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De la crise économique au monde post social
[vendredi 13 septembre 2013 - 09:00]
Sociologie
Couverture ouvrage
La fin des sociétés
Éditeur : Seuil
656 pages / 26,60 € sur
Résumé : Dans un ouvrage dense et magistral, Alain Touraine ouvre une nouvelle ère sociologique et historique, celle de l'"après social".

Le dernier ouvrage d’Alain Touraine, intitulé "la fin des sociétés", est présenté par l’éditeur comme "le couronnement théorique de (son) œuvre". C’en est un incontestablement, et dans tous les sens de cette expression. D’abord au sens architectural du terme, puisque cet ouvrage vient parfaire l’édifice d’une œuvre sociologique abondante et stimulante qui a permis à son auteur d’acquérir une véritable aura internationale, en particulier en Amérique Latine. C’est aussi un couronnement au sens de l’achèvement puisqu’en ré-abordant nombre de ses apports théoriques, l’ouvrage prend des allures testamentaires. C’est enfin un couronnement pour l’un des concepts-clés de l’œuvre du sociologue, c’est-à-dire "le Sujet". C’est en tout cas ce concept qui constitue le principal legs que Touraine nous transmet et qui permettra encore de nombreuses analyses sociologiques à sa suite.

Car le Sujet ne peut être mis au jour, identifié et déchiffré avec les méthodes empiriques d’une sociologie positiviste. Il est avant tout un "principe non social", un point de départ originaire se fondant et se créant lui-même, et non un point d’arrivée.
Le monde est atteint d’une des plus graves crises économique et financière de son histoire depuis celle de 1929. Cette crise constitue le point de départ de l’ouvrage afin d’en proposer une analyse non économique dont les causes sont pourtant économiques. Pour A. Touraine, cette crise est la manifestation d’une rupture déjà à l’œuvre à la fin des années 1920 entre le capitalisme financier et l’économie industrielle. S’atteler à la compréhension des racines de cette crise implique d’aller au-delà de l’analyse économique pour la caractériser sociologiquement et mettre en perspective les transformations historiques de longue durée. Loin d’opposer l’économie et la sociologie, Touraine s’efforce au contraire de rénover profondément l’analyse sociologique pour la rendre capable de penser ce qu’il appelle "l’après social" et la "fin des sociétés".

 

La destruction du social

La thèse de Touraine est la suivante : la globalisation de l’économie a engendré une dissociation complète entre la société, les moyens l’État (le contrôle institutionnel et politique) et le fonctionnement de la sphère de l’économie financière. Cette rupture engendre un processus de destruction des institutions sociales (l’école, la famille, la ville, la démocratie, la politique…) : un phénomène historique d’une importance exceptionnelle, car il manifeste ni plus ni moins que la "fin du social", au sens de la fin d’une certaine conception moderne de la société : là est la racine de la crise.

Le concept de "société" a été inventé dans le contexte d’émergence de la société moderne et des grands bouleversements qu’elle engendre tant sur le plan économique (révolution industrielle) que sur le plan social et politique (révolution française). D’une part, la promotion de la Raison et de l’Individu par les philosophes des Lumières est avant tout une évolution en rupture avec la société d’Ancien Régime, du pouvoir royal et religieux, afin de favoriser une société plus libre et égalitaire. D’autre part, l'émergence du concept de société place le travail et le profit au centre de l'organisation de la vie sociale. Les auteurs classiques comme Louis Dumont, Ferdinand Tönnies, Karl Polanyi, Max Weber, Karl Marx ont tous expliqué que l’économie a commandé l’organisation de la société.

Or, un des facteurs les plus puissants de destruction des sociétés est la globalisation de l’économie, dorénavant hors de contrôle des institutions sociales et politiques. Dés lors que l’économie se sépare de la société, cette dernière vole en éclat, comme accrochée aux faisceaux lumineux projetés sur un miroir brisé, renvoyée dans toutes les directions. La "fin du social" est donc la fin de la société industrielle voire même post industrielle (définie par Manuel Castells comme "l’ère de l’information"), qui marque l’entrée dans une "société post-historique", caractérisée par Touraine comme une situation avant tout "post sociale".

