référence à ses origines, à sa "gestation", mais sous une forme considérée dans le moment comme achevée, et destinée à connaître des transformations stylistiques sous l’influence de la philosophie de l’époque. Il est vrai que Colas Duflo souligne, avec G. Genette, que l’anglais est plus précis que le français, en distinguant novel (roman "réaliste" né avec Defoe, Richardson et Fielding) et romance, récit tissé de passions amoureuses et d’aventures extraordinaires.


Le roman philosophique


Le roman, a priori, vise la "satisfaction" esthétique alors que le texte philosophique s’adresse au jugement logique. Mais le roman philosophique peut-il faire tenir ensemble l’incrédulité philosophique (Diderot ne déclarait-il pas "Le premier pas vers la philosophie, c’est l’incrédulité"?) et la crédulité exigée de tout lecteur mis en présence d’un texte littéraire (cf. Coleridge) ? En bref, l’antinomie qui traverse le roman philosophique assigne au texte un statut spécifique : l’idée philosophique devient idée de roman. S’impose ainsi de déceler le rapport entre narratif et dissertatif, dans un contexte stylistique ambigu, puisqu’il s’agit de concilier littéralité du texte et valeur de vérité. Colas Duflo s’intéresse au XVIIIe siècle et au roman philosophique, mais on peut signaler avec Jacques Bouveresse  que Zola déclarait dans Le Naturalisme au théâtre : "La vérité est que les chefs-d’œuvre du roman contemporain en disent beaucoup plus long sur l’homme et sur la nature, que de graves ouvrages de philosophie, d’histoire et de critique". Citant Iris Murdoch et Martha Nussbaum, Bouveresse rappelle que ces derniers assignent à la littérature un statut cognitif de "dévoilement de la vérité" et font de Nietzsche et de Kierkegaard des écrivains plus que des philosophes. Quoi qu’il en soit, aux yeux de C. Duflo, les effets philosophiques dont le roman traduit l’existence, expriment des tensions de tous ordres et modifient la "posture" du lecteur. Les lettres de La nouvelle Héloïse de Rousseau, par exemple, forcent le lecteur à la discussion quand "il ne voudrait se livrer qu’au sentiment". D’Alembert lui-même estime que les longues digressions dissertatives édulcorent l’intérêt du lecteur et que le didactisme discursif peut lasser… Le style narratif de La vie de Marianne (texte inachevé) n’est-il pas ralenti par les " pauses " démonstratives introduites par Marivaux ? Que devient en effet le plaisir du texte si la dimension esthétique le cède en importance à l’exposition du vrai ? Faut-il, à l’instar de Lucrèce, faire passer l’amertume du contenu philosophique sous le sucre et le miel de la poésie ? Telles sont donc les questions essentielles que soulève la production du roman philosophique au XVIIIe siècle, sachant que les deux formes d’expression dominantes sont respectivement le roman-mémoires et le roman épistolaire.


Le narrateur philosophe

En fait, toute " irruption " philosophique contribue à marquer des arrêts dans la diégèse et nous incite à expliciter le statut du narrateur. Est-il authentiquement philosophe (et peut-être dogmatique) ? Trouve-t-il dans le style romanesque l’opportunité de dire le vrai grâce à l’adoption d’une forme de scepticisme et de relativisme ? Et, surtout, quel écart entrevoir éventuellement entre le narrateur et ce qu’il délivre ? Il est de fait que les narrateurs du roman philosophique ne sont pas expressément des philosophes. Ils peuvent même s’en distinguer radicalement, si l’on songe à la religieuse , personnage naïf, ignorant, et dépositaire, cependant, de la pensée du philosophe. S’il est vrai que Pangloss, dans Candide de Voltaire, incarne parfaitement un professeur de philosophie, c’est une sultane qui, dans les Bijoux indiscrets du même Diderot, se charge de tenir la place du philosophe. Les "définitions" du philosophe sont d’ailleurs variables. Affaire de païens et de raison, la philosophie n’a pas toujours été jugée honorable, mais elle apparaît aussi comme une pratique rationnelle de la vertu. Confondu au XIXe siècle avec le libre-penseur, le philosophe, dans tous les cas, met en relation théorie et pratique, enseigne une forme de sagesse et se révèle susceptible d’effectuer un travail de "conscience de soi". De ce point de vue, comment certains personnages de romans philosophiques (en position de narrateurs) peuvent-ils donc prétendre incarner la "raisonnabilité" d’une existence, alors même qu’ils mènent une vie passionnelle débridée et échevelée ? Vincent Descombes estime que le personnage du philosophe ne peut, en général, apparaître adéquatement dans un roman, ce que l’œuvre de Proust manifeste éloquemment. On retrouve là une difficulté déjà entrevue (voir supra) si l’on suppose que le traitement philosophique des passions exige une réflexivité dont les personnages en question sont en principe privés. Pour autant, il existe bien, selon Colas Duflo, des narrateurs philosophes qui méditent sur leurs actions et ne se contentent pas de les vivre. L’abbé Prévost , en l’occurrence, présente sa production romanesque comme une enquête sur l’âme humaine et révèle ainsi un intérêt puissant pour l’ "objectivité", pour une littérature comprise comme "science morale".

