La phrase

Il y a d'excellentes raisons de combattre l'Occident, il y a d'excellentes raisons de vouloir la fin de cette société, et qui ne se réduisent en rien au fait de vouloir y répandre la terreur. Cazeneuve et les spin doctors de l'antiterrorisme n'y peuvent rien : ce n'est pas en enfermant toujours plus leurs ennemis dans la figure du monstre, ni en multipliant contre eux les procédures judiciaires les plus démentes, que les démocraties occidentales retrouveront leur honneur perdu.

Collectif de Tarnac, Le Monde, 18 juillet

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Poé/tri 3 – Tension / Augmentation / Extension. Entretien avec Alessandro De Francesco
[lundi 06 mai 2013 - 00:00]

Poé/tri est une série d’entretiens inédits avec des poètes du monde entier, proposée par Frank Smith. C’est une zone d’échanges qui voudrait capter l’intensité des déclics poétiques contemporains dans la variété de leur chimie autant que de leur plasticité.

Alessandro De Francesco est né à Pise (Italie) en 1981. Après avoir vécu à Pise, Berlin, Lyon, Sienne, Paris et Strasbourg, il vit et travaille actuellement à Londres. Reconnu à l’échelle internationale comme l’un des poètes et artistes du langage les plus significatifs de la nouvelle génération, Alessandro De Francesco bénéficie actuellement de la bourse de création du Centre national du livre et il est le plus jeune membre du corps professoral de l’European Graduate School, où il a été invité en tant qu’artiste en résidence et visiting professor de poésie.



Frank Smith Vous publiez des livres de poésie et d’écriture conceptuelle : Lo spostamento degli oggetti , da 1 000 m , Redéfinition , Augmented Writing . Qu’est-ce, selon vous, qu’un livre de poésie, et comment définissez-vous votre approche de l’écriture conceptuelle ?

Alessandro De Francesco –  Un livre de poésie est un livre où le langage est mis à l’épreuve, où se créent des tensions nouvelles entre l’émotion et la cognition. Dans mes livres, il y a toujours, aussi, un geste narratif, décousu, multiple, qui ne sera jamais fictionnel parce que dans ma perspective la poésie participe de la multiplicité énigmatique du réel, du corps, du sentir. “Poésie” est selon moi une attitude cognitive qui distingue cette démarche d’écriture des autres formes littéraires, non pas parce qu’il s’agit d’un genre littéraire ontologiquement distinct, mais parce qu’elle produit des concentrations, des intensités, des multidimensionnalités dans le rapport au monde. Ainsi “poésie” est pour moi un mot extensif et étendu, intégrant aussi les écritures dites “post-génériques”, mais jamais la fiction, pour les raisons que je viens d’évoquer brièvement.

Pour la même raison, il n’y a pas une distinction nette, dans ma démarche, entre poésie et écriture conceptuelle. Néanmoins, lorsque je parle d’écriture conceptuelle je pense très simplement à des formes d’écriture où l’attention est mise sur le dispositif, mental et compositionnel, qui a déterminé la création du texte. Ainsi mon e-book Dès 1 000 m a été construit à partir d’une réécriture lacunaire d’articles scientifiques sur des créatures des abysses vivant au-dessous de 1 000 mètres de profondeur. J’ai en même temps supprimé à chaque fois tous les noms propres des animaux décrits, en créant de cette façon un exercice de la différence absolue (au sens latin de ab-solutus, sans liens particuliers), dont les prérogatives sont aussi poétiques que politiques. Un espace où j’ai cherché à réaliser artistiquement ce que apparemment Wittgenstein et Musil ont tous les deux écrit presque en même temps sans le savoir : “L’éthique et l’esthétique sont une seule chose.” Cette phrase, qui est à méditer longuement, informe cette pratique d’écriture dite “conceptuelle” qui est la mienne et sans doute celle d’autres artistes.


Dans Redéfinition, vous agencez une série de fragments de textes épars prélevés dans le magma des informations en les détournant, en les trouant et en gommant certaines corrélations logiques. En quoi cette pratique consiste-t-elle en un “travail d’émergence” et de distanciation vis-à-vis de la langue pour tenter de la re-décider, de la refixer ?


“Travail d’émergence” est en effet le titre de la deuxième section de Redéfinition, qui a été écrite en dernière (il y a là déjà un détour). Il faut entendre “redéfinir”, ou, comme vous le dites très bien, “re-décider”, “refixer” presque dans un sens photographique : mettre au point quelque chose qui pourtant restera toujours un peu flou. Dans Redéfinition, ce corps qui bouge dans un sac de plastique et qui sort à la fin mais dont on ne découvre jamais l’identité, parce qu’il n’a pas d’identité, est peut-être la synthèse la plus évidente de cela.

Cet agencement lacunaire et multiple où le prélèvement de textes divers n’empêche pourtant pas, je tiens à le souligner, le geste de l’écriture poétique originelle (la mort de l’auteur me paraît un événement important mais désormais dépassé, en tout cas moi je vais plutôt bien et surtout je me sens très vivant), fait émerger des contenus écartés et ensevelis par ceux que j’appelle les “trois obstacles”. C’est ce qui est écrit, à peu près, dans le quatrième de couverture : la poésie de Redéfinition crée des hypothèses verbales vouées à imaginer un protocole de la cognition qui n’est pas borné par le système de vision-écoute tel que nous le connaissons et le pratiquons automatiquement avec notre cerveau (obstacle cognitif), un protocole d’information qui n’est pas borné par les systèmes d’orientation de l’opinion et de vision à distance des événements (obstacle médiatique-politique) et un protocole émotif qui n’est pas borné par les mécanismes de répression et de refoulement que nous subissons dès la petite enfance, voire dès la formation de notre système nerveux à l’intérieur du corps de la mère (obstacle émotionnel).