On le voit. Dans l’analyse de Touraine, il est question de bien autre chose que des conséquences sociales d’une crise économique : il s’agit "d’un effondrement des institutions sociales", car la sphère marchande et financière n’est plus orientée vers la sphère sociale et politique. Les deux sphères se dissocient et deviennent étrangères l’une à l’autre. On voit alors progresser un individualisme de consommation, facteur de désocialisation, et l’affirmation de cultures communautaristes fondées sur le repli identitaire.

Pour sortir de la crise, la grande question de cet ouvrage est alors de savoir comment redéfinir le principe d’une certaine unité de la société et comment susciter une mobilisation d’acteurs individuels et collectifs pour résister aux forces destructrices de la société. La rupture entre le capitalisme financier et la société, la destruction des contrôles politiques de l’économie, impliquent de réfléchir sur les conditions d’une "resocialisation" de l’économie.

Touraine distingue deux types de réponse.

La première se trouve dans la valorisation de deux formes de l’individualisme, qu’il soit instrumental (conception de l’utilitarisme et des individus guidés par leurs intérêts), ou qu’il soit identitaire (affirmation d’une appartenance à une catégorie). Or, ces deux facettes ne débouchent que sur une fragmentation à outrance de la société, des populations et des territoires. La société se morcèle entre utilitarisme et communautarisme.

La seconde réponse, qui est celle de Touraine, est de considérer que le système des valeurs culturelles détermine les orientations de la société, et que les valeurs s’incarnent dans les institutions et les lois. Or, aujourd’hui, ces valeurs se trouvent en opposition avec les logiques du pouvoir et du profit. Elles s’affirment comme des valeurs "éthiques", au sens où elles se situent presque "au dessus" de l’état actuel de la société, et qu’elles acquièrent de ce point de vue un contenu universel. Selon Touraine, la priorité serait donc de transformer ces valeurs en droit et d’affirmer que les "droits sont au dessus des lois", pour reprendre un des leitmotiv de l’ouvrage.

En définitive, nous assistons à un conflit entre deux conceptions de l’organisation de la société : une conception rationaliste et utilitariste et une conception basée avant tout sur la "résistance éthique" à la logique des pouvoirs et des intérêts. C’est ce conflit qui se diffuse dans tous les secteurs de la vie sociale. Touraine prend notamment comme exemple les manifestants de la place Tahrir au Caire, de la place Tian’anmen à Pékin, des militants indignados de la Puerta del Sol à Madrid, des étudiants chiliens de 2011, des manifestants américains d’Occupy Wall Street, de ceux qui ont contesté la nouvelle élection de Poutine en Russie et sans doute aussi une partie de ceux qui combattent Bachar el-Assad en Syrie...

 

L’affirmation du Sujet contre l’instrumentalisation marchande et l’obsession de l’identité

Entre la rationalisation instrumentale des mécanismes du marché et de la consommation d’un côté et un appel aux identifications communautaires de l’autre, Touraine propose donc une autre voie, qui consiste à mettre au premier plan le concept-clé de son œuvre, le "sujet", c'est-à-dire l’individu qui se constitue en acteur. Le "sujet" est défini par Touraine comme un être de droit qui s’oppose aux intérêts du pouvoir.

Le Sujet se définit contre l’obsession de l’identité (narcissique ou communautariste). Il émerge d’abord d’une prise de conscience qui va le mettre à distance du monde et de ses appartenances. Il se forge ensuite dans la capacité de devenir un acteur, qui renforce sa liberté et sa responsabilité comme innovateur. C’est ce processus de "subjectivation" qui révèle la capacité de création contre le pouvoir destructeur de l’argent.

 

Le Sujet ne se définit donc pas par sa dimension sociale. Il est une tension entre les dimensions sociales et non sociales de son identité. En somme, il se définit par un double mouvement qui se constitue contre le pouvoir marchand qui tend à instrumentaliser l’intimité et contre le pouvoir communautaire qui enferme l’identité dans un carcan. Le Sujet est une lutte contre cette double négation. Le Sujet est un dissident.

Ainsi l’explication sociologique consiste alors paradoxalement à faire apparaitre le "non social", au point de proposer d’abandonner le concept même de société, au sens qu’il a été défini par la sociologie, c’est-à-dire comme un système organisé et cohérent, qui dicte l’ensemble des conduites individuelles et collectives. Ce qui met en cause directement la discipline de la sociologie elle-même.

 

La fin des sociétés est-elle la fin de la sociologie ?

