La phrase

Les événements n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l'imaginaire et la rêverie. Par la manière dont on les a rêvés, dont parfois on les a mélangés et amalgamés, on a mis sur eux une sorte de phosphorescence, ils sont métamorphosés. En écrivant ainsi, j'ai l'impression d'être plus proche de moi-même que si j'écrivais d'un simple point de vue autobiographique.

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014, Télérama, le 4 octobre 2014

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CNL
L'égoïsme, critérium de la société de consommation
[jeudi 25 avril 2013 - 14:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
La culture de l'égoïsme
Éditeur : Climats
112 pages
Résumé : Deux des plus importants critiques du capitalisme fournissent une analyse brève et puissante de l'ethos moderne, plus que jamais d'actualité.

Le département Climats des éditions Flammarion a publié l’an dernier une retranscription de l’émission de télévision diffusée sur la chaîne britannique Channel 4, le 27 mars 1986, animée par le philosophe canadien Michael Ignatieff. Elle réunissait sur le même plateau deux penseurs importants du XXe siècle pour comprendre et dépasser la société capitaliste, l’Américain Christopher Lasch et le Franco-grec Cornelius Castoriadis. Comme le titre de l’ouvrage l’indique, cet entretien porte en ligne de mire la critique de la modernité comme étant "la culture de l’égoïsme", dont le trait singulier serait le repli sur la sphère privée, retrait dû à l’échec des institutions traditionnelles, tels les partis et les syndicats, à fournir un discours mettant au centre du débat une vision définie de l’homme, de son humanisation.

Les deux philosophes se livrent à une critique du "moi minimal" ou "moi narcissique" porté au pinacle et qui ne consiste qu’en une "survie quotidienne", sans projet politique aucun, délaissant l’idéal d’Aristote, le développement des facultés humaines du zoon politikon au sein de la Polis – l’homme, en dehors de la société, ne pouvait être à ses yeux qu’un dieu ou une brute. La démission de la pensée fait de l’espace public un "espace vide" réservé à "la publicité, la pornographie", un "monde sans réalité solide" au caractère hallucinatoire. L’ouvrage retrace brièvement la fin du caractère duel des sociétés occidentales, autrefois caractérisées par des luttes à prétention universaliste, prétention à laquelle s’est substituée la promotion de groupe d’intérêts particuliers, la "valorisation des victimes". Christopher Lasch revient à ce sujet sur la bascule qu’avait effectué le mouvement noir américain au cours des années 1960. Ce mouvement, au départ mené par Martin Luther King, avait pour but une extension des droits déjà existants pour les Blancs, et s’est progressivement radicalisé sous l’effet des revendications communautaires du "Black Power", introduisant des éléments marxistes et ethniques. Dans ce cas-ci également, la rupture avec la conception politique d’Aristote est consommée : ce dernier, dans Politiques, indique que si un conflit devait émerger près des zones frontalières de la Cité, ces dernières, en ce qu’elles sont particulièrement concernées par l’enjeu, devront être exclues du débat. A rebours d’une longue tradition politique – du "civil republicanism" des mouvements ouvriers et du "town meeting" de la Nouvelle-Angleterre –, les revendications particulières de nos sociétés sont le fer de lance de communautés qui ne sauraient incarner l’intérêt général – c’est ainsi que Lasch explique l’échec des grèves des mineurs sous l’ère Thatcher, et que Castoriadis évoque la radicalité des mouvements néo-féministes.

"Les gens sont les jouets passifs de leurs fantasmes." Cette sentence de Christophe Lasch exprime avec une précision évasive comment la satisfaction dans la vie privée débouche à terme sur une satisfaction du rien, de choses sans "choséité". Or – et c’est un point qui est malheureusement trop peu remis en question au fil du débat –, "la société doit fournir aux individus un sens ou un cadre de signification pour leur vie". "Quelle sorte d’individus pouvons-nous inventer ?" Cette question que pose Castoriadis sonne comme l’interjection de l’holisme face à l’individualisme contemporain, qui semble pourtant plébiscité par les citoyens de nos républiques contemporaines. Peut-on à bon droit ignorer cette "liberté des Modernes" qu’évoquait à l’Athénée royal en 1819 Benjamin Constant, qui consiste en la jouissance paisible de la liberté privée, d’intérêts personnels ? Les citoyens sont-ils d’assez bonne étoffe pour contraindre leurs sphères particulières à une vertu générale indexée sur un "universel" humain ? Face à cette question que le lecteur est, sans détour, amené à se poser, les deux philosophes demeurent silencieux, comme l’atteste cette question qui résonne comme un postulat assertorique : "Comment réconcilier la liberté pour l’individu de se choisir (…) avec l’existence d’une société ayant un discours partagé sur l’individualité ?" Les intervenants justifient cette nécessité au moyen d’une part de "limites au degré de liberté" posées par le passé, la liberté, le "caractère" au sens classique du terme ; d’autre part au travers des concepts grecs de kléos et de kudos, et de la reconnaissance chez Hegel, besoins qu’éprouve l’homme de se voir "épingler" son identité dans la sphère publique, alors même que cette dernière se réduit comme peau de chagrin, sous nos yeux passifs.