Les interpositions philosophiques retentissent bien entendu sur le style lui-même qui devient, de facto, indéterminé, ce dont témoigne toute l’esthétique littéraire de Diderot. Le rêve y occupe une place privilégiée , formation psychique et littéraire capable d’anticiper une hypothèse générale, d’annoncer un "système" en réduction. Cet emprunt "figuratif" donne l’occasion de transmettre des idées qui pourraient contrevenir à la morale en vigueur : Diderot ne montre-t-il pas, via des modalités imaginatives  que le lien social est aussi lien sexuel ? Le Rêve de D’Alembert signifie combien ne pas satisfaire la nature mène à la folie. Le Marquis de Sade n’est pas loin, mais sous des auspices différents, cependant. Jean-Claude Bourdin démontre également (voir Diderot. Le matérialisme, PUF, 1998) en quoi la "métaphysique" diderotienne affecte le style du philosophe et le conduit à pratiquer un usage "analogique" de sa pensée, voire à dramatiser ses énoncés et son énonciation.


Le roman philosophique, antiroman ou roman antiphilosophique ?

Aristote soutenait, dans La Poétique, que l’art était destiné à représenter les passions. Il semble bien que ce soit la finalité du roman, roman philosophique y compris, mais avec les réserves que l’on vient de mentionner. Colas Duflo fait observer que le roman philosophique du XVIIIe siècle prend la relève du traitement métaphysique des passions dont le XVIIe siècle s’était acquitté .

Quel est en définitive le statut du roman philosophique ? Si l’on suit l’auteur, le Clairval philosophe de Durosoy constitue par exemple une tentative de renouveler le genre du roman, tout en maintenant une anthropologie des passions. Une philosophie matérialiste et sensualiste soutient en effet le texte et la préoccupation de Durosoy est de libérer le romanesque de l’emprise du moralisme littéraire. Mais, par ailleurs, dans Le Philosophe anglais, ou Histoire de M. Cleveland, fils nature de Cromwell (1731), l’abbé Prévost propose un itinéraire spirituel afin d’élucider la nature de la philosophie : nous procure-t-elle ce qu’elle nous promet, à savoir le bonheur ? Or, après avoir confronté raison et sentiment, il tranche dans le vif du débat et réfute le matérialisme, considéré dangereux pour la religion. C’est donc le sentiment qui l’emporte, et qui fragilise toute revendication rationnelle. Comme le précise Colas Duflo, c’est dans ce roman que culmine l’ambiguïté entre philosophie et littérature, Prévost débattant d’enjeux décisifs au XVIIIe siècle en conservant un style narratif explicite.

Les romans philosophiques seraient-ils enfin des antiromans ? Ou des romans antiphilosophiques ?
Candide, selon G. Genette, doit être qualifié de roman antiphilosophique plus que d’antiroman . Le conte de Voltaire s’assimile à un genre "hypertextuel", l’auteur organisant soigneusement une contamination entre hypotexte (les références philosophiques à Leibniz et à Pope) et hypertexte, la description des aventures de Pangloss – contrepoint de la thèse de Voltaire - passant ainsi de l’argumentatif au narratif. L’hypertextualité de Candide récuse donc sur le monde narratif le discours philosophique lui-même.

Dans l’antiroman, en revanche, le passage se fait d’une narration à une autre : Don Quichotte croit être dans l’univers des romans de chevalerie, il est dans un autre … C’est Jaques le Fataliste - entreprise de philosophie narrative - qui réalise à un autre niveau les réquisits de l’antiroman. Diderot y apostrophe là le lecteur, interrompt le cours de la narration, ménage un espace pour des possibles dont l’effectuation est inépuisable tout autant que hasardeuse. Mais le travail "déceptif" auprès du lecteur est omniprésent, condition même de l’avènement de la vérité, de facture philosophique. Si le lecteur croyait en effet aveuglément aux aventures de Jacques et de son Maître, pourrait-il prendre conscience de la conception de la liberté qui s’exprime là ?

L’ouvrage de Colas Duflo fourmille de références passionnantes et nous rend familier les entours de ce "roman philosophique". Le seul regret tient sans doute au fait que le lecteur pouvait légitimement espérer une (brève) "mise en situation" - dans l’histoire littéraire - de l’écriture "romanesque", ce dont l’ouvrage fait l’économie, au motif, sans doute, que ce n’était pas son propos.
 
* Colas Duflo, Professeur de littérature à l’université Jules Verne, en Picardie, est spécialiste du XVIIIe siècle.

Patricia DESROCHES
Titre du livre : Les Aventures de Sophie. La philosophie dans le roman au XVIIIe siècle
Auteur : Colas Duflo
Éditeur : CNRS
Collection : Biblis
Date de publication : 17/01/13
N° ISBN : 2271076129
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