La question peut sembler saugrenue. Pourtant, c’est bien l’objet même de la sociologie qui est mis en cause, le social (au sens de "sociétal"), et non pas seulement sa façon de l’analyser. Pour Touraine, le passage des sociétés historiques à des sociétés "post historiques" met à mal les catégories de pensée de la sociologie classique : alors que celles-ci reposaient sur le postulat d’une correspondance entre l’acteur et le système, la situation "post sociale" les sépare radicalement, en faisant disparaitre l’idée de société. Dorénavant, les conduites sociales s’expliquent moins par le social, c’est-à-dire en référence à une position des individus dans l’organisation de la société (luttes des classes, rapports de force entre groupes sociaux), qu’elles ne se comprennent de plus en plus en des termes personnels et éthiques.

De fait, les individus se révèlent de plus en plus rebelles aux définitions sociales de leur identité. Cette évolution profonde résulte de l’enracinement de l’individualisation, si l’on entend par là l’affirmation de l’autonomie des personnes par rapport aux formes et contraintes traditionnelles de la vie collective. Ce qui est en jeu, c’est une nouvelle conception du rapport à la vie et de la manière de se forger une identité : plus que des liens institutionnels et statutaires, les individus privilégient, désormais, les liens affinitaires et égalitaires. Les individus se mettent à distance des rôles sociaux traditionnels, et ils aspirent à être considérés comme des personnes authentiques et singulières. On assiste donc à une subjectivation générale des phénomènes sociaux qui remet alors en cause - radicalement selon Touraine- le principe de base du père fondateur de la sociologie française, Émile Durkheim, selon lequel le social s’explique par le social.

Pour Touraine, il faut donc en finir avec les concepts traditionnels de la sociologie – "socialisation", "classes sociales", "fonctions", "statuts", "rôles", etc. – car ils rendent de moins en moins compte des conduites dans la société "post historique" dominée par la dimension non sociale des choix. On assisterait bien au passage d’un fonctionnement de société, qui fait prédominer les critères sociaux et économiques, à un autre fonctionnement, qui fait prédominer des critères moraux ou éthiques. Le rapport à soi domine sur tous autres rapports sociaux. Il s’agit donc d’adopter une démarche opposée à la sociologie classique. L'enjeu de la discipline est de reconstruire une conception de la vie sociale à partir d'un principe non social.

 

La fin du social a-t-elle une fin ?

Cette question pose celle du changement social et de la capacité d’auto-transformation des sociétés que Touraine appelle leur "historicité". Or, la fin d’une certaine définition de l’histoire n’est pas la fin de l’histoire. La fin d’un monde n’est pas la fin du monde. Selon Touraine, la situation "post sociale" dans laquelle nous nous trouvons est une situation où les conflits les plus importants ne se lisent plus à l’aune d’une opposition entre les riches et les pauvres, les ouvriers et les patrons. Pour autant, la prégnance des thèmes personnels, aujourd’hui, ne doit pas être analysée comme un trait caractéristique de la "post modernité", qui ne brosse dans les sciences humaines qu’une société éclatée dans de multiples directions, sans lien les uns avec les autres, sans conflits, et donc au final sans principe d’unité. Aussi, Touraine affirme-t-il qu’ "aujourd’hui, la vision évolutionniste qui présentait le passage de la communauté à la société comme historiquement nécessaire est généralement rejetée. Nous avons découvert que les sociétés qui possèdent ce que je nomme un haut niveau d’historicité, c’est-à-dire de se transformer elles-mêmes, au lieu d’être "naturellement" universalistes doivent le devenir volontairement et, par conséquent, peuvent aussi suivre une voie contraire à la modernité."

Touraine refuse l’analyse qui est celle du postmodernisme (Lyotard, Baudrillard, Lipovetsky, Maffesoli, Lash…). Tout l’effort de l’auteur consiste à faire apparaitre un principe d’unité du monde dans lequel nous vivons. Touraine ne renonce donc pas à la volonté d’expliquer son fonctionnement "d’ensemble" et les traits principaux de la vie sociale. Pour reprendre la terminologie classique de l’auteur, on peut encore dévoiler les mécanismes de "production de la société" (titre d’un de ses principaux ouvrages fondateurs paru en 1973). La société "post historique" ne saurait se réduire à un simple désert humain ponctué de panneaux publicitaires, et de flux d’informations et d’images. Pour Touraine, la société "post historique" est le théâtre d’un conflit central qui est celui qui "oppose des systèmes gérés pour le profit et la puissance et des sujets qui luttent pour la défense de leurs droits et de ceux des autres". Ce conflit prendrait la place de celui entre employeurs et salariés qui était au centre de la société industrielle.

