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Tolkien, de A à Z
[jeudi 25 avril 2013 - 09:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Dictionnaire Tolkien
Vincent Ferré (sous la direction de)
Éditeur : CNRS
700 pages / 37,05 € sur
Résumé : Le premier dictionnaire consacré à J.R.R. Tolkien en langue française tient ses promesses mais reste réservé à un lectorat averti, sous peine de désenchantement.

Étonnante et magnifique ambition que celle de bâtir un Dictionnaire Tolkien  près de quarante ans après la disparition de l’écrivain anglais ; quarante années de postérité, de réussites ininterrompues et de multiples adaptations, pour la plupart couronnées de succès. Autant dire que les nombreux auteurs sollicités par Vincent Ferré, qui dirige la publication, ont achevé une tâche d’envergure en se penchant sur un monde imaginaire à part entière. Cet univers “secondaire”, aussi complexe que développé, est peuplé par une grande variété de races et de créatures, chacune dotée de structures politiques diverses, de langages propres. L’omniprésence du pouvoir magique constitue alors le ciment de ce monde, aussi bien en tant qu’enjeu primordial que danger permanent. Alors que les ouvrages descriptifs sur la question ne manquent pas, le premier grand intérêt de ce dictionnaire est l’intérêt tout particulier porté à la confrontation de cet univers imaginaire au réel, de ce monde secondaire à sa source d’inspiration primaire. Ainsi, on peut assez aisément y distinguer trois types d’article.

Tout d’abord, ceux qui traitent de manière exhaustive de la Terre du Milieu, de ses origines à la célèbre quête de l’Anneau : ils constituent l’ossature du dictionnaire, et permettent aux néophytes, comme aux passionnés, de saisir l’envergure de cet univers dans ses plus inattendus détails. Le format du dictionnaire offre une véritable facilité de navigation entre lieux, personnages, histoires et époques historiques, le tout assurant un panorama complet, parfois déroutant, de l’œuvre de Tolkien. Cependant, ce même format conduit à désenchanter, à rationaliser quelque peu cet univers de nature fantastique ; autant dire que ce dictionnaire s’adresse avant tout aux lecteurs, même occasionnels, du professeur d’ancien anglais d’Oxford. Les contributeurs, tous francophones, ne trahissent toutefois pas l’auteur : la qualité des articles, aussi bien en termes de style que d’exhaustivité, est notable.

Ensuite, une catégorie d’articles évoque avec brio les rencontres, nombreuses, entre l’œuvre fictionnelle d’un homme et le monde réel. C’est donc de réception, d’interprétation et d’adaptation qu’il est question dans ces contributions presque aussi nombreuses que celles se bornant à une description de l’univers. Ces passages sont à la fois les plus intéressants et les plus périlleux. Ils constituent pour leurs auteurs une prise de risque car il ne suffit plus pour eux de rendre un rapport de recherche complet sur un point en particulier, mais d’évoquer de manière subjective le regard porté par nos contemporains sur l’œuvre de Tolkien. Ce regard est aussi bien celui du réalisateur néo-zélandais Peter Jackson, responsable de l’adaptation cinématographique la plus emblématique, que celui de Leslie Donovan, universitaire américaine posant la question de la place des femmes dans la Terre du Milieu. On voit bien à quel point les écrits d’un seul homme portent à discussion et à interprétation ; s’il est louable de vouloir faire figurer dans un dictionnaire complet ces perspectives, dans leur diversité, un certain scepticisme quant à la restitution objective de ces controverses peut néanmoins être évoqué.

Enfin, un certain nombre d’articles évoquent la vie de John Ronald Reuel Tolkien, de son parcours universitaire à ses centres d’intérêt. Ces apports au dictionnaire sont loin d’être accessoires, car ils permettent d’éclairer les ressorts de l’œuvre, et parfois même des interprétations qui en ont découlé. La personnalité de Tolkien, son parcours et ses croyances, ont eux-mêmes fait l’objet de discussions que ces articles restituent. Il convient d’ailleurs de saluer le travail de recherche effectué, qui donne véritablement à ce dictionnaire une crédibilité supérieure.

L’écriture collective d’un dictionnaire de langue française, consacrée à Tolkien, est un événement notable. L’œuvre du professeur d’ancien anglais constitue un véritable phénomène : elle n’est pas restée un simple objet de lecture répandue, mais est aussi une authentique immersion pour des contemplateurs fascinés par le monde qu’elle dépeint. Ces passionnés, dont l’apparition remonte à la publication des ouvrages, illustrent à l’extrême le lien émotionnel fort qui unit l’œuvre à ses lecteurs. Il ne fait dès lors nul doute que, pour les plus francophones d’entre eux, ce dictionnaire pourra faire office de véritable ouvrage de référence. Pour les autres, la lecture de cette véritable encyclopédie viendra compléter des connaissances jusqu’alors imparfaites, mais aussi et surtout inciter un peu plus à la redécouverte d’une œuvre désormais passée au Panthéon de la fantasy..
 

Romain SIMMARANO
Titre du livre : Dictionnaire Tolkien
Auteur : Vincent Ferré
Éditeur : CNRS
Collection : CNRS dictionnaires
Date de publication : 11/10/12
N° ISBN : 2271075041
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3 commentaires

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Vincent Ferré

26/04/13 17:02
Cher Romain Simmarona,

C'est moi qui vous remercie d'avoir répondu à mon message, et à ces interrogations. Que le livre reste accessible à tous a été l'un de mes soucis constants, pendant sa préparation ; mais je ne peux que souscrire à votre remarque : le dictionnaire est une invitation à la lecture et à la relecture, et rien ne remplace la fréquentation de l'oeuvre, et sa découverte par soi-même. Pour un lecteur qui n'a jamais ouvert un ouvrage de Tolkien, il peut fonctionner comme une incitation à la découverte, quitte à revenir plus tard chercher, dans le dictionnaire, des éclairages et d'autres pistes de lecture.

