La phrase

Brûler, en esprit, tous ces livres, tous ces mots – toutes ces incomparables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.

Philippe Jaccottet, “Carnets 1968-1979”, La Semaison, Œuvres, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 2014, p. 597  

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CNL
La dépouille d'Hérodote réévaluée par l'anthropologie
[mercredi 29 mai 2013 - 09:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Hérodote : Formes de pensée, figures du récit
Jean Alaux (dir)
Éditeur : Presses universitaires de Rennes (PUR)
206 pages / 15,20 € sur
Résumé : Une relecture de l'Enquête d'Hérodote au travers du prisme de l'ethnologie.  

On se souvient d'avoir entendu parler de lui comme du "père de l'histoire", rivalisant parfois avec Thucydide. On se souvient peut-être d'en avoir traduit des passages. On se souvient éventuellement de diverses anecdotes (Penthée, les Scythes, Crésus, ...). L'auteur de l'Enquête dialogue encore sans cesse avec nous. En provenance d'Halicarnasse, il produit pourtant d'abord un discours grec à l'intention d'un public grec.

D'une certaine manière, il y a eu longtemps et il existe encore une certaine fascination pour l'œuvre d'Hérodote. Il est vrai que, selon un parallèle probablement à raffiner ou à nuancer, les historiens de notre époque s'interrogent sur les objets, les méthodes, et l'écriture de l'histoire, à la manière dont Hérodote se nourrit de ces questionnements. Le parallèle ne conduit sans doute pas loin, puisque l'histoire selon Hérodote est encore surveillée par les dieux, même si elle n'est pas gouvernée par une fin. Chez lui, le cours des événements humains, et plus largement naturels, répond à un mécanisme de permanent rééquilibrage dans la justice et dans la distribution des apanages, toujours menacé par l'appétit insatiable des conquérants et par la volonté d'accroissement infini des empires.

Au demeurant, les travaux universitaires, à partir de l'Enquête, sont en cours de renouvellement, au point qu'il est clair au yeux de nos contemporains qu'une véritable unité organique préside à la structure d'un texte jusqu'alors réputé disparate et composite. Cet ouvrage offre une représentation tout à fait cohérente du monde. Telle se présente l'optique de ce volume pluriel.

Il y a, à cet égard, une histoire de la lecture de l'ouvrage d'Hérodote. Le siècle dernier, déjà, avait dessiné une nouvelle image de cet "historien". Celui que l'Antiquité avait salué, nous l'avons dit, comme "le père de l'histoire" ne pouvait plus guère servir de patron à ce que la discipline historique était devenue. La conquête de la scientificité par l'histoire imposait de répugner désormais à le reconnaître comme "père", fût-ce au titre de simple précurseur.

Néanmoins, de nos jours, alors que cette référence est laissée en déshérence, Hérodote devient disponible pour une autre discipline, l'anthropologie. Son goût pour l'exotisme, pour le comparatisme, pour les récits libres d'allure la rapproche des écrits d'Hérodote. Et le préfacier de ce recueil d'articles de préciser "attentif aux différences entre les traditions, à l'inépuisable variété des cultures, à leurs spécificités comme à leur éventuelle traductibilité réciproque, le conteur d'Halicarnasse voyage entre Grecs et Barbares, ouvrant à ses auditeurs, puis à ses lecteurs, des chemins de traverse pour éprouver l'altérité, la comprendre en sa singularité".

Ainsi comprend-on son originalité. Ce recueil déplace l'accent de la lecture de l'ouvrage d'Hérodote, de l'histoire à l'anthropologie, donnant une nouvelle chance à cet auteur de se faire encore entendre. De ce fait, le recueil fait droit à de nouvelles lectures et à de nouveaux lecteurs de l'Enquête. Ce compte rendu voudrait d'ailleurs pousser vers cette oeuvre les lecteurs qui ne la connaissent pas. Hérodote est vraiment un passeur entre des mondes, il n'est pas insensible aux personnages qui ont pris vis-à-vis de leur propre univers culturel leurs distances en voyageant pour connaître d'autres civilisations.

Ainsi va l'organisation de l'ouvrage. La première partie est consacrée à la dialectique de l'identité et de l'altérité, telle que l'Enquête la construit. La belle histoire des Scythes y fait l'objet d'un article. Mais aussi la question de la souveraineté du nomos (la loi). Enfin ce sont les questions de déplacement des peuples qui font écho à la mondialisation contemporaine. La deuxième partie du recueil s'intéresse aux formes de communication et de connaissance mises en scène au sein de l'Enquête, mais aussi à l'usage des lecteurs. Elle fait intervenir la dramaturgie du regard dans les mises en scène d'Hérodote. Puis ce sont les formes de communication entre l'historien et son auditoire qui sont prises en compte. Enfin, la troisième partie de la publication fait toute sa place à la question de la vérité dans son rapport au récit. Presque chaque article fait référence à Claude Lévi-Strauss comme en une sorte de parti pris. Certaines des questions posées par Hérodote se trouve reprise par l'ethnologie.