Touraine parle de "subjectivation", par delà l’existence des catégories sociales, c’est-à-dire de l’individu qui se constitue comme sujet en devenant acteur libre et conscient de ses droits. En somme, il s’agit bien de construire un nouvel individualisme, défini contre la domination de l’intérêt privé et orienté vers la capacité de trouver en soi la raison d’être du droit d’être acteur de sa propre vie et de celle des autres (on pourrait alors parler d’un "individualisme éthique" ). "Il y a un conflit entre des acteurs qui défendent les droits universels du sujet et des acteurs dominants qui s‘identifient avec la nature du système qu’ils dirigent. Le niveau le plus élémentaire du conflit entre le sujet et le système prend la forme de l’opposition entre la défense par l’acteur de sa singularité et sa réduction à un élément du système. C’est la volonté d’être acteur qui est le mouvement social d’aujourd’hui."

En d’autres termes, dans nos sociétés de la modernité tardive, ce qui manque, ce ne sont pas les possibilités d’acquérir une identité conforme au "Moi que je veux être" ; ce qui manque, ce sont les activités chargées de sens pour lesquelles les individus pourraient produire des rapports sociaux libres et fondés sur la reconnaissance mutuelle, et se produisent comme des sujets de leurs actes.

 

Dés lors, comment et selon quels motifs le Sujet peut-il se transformer en acteur ? 

En d’autres termes, comment le sujet peut-il contribuer à la "production de la société" et influencer donc son "historicité" ? Cette question est d’autant plus importante que la plupart des gouvernements occidentaux ont répondu à la grande crise financière de 2007 en augmentant leur déficit budgétaire et en augmentant la dette publique. Mais rien n’a été fait, selon Touraine, pour sortir réellement de la crise. Or, le redressement de l’économie ne peut advenir, d’après l’auteur, que d’une mobilisation sociale et citoyenne, et donc de l’émergence de nouveaux acteurs.

Mais la scène est vide. En ce sens, la nature de la crise financière provient moins de ses raisons économiques que de cette absence d’acteurs capables de prendre en charge la défense des droits du sujet. Car, il y a un effet de sidération, partagé par l’auteur, au regard du silence des acteurs, malgré la gravité de la crise, alors même qu’elle a des conséquences désastreuses sur leur vie. Pourquoi ce silence ?

 

Tout d’abord, selon Touraine, l’engagement dans l’action collective est devenu une immense difficulté, car la croyance au progrès s’est effondrée, cette notion étant devenue synonyme de menace, de dégradation (environnement) et de gaspillage (consommation). Il y a une perte de confiance dans les liens entre avancées scientifiques et amélioration du bien être. C’est un doute profond sur les effets positifs de la modernité elle-même. Par ailleurs, le "déclin de l’idée de révolution", idée qui a été l’épicentre d’une définition politique de la vie sociale, a contribué à affaiblir sa puissance de mobilisation, car une société révolutionnaire ne désigne plus que la domination d’un État totalitaire.

Alors, dans la situation post-sociale, pouvons-nous être des acteurs ? Pour Touraine, l’entrée dans l’action collective est possible à condition de reconnaitre qu’elle doit se situer au niveau de la défense des individus comme sujets de droits. Les sociologues devraient donc éclairer les nouveaux enjeux, les nouveaux acteurs et les nouveaux critères de définition des situations afin de faire accéder à la compréhension d’une histoire qui est actuellement débordée par ses difficultés. Pour Touraine, dans la situation "post-sociale", les individus-sujets vont donc pouvoir créer du social à partir de leur rupture avec le social : c’est là un des points les plus stimulants de ce livre mais aussi le plus énigmatique. Car, Touraine tente à nouveau d’articuler au concept de sujet une autre notion, qui a toujours occupé le cœur de son œuvre, celle de mouvement social.