Si c'est à cet article d'E. Moriau que vous faites référence, je comprends mieux ; très manifestement, il s'agit non d'une synthèse, mais d'une notice proposant un point de vue. La synthèse,elle, se trouve dans les notices relatives à la critique politique ou féministe.
La question de fond que vous posez est celle de la subjectivité / de l'objectivité dans un ouvrage tel qu'un dictionnaire ; c'est une question passionnante, mais qui excède un peu le format de nos échanges écrits.
Disons, pour faire vite, que le Dictionnaire a essayé de jouer sur tout le spectre : du plus "objectif" (présentation de personnages et de lieux ; mais le simple fait de les sélectionner, et de commenter leur rôle, fait déjà apparaître une forme de subjectivité) au plus subjectif (des notices comme "Forêts", proposée par le rédacteur, et livrant une interprétation) - avec comme garde fou les échanges sur le texte, à deux ou trois.

Il s'agissait, de ma part, de vraies questions, auxquelles je vous remercie d'avoir répondu (y compris sur "fantastique" qui fonctionne donc comme une sorte d'équivalent de "fantastic", anglicisme dont je comprends l'intérêt).

bien cordialement,
vincent ferré
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Romain Simmarano

26/04/13 16:00
Cher Monsieur,

En réalité, cette recommandation aux lecteurs de Tolkien n'est pas du tout un jugement porté sur l'oeuvre. En effet, cet excellent dictionnaire me semble tout à fait accessible et digne d'intérêt pour toute personne n'ayant pas lu Tolkien dans le passé. Cependant, c'est une recommandation presque sentimentale que je fais mienne, en ce que la lecture d'un dictionnaire, aussi fidèle que bien écrit, ne peut manquer d'apporter une certaine forme de désenchantement au lecteur. Pour le dire plus simplement, il me semble préférable d'aborder une oeuvre comme celle de Tolkien par une lecture directe que par un dictionnaire retraçant ce qui la constitue. Et cela, d'ailleurs, quelle que soit la qualité dudit dictionnaire. Vous comprendrez bien que cet avis n'est ni sentencieux ni absolu ; c'est l'une de mes inclinations que je partage dans cette note et qui n'entache guère la qualité de l'ouvrage.

Quant à votre deuxième remarque, je prendrai l'exemple de l'article d'Emeric Moriau, "Les femmes dans l'oeuvre de Tolkien". Cette contribution prend clairement position en faveur de Tolkien dans le procès qui lui a été fait à propos de la place des femmes dans son oeuvre. M. Moriau fait très justement preuve de recul en se focalisant sur une approche littéraire de la question (et, à mon sens, bienvenue). Néanmoins, son raisonnement, aussi acceptable qu'il soit, constitue de mon point de vue une prise de position et relève d'un véritable choix d'angle, ce qui n'est pas neutre. Ainsi, c'est me semble-t-il une évidence de dire que ce choix ne laissera pas indifférent, soulèvera des interrogations de la part de lecteurs. Voilà pourquoi je souligne la subjectivité accrue de cette catégorie d'articles. Quant au terme de "scepticisme", il est ici utilisé pour simplement manifester le questionnement qui est le mien quant à la présence de ces articles dans un dictionnaire. Je me refuse d'y porter un jugement tranché cependant, puisque c'est le rôle même du dictionnaire qui est ici en jeu. J'ajouterai que, pour cet exemple, comme pour les autres articles auxquels je pense ("Lectures chrétiennes de l'oeuvre", "Conservatisme: Tolkien était-il conservateur?")

Pardonnez en revanche la grossière erreur de rédaction qui a été la mienne, puisque ceux qui devaient être des "contemplateurs" sont devenus des "contempteurs". Une faute de relecture que je tâcherai de ne pas renouveler et sur laquelle je vous remercie d'avoir attiré mon attention.
Pour ce qui est de l'utilisation du terme "fantastique", je ne l'utilise qu'une seule fois pour parler de "nature fantastique" dans l'oeuvre de Tolkien. Effectivement, cet univers appartient à la fantasy, comme je le rappelle plus tard, mais l'idée était d'évoquer la disparition de l'aspect inattendu, instable parfois, de l'oeuvre, si son contenu est connu par avance.

De manière plus générale, je vous remercie d'avoir pris le temps de lire cette recension et de m'avoir fait l'honneur de m'apporter vos commentaires. Etant un contributeur novice, la remise en question de mes écrits fait clairement partie de ce qui me permettra d'affiner mes approches dans le futur.
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Vincent Ferré

26/04/13 12:22
Bonjour,
et merci pour cette note de lecture. Deux choses, peut-être :

1/ je ne saisis pas pourquoi le fait de présenter l'oeuvre de Tolkien sous forme de dictionnaire implique nécessairement que celui s'adresse aux lecteurs déjà familiers de l'oeuvre de Tolkien.
(Cela est d'ailleurs, fort heureusement, démenti par les nombreux messages reçus depuis novembre : ce Dictionnaire est lu et consulté par des personnes qui ne connaissaient pas Tolkien auparavant.)

2/ cette formule très allusive "un certain scepticisme quant à la restitution objective de ces controverses peut néanmoins être évoqué."
sous-entend que les auteurs des notices ont pris position sur certains sujets. Certainement, mais auxquels pensez-vous ? et pourquoi utiliser le terme négatif de "scepticisme" pour qualifier votre position ?
(il faudrait également revoir le sens de "contempteurs" ; et "fantastique" n'est pas le terme approprié pour parler de cet univers fictionnel)

cordialement,
vincent ferré

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