Cette nouvelle option de lecture donne plus de poids à certains passages d'Hérodote. A l'heure où la mondialisation s'accompagne d'une uniformisation toujours croissante de certaines pratiques culturelles, et la muséification d'autres pratiques, il est bon de se demander comment Hérodote pensait la préservation de la diversité culturelle et les emprunts et transferts par lesquels ils se fécondent réciproquement, même si les Grecs pratiquaient, c'est bien connu, une forme de clôture sur soi. Ce sont donc les thèmes de l'identité, de l'altérité, du relativisme culturel qui sont commentés les plus massivement. Autant rappeler, aussi, dans cet ordre d'idées qu'Hérodote, passeur entre deux mondes, ne pouvait être insensible aux personnages qui comme lui avaient pris vis-à-vis de leur propre univers culturel leurs distances en voyageant pour connaître d'autres civilisations. Au demeurant, il n'est pas question de montrer une illusoire "modernité" d'Hérodote. Est plus justement envisagée la possibilité de faire jouer dans un débat moderne les opérateurs intellectuels que constituent les récits qu'il a élaborés.

Bien sur, on n'échappe pas, en lisant Hérodote, à l'analyse nécessaire de la rhétorique de l'auteur. Les relevés opérés autour de morceaux typiques d'enquête, montrent comment Hérodote mentionne ses sources, justifie la fiabilité de celles-ci, puis comment à partir de l'exposé des informations ainsi obtenues, il tire des inférences logiques. Cela n'empêche pas, à certains moments, de passer sur le registre de l'apostrophe. Ainsi se construisent des ruptures de régimes énonciatifs, comme si le travail de recherche ne visait plus l'information du lecteur-auditeur des enquêtes, mais celle du personnage même.

Ce sont aussi parfois les rapports entre les interprétations du texte qui sont pris en charge ou à parti. Par exemple, les lectures de Montaigne, lectures de certains passages, méritaient un commentaire. Un des articles y revient longuement, notamment autour du cas de la folie de Cambyse. Et, pour revenir sur le paragraphe précédent, la rhétorique se mêle bien à la démonstration puisque, par elle, Hérodote construit des preuves de ses dires, en se référant en particulier au vraisemblable et à l'évidence de tel ou tel propos.

Il est non moins vrai que le récit hérodotéen se plie parfois au modèle canonique de la tragédie. Un article relève par exemple le cas d'Anacharsis, personnage de sang royal, placé au sommet de l'édifice social, se rendant coupable d'une transgression, entrainé qu'il fut par l'hubris (la démesure), cette forme de désordre qui incite à franchir les limites imposées et défendues par les dieux. Une fin tragique qui apparaît comme le couronnement logique d'une existence transgressive !

Plus complexe, mais aussi probant, est le cas de Cyrus, héros d'un conte initiatique dans le récit de l'Enquête, que deux songes faisaient redouter à Astyage, et fils de la fille du roi mariée à un Perse de condition inférieure, Cambyse. On sait qu'enfant exposé et sauvé, élevé comme le fils d'un bouvier, il s'empare du trône et fonde la puissance perse, et donne un chef aux Perses asservis par les Mèdes, en les menant à leur libération.

Nombre d'autres points pouvaient faire l'objet d'un examen de même type. Par exemple la question des régimes politiques. Elle est entreprise au travers de la tyrannie dans un autre article, ce régime compris comme celui de "ce qu'il y a au monde de plus injuste et de plus sanguinaire". Des remarques sur le personnage de Gygès complètent ce tableau.

Le sous-titre de ce recueil peut servir à conclure cet appel à la lecture. Le voici : formes de pensée, figures du récit ». Il indique que la dissociation entre les deux est impossible. Vieille querelle du fond et de la forme, la distinction devient réductrice chez tous les auteurs, encore plus dans le cas qui nous occupe. Chaque article relève ainsi le mode sous lequel s'organise la cohérence de l'ouvrage d'Hérodote.

 

Christian RUBY
Titre du livre : Hérodote : Formes de pensée, figures du récit
Auteur : Jean Alaux
Éditeur : Presses universitaires de Rennes (PUR)
Collection : Histoire
Date de publication : 14/02/13
N° ISBN : 2753521816
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1 commentaire

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Michel

29/05/13 15:49
Etonnant, tout de même, qu'une telle réflexion sur l'altérité chez Hérodote et sa lecture en termes anthropologiques n'évoque pas une fois le livre fondateur de François Hartog, "Le Miroir d'Hérodote". On peut accepter, rejeter, nuancer ou compléter ses analyses pionnières, mais toute nouvelle discussion de ces questions ne peut que se situer par rapport à elles.
Et je ne parle pas d'un sombre opuscule connu des seuls spécialistes et bibliothécaires, mais d'un des plus grands classiques de l'historiographie française du XXe siècle!
On espère d'ailleurs que nonfiction aura bientôt l'occasion de parler des nouvelles publications d'Hartog, qui n'est pas le moins intéressant des historiens.
Cordialement.

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