Peut-il surgir des mouvements sociaux dans une société polarisée entre la rationalisation économique et la diffusion du communautarisme ? Comment s’opère le passage des stratégies de résistance individuelle contre les systèmes de pouvoir et de domination, à la mise en mouvement de l’historicité ? Peut-on observer le passage du "dégagement" du monde social, par lequel l’individu-sujet se transforme en acteur par une prise de distance à l’égard de la panoplie de ses rôles sociaux, à "l’engagement" dans une action de transformation du monde social ? Évidemment, ce passage de l’individu-sujet à l’acteur collectif ne va pas de soi. Cependant, nous sommes bien là au cœur de la problématique des difficultés contemporaines de l’action collective et de la citoyenneté.

Mais Touraine précise qu’ "il ne s’agit pas de remplacer des objectifs sociaux par des principes moraux ; c’est du contraire qu’il s’agit. C’est l’exigence d’être reconnus comme sujets qui peut transformer en acteurs sociaux et politiques ceux que le système dominant, dont les effets sont multipliés par l’épuisement de la société politique des pays industrialisés, met en marge du bien-être mais aussi de la capacité d’action politique. L’appel aux principes éthiques n’est pas une compensation de l’impuissance politique ; il est le point de départ de la formation de nouveaux acteurs politiques qui doivent devenir en même temps des acteurs du redressement économique, comme la "gauche" issue du mouvement ouvrier le fut après la chute du nazisme."

L’hypothèse de Touraine est que la situation "post sociale" se définit par l’existence d’un conflit central entre deux formes opposées d’individualisme (utilitariste et éthique). Si l’on veut donc trouver les raisons d’un engagement des individus dans l’action collective, il faut comprendre que c’est leur personnalité entière qui est en jeu .

Pour illustrer son hypothèse, Touraine développe une série de thèmes qui illustrent les nouveaux "problèmes de société". Par exemple, les groupes féministes se définissent par une lutte contre les inégalités entre les hommes et les femmes, mais la question la plus sensible est celle du viol, ce qui montre bien selon le sociologue que la capacité de s’indigner et d’agir se trouve dans les enjeux de la personnalité plutôt que dans les situations. De même, pour prendre un autre sujet d’actualité, Touraine prône le droit de chacun de choisir le moment et la forme de sa propre mort : cet exemple concerne le plus profond de notre rapport à nous-mêmes et aux autres.

Le débat sur le mariage pour tous montre également que le plus important n’est pas seulement de reconnaitre des droits sociaux aux homosexuels (équivalent à ceux des hétérosexuels), mais de reconnaitre comme central le sens donné par les individus à leurs conduites sexuelles ou familiales, au delà de la conformité ou non de celles-ci avec les lois instituant le cadre de la reproduction biologique. La sexualité cesse d’être une fonction sociale et naturelle; elle est considérée comme une dimension essentielle de sa personnalité. Cette analyse est identique pour les couples hétérosexuels. Le principe du libre choix des conduites sexuelles ne semble plus pouvoir être mis en cause. Par ailleurs, l’argument qui vise à refuser l’accès au mariage et à l’adoption, au nom de l’intérêt de l’enfant, apparaît fragile car la nature de l’adoption n’est pas différente selon des personnes seules, des homosexuels ou des hétérosexuels. Le droit des couples homosexuels au mariage et à l’adoption est un mouvement conduit au nom de l’égalité des droits, puisque les couples homosexuels n’ont pas les mêmes protections que les couples hétérosexuels mariés. Au final, l’idée d’une famille formée par deux parents de même sexe incarne une rupture avec les évidences que semblaient nous imposer la nature. Pour Touraine, il faut donc choisir entre deux conceptions, soit l’alliance de Dieu et de la nature, soit l’alliance de l’individu et de ses libertés .

 

L’importance centrale du "mouvement des femmes"

Mais pour Touraine, le thème le plus important de la situation post-sociale, semble celui du mouvement des femmes. En effet, il aurait aujourd’hui la même centralité que le mouvement ouvrier dans la société industrielle, dans le potentiel de transformation de la société. Le mouvement des femmes est l’acteur principal d’une nouvelle modernisation, d’une reconstruction de la société émancipée des systèmes de la domination masculine.

Dans un chapitre intitulé, "le sujet humain est-il une femme ?", Touraine affirme que les femmes sont plus que toutes autres des êtres de droit. Cette analyse impliquerait de dépasser le féminisme d’égalité, pour défendre un mouvement des femmes qui revendique les droits des femmes en opposition à la plus grande des violences : le viol, l’inceste commis par le père, les violences conjugales. Ce sont des situations où se joue le droit des femmes, qui est celui de la vie la plus personnelle.