Vous êtes l’instigateur d’un projet dit d’“écriture augmentée”. Il s’agit à la fois d’une méthode autant qu’une opération poétiques appliquées au traitement de l’archive et de l’information, à partir de collages, d’une remise en forme graphique et typographique. Qu’est-ce qui s’augmente dans cette pratique plurielle ?


L’écriture augmentée augmente à la fois l’écriture et la perception de l’écriture. Tout comme la réalité augmentée, mais en opposition aux représentations et aux fictions créées par celle-ci, l’écriture augmentée montre, sans passer par l’image et en perturbant les codes textuels, des connexions et des relations nouvelles entre les matériaux verbaux, en tâchant de contribuer à modifier le rapport que le langage entretient avec le réel. La forme convexe et gonflée de l’écriture augmentée témoigne de ce geste, de cette narration sans représentation qui se penche vers la perception, essayant d’exposer le squelette du langage, notamment tel qu’il apparaît dans le monde contemporain.

De même, la superposition hypertrophique des matériaux verbaux, qui est une autre raison (parmi les très nombreuses raisons) de la forme convexe de l’écriture augmentée, cherche à créer un dialogue étroit avec l’excès croissant d’information et de stimuli que nous recevons tous les jours par le biais des outils technologiques de gestion télématique du texte et de l’image (réseaux sociaux, moteurs de recherche, web-news, smartphones, etc.). Vous le voyez, je n’ai même plus besoin de nommer l’ordinateur, l’écran est en train de s’effacer bien plus rapidement que la page.


Vous menez également une activité de traducteur. En quoi l’exercice de la traduction consiste aussi pour vous à dire la distance d’une langue vers une autre langue ?


Il y a une section du projet “Écriture augmentée” qui s’intitule “Traduction-augmentation”. Je crois que la traduction, avant d’être une distance, est une excroissance du texte de départ, une hernie bénéfique qui révèle, expose et superpose des connexions déjà présentes mais parfois cachées dans le texte. S’il est vrai, comme je le crois, que toute poésie qui soit digne de ce nom contient en puissance des significations infinies, (bien) traduire signifie donc éclairer une autre portion, souvent une petite portion, de cette immense surface, de cette immense profondeur.


Vous avez réalisé de multiples performances, installations et expositions en Europe et en Amérique du Nord. Que peut encore, selon vous, le corps de celui qui écrit ?

Le corps, dans mes performances et installations, que j’appelle environnements de lecture, est le véhicule de la voix. Si mon corps dans la vie est présence, toucher, direction, mon corps dans la performance est une sorte de corps sans organes deleuzien, un orifice parlant. Il ne s’agit pas vraiment d’une performance de ce point de vue : je ne bouge pas, je ne regarde pas le public, je lis mes textes lentement et sans expression et je laisse que les machines augmentent, justement, et élaborent ma voix à ma place en éclairant par ce biais et de façon partiellement aléatoire des relations qui habitent le texte. Est-ce une autre forme de traduction ?


Vous êtes membre de plusieurs comités de rédaction de revues au niveau international. Quelle perception avez-vous de la création poétique contemporaine ici et là ?

Si, lorsqu’on produit une performance ou une installation, la collaboration avec plusieurs “corps de métier” est fondamentale (mon écriture augmentée et mes environnements de lecture sont coproduits avec des musiciens, des architectes, des vidéastes, des techniciens, des curateurs, etc.), la poésie est au départ, dans beaucoup de cas, une activité individuelle et séparée des autres. Faire partie de réseaux et de comités permet de réactiver le dialogue et l’échange, tout comme l’enseignement, qui est pour moi peut-être encore plus important. D’écrire dans la vie en quelque sorte.

Cependant, je ne suis pas sûr que la poésie et les personnes qui l’écrivent soient pour la plupart, aujourd’hui, vraiment en train d’écrire à partir et dans la vie. Ce qui entraîne directement une autre question, ou d’autres questions : est-ce que, au-delà des petits réseaux littéraires, les poètes aujourd’hui sont vraiment disponibles à se mesurer de façon sincère et intelligente avec le problème de l’éducation et de l’émancipation, le fantasme fantôme de l’argent, le tabou de la douleur, la guerre en Syrie qu’en plus on regarde à la télé, les magasins des grandes villes occidentales qui sont toujours des mêmes marques ? Cela demande une dépense émotive et cognitive très grande, que peu de monde au fond est disposé à accepter.


État présent de votre esprit ?

Malgré tout, encore plein d’amour..


* Lire aussi sur nonfiction.fr :
–  Poé/tri 1 – Récupérer / couper / monter. Entretien avec Jean-Jacques Viton
–  Poé/tri 2 – L’antipoésie. Entretien avec Vanessa Place
 

Frank SMITH
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