L’ouvrage contient une postface rédigée par le philosophe Jean-Claude Michéa, qui se réfère régulièrement à Castoriadis et Lasch afin de fonder sa critique du capitalisme. Intitulée "L’âme de l’homme sous le capitalisme", la postface reproche à la "nouvelle gauche" de s’inscrire dans "les fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir séparé" que dénonçait déjà Guy Debord dans La société du spectacle. La "lutte contre le racisme et contre toutes les discriminations", en se substituant à la lutte des classes, permet d’acter une volonté de croissance illimitée. En amont de ce capitalisme dérégulé se trouve une hypostase politique bien définie, une axiologie faussement neutre : le relativisme moral, la déconstruction des valeurs judéo-chrétiennes, l’abolition de ce que George Orwell qualifiait de "décence ordinaire" que résume la formule de Marcel Mauss "donner, recevoir, rendre". Cette subversion des valeurs, déjà dénoncée par Marx, permet au capitalisme d’instaurer des fictions – "l’hétérocentrisme" afin de citer un exemple ô combien actuel – autorisant la marchandisation à innerver de nouveaux rapports humains ; Michéa relève à cet effet la libéralisation des drogues et la marchandisation du rapport sexuel – il est intéressant de noter l’actualité particulière de telles considérations, lorsque, dans le cadre du débat autour du "mariage pour tous", Pierre Bergé, figure de la nouvelle gauche, assimile la location d’un utérus à la force de travail d’un ouvrier. "Business is business". En aval de cet amoralisme affiché, découle un appel au déracinement radical de toutes les formes d’appartenance historique, géographique et sociale. La nécessité d’introduire de perpétuelles révolutions morales et le renouvellement des marchandises orienté par l’obsolescence programmée encouragent la prolifération du "moi minimal".

La culture de l’égoïsme constitue une analyse des effets moraux, psychologiques, anthropologiques et politiques induits par la société de consommation. En privant les individus de tout projet public et de tout modèle d’identification, le narcissisme devient l’étalon de la valeur humaine, qu’équilibrent les poids du marketing et de la publicité. Cependant, comme le reconnaît Michéa lui-même, "on en regrettera d’autant plus, dans ces conditions, que ce bref échange entre Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis se termine précisément à cet endroit philosophiquement crucial".

 

Hocine RAHLI
Titre du livre : La culture de l'égoïsme
Auteur : Cornelius Castoriadis
Éditeur : Climats
Nom du traducteur : Myrto Gondicas
Date de publication : 10/10/12
N° ISBN : 2081284634
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5 commentaires

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Tareum

28/05/13 16:03
C'est pas Jacques BOlo, c'est Jacques Bolosse...
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davidamescurtis

25/05/13 11:53
Merci, Hocine Rahli, de nous contacter a l'adresse electronique ci-dessous concernant votre texte :

http://www.nonfiction.fr/article-6509-legoisme_criterium_de_la_societe_de_consommation.htm
Hocine Rahli. "L'égoïsme, critérium de la société de consommation" (jeudi 25 avril 2013).

Sincerement,

David Ames Curtis
Agora International
27 rue Froidevaux
75014 Paris FRANCE
TEL/FAX: 33 (0) 1 45 38 53 96
E-MAIL: curtis@msh-paris.fr
SKYPE: davidamescurtis
Cornelius Castoriadis/Agora International Website
URL: http://www.agorainternational.org
URL: http://perso.wanadoo.fr/www.kaloskaisophos.org/rt/rtdac/rtdac.html
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Lucas Deschamps

12/05/13 21:18
Bonjour,

J'ai peur de voir dans les commentaires précédents une tendance à la circularité de ce fameux "humanisme", ou individualisme impliqué par le libéralisme.

En prônant une morale minimale, fondée sur l'égal respect et la non nuisance, vous vous affranchissez des critiques sur la moralité même de la notion d'individu, et surtout sur les mécanismes qui l'encensent : publicité, judiciarisation de l'éthique, marchandisation de tous les désirs...

Parce que l'humanisme s'est déclaré "humaniste", nous n'aurions plus le droit de discuter de la moralité de l'homme que par ces actes envers autrui? Penser à comparer et discuter les manières de vivre serait forcément revenir sur des notions absolues, faire preuve d'archaïsme?

Dans ce cas, votre humanisme n'a sans doute pas besoin de justifier son perfectionnisme, qui amène à valoriser les vies entreprenantes, indépendantes et efficaces... Puisque ce perfectionnisme mord la queue de l'idéal de justice que l'individualisme place comme seul principe moral valable!
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JacquesBolo

29/04/13 18:42
Toujours cette critique de l'individualisme comme rengaine crypto-stal. L'individualisme est au contraire l'aboutissement de l'appropriation individuelle des valeurs humaines. L'"humanisme" (depuis la Renaissance) est l'ancien nom de l'individualisme. Ceux qui le refusent n'ont simplement pas intégré cette réalité au nom de valeurs archaïques holistes dans la lignée du romantisme allemand (dont Scheler est la caricature risible : http://www.exergue.com/h/2008-10/tt/reference-scheler.html)
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Sylvain Reboul

27/04/13 08:58
"Cette subversion des valeurs, déjà dénoncée par Marx, permet au capitalisme d’instaurer des fictions –"

"denoncée" est unilatéral.

Marx a tout autant loué la puissance "détraditionalisante" du capitalisme comme facteur de libération que marqué les conséquences qu'elle fait courir en terme de domination et d'exploitation capitaliste de l'Homme par l'Homme.

Mais ne l'oublions pas, le communisme pour Marx est aussi un ultra-individualisme enfin, selon lui, réconcilié avec la nécessaire solidarité.

Ne pas comprendre cette ambivalence, voire la refuser c'est réhabiliter, sans toujours le dire franchement, un retour mythique et fantasmatique au passé religieux communautariste et politico-religieux nationaliste.

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