 

Touraine distingue donc le féminisme, comme mouvement de revendication d’une égalité réelle au niveau des droits et dans les relations entre hommes et femmes, et le "mouvement des femmes" qui viserait à transformer la représentation que celles-ci ont d’elles-mêmes et celui que la société dans son ensemble renvoie d’elles. Le plus important, pour les femmes, est la redéfinition du rapport à soi, au-delà des inégalités entre hommes et femmes.  À travers ce mouvement, c’est la société dans son ensemble qui tend à recréer son unité et son intégration. Il y a toutefois un écart, reconnait Touraine, entre la portée de cette proposition, et la réalité de la faiblesse des mouvements des femmes, qui n’ont pas encore acquis une influence suffisante. Pour autant, il y aurait un apport proprement féminin à la définition de l’enjeu culturel de la situation post sociale.

 

Le rôle de l’État

Dans cette situation post sociale, le rôle le plus important de l’État se situe, pour Touraine, dans l’éducation. L’éducation ne se réduit pas à la "socialisation". La famille, l’école, le groupe de pairs ne devraient plus être définis comme des instances de socialisation, mais comme des espaces de reconnaissance des droits universels de l’individu. L’État et ses représentants devraient accompagner positivement l’individualisation croissante de la relation à l’autre, ce qui modifie donc les pédagogies et les façons d’exercer l’autorité. L’enseignement ne peut plus être une simple transmission des connaissances (pas plus de la moitié du temps), mais doit être aussi orienté par la compréhension de l’action humaine.

Par ailleurs, Touraine défend très fortement, dans la période de crise, le système de protection sociale et la redistribution des revenus, malgré la rareté des ressources et le poids du déficit. La protection sociale est un acquis fondamental, au même titre que la laïcité, la liberté et le vote, dans une situation où la part du capital dans la redistribution du revenu national a augmenté par rapport à celle du travail. Cet argument est d’autant plus important que jusqu’à aujourd’hui en France la protection sociale est maintenue. La promotion du budget social de la nation est un choix politique, sachant que des progrès sont à accomplir, notamment dans le domaine du handicap et de la dépendance.

Et Touraine s’empresse d’ajouter qu’ "il faudrait écrire tout un livre pour dire de manière suffisamment claire, c’est-à-dire concrète, comment les politiques sociales et les conduites des individus et des institutions publiques et privées doivent et peuvent se transformer en se donnant comme but prioritaire la reconnaissance de l’acteur social, autrement dit la capacité de chacun d’agir sur sa situation, pour qu’elle soit moins une "condition" et le plus possible un champ d’initiative."

 

"Faire société" malgré tout

La situation post sociale se caractérise enfin par une montée de l’expression des différences culturelles dans les espaces publics des démocraties. Cette question s’est particulièrement cristallisée en France cette dernière décennie (avec les termes de "minorités", de "multiculturalisme", de "discrimination raciale", de "discrimination positive", de "diversité") et interroge la prise en compte de la pluralité des demandes de reconnaissance des identités particulières et/ou culturelles. Ainsi l’introduction de la question de la diversité culturelle apparaît-elle liée aux interrogations sur la démocratie et en France sur le modèle d’intégration républicain : comment pouvons-nous vivre ensemble avec nos différences et en respectant l’égalité de tous ?, se demande ainsi Touraine. Comment se retrouver autour de valeurs communes si l’on veut "faire société" dans un monde plus cosmopolite et multiculturel ? Quels sont les outils mobilisables pour éviter les discriminations et le repli communautaire ? La réponse de Touraine se situe entre deux extrêmes : celui d’un relativisme culturel absolu et dangereux (car il conduit à la ghettoïsation des identités, l’enfermement dans le communautarisme) et celui d’un universalisme parfois trop abstrait, dans son acceptation restreinte de l’assimilation, qui peut renforcer l’exclusion qu’il prétend combattre.

Touraine traite alors deux notions centrales, qu’il ne faut guère confondre, la "modernité" et les "modernisations". La rupture du capitalisme financier avec les nouvelles dynamiques de l’activité économique conduit à poser les droits du sujet comme valeur universelle. Mais, en même temps, la mobilisation du sujet ne peut que reposer sur le rejet de tout modèle culturel unique, alors que l’Occident a identifié la modernité à sa propre histoire. Pour Touraine, le vivre ensemble implique donc de rompre, tout à la fois, avec l’universalisme dominateur (colonial) et le communautarisme de rupture, en combinant l’appel à l’universalisme des valeurs du sujet et le respect des différences culturelles, dans la communication. Il faudrait articuler modernité et modernisations, l’universalisme des droits et la diversité des mœurs.

 

Ainsi, Touraine nous invite à penser l’après social qui implique de renouveler en profondeur nos catégories d’analyse. Tout en faisant sien le constat de "la fin des grands récits"  , des interprétations globales de l’histoire, au point de promouvoir l’idée de fin de la société, l’auteur refuse les conclusions des penseurs de la modernité tardive diagnostiquant la destruction du sujet. Pour ces derniers, il y aurait désintégration de la société sans plus aucun principe d’unité. La société moderne deviendrait, pour reprendre Zygmunt Bauman, une "société liquide" et insaisissable. Touraine objecte que la situation post-sociale présente bien une unité générale, structurée autour de l’opposition entre une économie financière globalisée et les exigences et les droits du sujet humain. La destruction du social peut conduite à faire naitre le sujet, notamment à travers le conflit entre l’économique et l’éthique, qui se diffracte partout dans la société.

À de nombreux égards aussi, cet ultime ouvrage d’Alain Touraine l’éloigne un peu plus, malgré certaines apparences, des théories développées par Jürgen Habermas. Certes, tous deux comprennent la modernité comme un mouvement d’émancipation et constatent depuis de nombreuses années le divorce croissant entre les acteurs et le système, mais Touraine ne fait pas dépendre la critique sociale de l’intégrité et la vitalité de ce que Habermas dénomme le "monde vécu". Il lie en revanche la critique sociale à la capacité du Sujet à se comprendre lui-même. L’évidence n’est plus (comme dans le "monde vécu") fondée dans et légitimée par la tradition et les certitudes transmises comme incontestables. Elle est plutôt fondée dans la compréhension qu’ont les acteurs-sujets du sens et de la réalité de ce qu’ils combattent et de ce pour quoi ils luttent.

On pourra toujours "reprocher" à Touraine son volontarisme souvent suspendu à un fil, et la tentation d’embrasser parfois très (trop) large, au risque d’une approche surplombante des phénomènes sociaux. En particulier, l’analyse ne distingue pas toujours clairement ce qui est de ce qui devrait être. Par exemple, si l’analyse développée sur le mouvement des femmes peut sembler séduisante, elle n’échappe pas à un risque d’essentialisation des femmes, dont on ne voit pas bien pourquoi elles seraient, plus que tous autres, sujet de droit. Mais, on trouvera ici des analyses fondamentales qui interrogent en profondeur la question de la cohésion sociale et du vivre ensemble. Or, avec Touraine, l’angoisse de la crise ne condamne pas à l’impression d’une absence de sens et que rien ne peut remplacer le déclin. Il nous conduit au contraire à mettre à distance l’idée envahissante de crise, qui repose certes sur des bases solides, mais présente néanmoins l’inconvénient de retenir une définition trop strictement négative des évolutions et des possibilités d’action. Or, il n’y a pas que décomposition sociale, mais aussi mutation et métamorphose, autre manière de vivre et de faire société, qu’il importe de pouvoir décoder.

Si la lecture de ce volumineux ouvrage pose de nombreuses questions qui sont loin d’être résolues, elle s’avère stimulante et constitue un apport important à la compréhension de la crise actuelle des démocraties et la destruction des contrôles politiques de l’économie globalisée et financiarisée. Cet ouvrage laisse cependant de côté la question écologique, le réchauffement climatique et ses épineuses conséquences sur l’avenir des sociétés. Mais il est vrai que Touraine, tout en reconnaissant l’émergence et la pertinence de l’Écologie Politique, juge insuffisant le mouvement social ou la mobilisation des sujets qui portent au plus haut cette question cruciale.

 

Cyprien AVENEL, Christophe FOUREL
Titre du livre : La fin des sociétés
Auteur : Alain Touraine
Éditeur : Seuil
Collection : La couleur des idées
Date de publication : 12/09/13
N° ISBN : 2021120759
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