La phrase

Les événements n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l'imaginaire et la rêverie. Par la manière dont on les a rêvés, dont parfois on les a mélangés et amalgamés, on a mis sur eux une sorte de phosphorescence, ils sont métamorphosés. En écrivant ainsi, j'ai l'impression d'être plus proche de moi-même que si j'écrivais d'un simple point de vue autobiographique.

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014, Télérama, le 4 octobre 2014

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CNL
Shakespeare et la souffrance humaine
[mercredi 13 mars 2013 - 09:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Shakespeare et le désordre du monde
Éditeur : Gallimard
464 pages / 26,60 € sur
Résumé : Un recueil d’essais présentant la philosophie de Shakespeare, en prenant au sérieux les concepts de violence et de désordre politiques.
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Chacun sait que s’il veut entendre parler de l’amour, du désir, de la tromperie, de la jalousie, de la volonté de puissance, de la peur de la mort, de la fraternité, du courage, du crime et du châtiment, il lui suffit de consulter Shakespeare pour disposer de propos afin d’alimenter sa réflexion. Mais les interprétations successives des formules théâtrales rassemblées sous ce nom se sont aussi enrichies au cours des siècles. Nous faisons valoir Shakespeare aussi pour : la fonction du rêve, le cheminement du désir, l’obsession du pouvoir, la mise en cause du sacré, de l’histoire…

Cet auteur serait-il par excellence celui de la situation de l’individu dans un monde qui se dérobe, où les certitudes du passé sont battues en brèche ? C’est à ces questions que s’attaque Richard Marienstras (1928-2011), spécialiste de la littérature élisabéthaine, et plus particulièrement du théâtre de cette époque, auquel nous devons déjà un Shakespeare au XXe siècle . Nous présentons ici un recueil posthume d’articles rédigés au long de sa carrière et à l’occasion de mises en scène du théâtre de Shakespeare, vues, commentées et critiquées.

La thèse générale proposée par Marienstras tient en ces mots : la cruauté du théâtre tragique vient de ce qu’il contraint le héros à choisir entre des impératifs contradictoires, dont l’un au moins est un absolu. Mais simultanément, chez Shakespeare, cet univers jouxte un univers grotesque qui correspond d’abord à un espace vidé de tous les éléments conceptuels ou réalistes qui, dans l’univers tragique, renvoyaient encore à l’absolu. Quant à la manière dont Shakespeare concevait la politique, l’exercice de l’autorité, il nous force à voir que gouverner est difficile, mais que conspirer l’est aussi. Le prince et le conspirateur n’ont pas à choisir entre de bonnes et de mauvaises décisions, mais entre des décisions également ou inégalement mauvaises.

Littéralement, dit Marienstras, Shakespeare met en scène la fin de l’angélisme politique. Dans les termes de l’époque, cela signifie que ni la providence, ni les astres, ni la vertu, ni la sagesse, ni la connaissance, ni le cynisme ne conduisent infailliblement l’action vers le succès. Et il insiste : chez Shakespeare, il n’y a aucune rationalité en politique. Même si le débat pourtant ne cesse de porter sur la possibilité d’asseoir rationnellement l’action.

Pour Shakespeare, l’acte politique est opaque. Disons plutôt contradictoire : on ne peut engager une action rationnelle, on ne peut prévoir non plus les conséquences d’une action, et pourtant, pour agir, il faut prétendre qu’on le peut. Il n’empêche, tout pouvoir est arbitraire parce qu’il est fondé sur la violence, mais il y a des formes d’arbitraire moins inacceptables que d’autres.

Ainsi en va-t-il de Hamlet. Et Marienstras de prolonger sa réflexion : la question de Hamlet n’est pas métaphysique, ni psychologique. C’est une question qui rend manifeste le fait qu’il n’existe plus de système de valeurs cohérent pour guider la conduite des hommes.

Mais plus largement, comment, contre la raison du plus fort, trouver des raisons, et la force de ne pas se rendre abject, de ne pas ramper, de ne pas céder ? Y a-t-il quelque chose qui permette de ne pas abdiquer toute qualité humaine ? N’a-t-on le choix qu’entre céder ou échapper dans la folie. L’auteur a alors ce propos synthétique : “Le monde des dernières tragédies est une enceinte close où l’homme face à lui-même et aux événements, cherche sa plénitude, et voit cette plénitude lui échapper au dernier moment – ce qui rend sa chute plus affreuse, sa mort plus révoltante et plus tragique” .

On se souvient que Jan Kott, en 1963, avait mis en relief quatre aspects du théâtre de Shakespeare : l’histoire comprise comme un grand mécanisme, chacun étant entraîné dans la grandeur et dans la chute, et se voyant remplacé aussitôt par un autre grandissant et tombant juste après lui ; la subordination de la psychologie à la situation ; la prédominance de la physis sur la loi et la coutume ; enfin, le grotesque conçu comme un moyen de décrire la condition humaine après l’effondrement des valeurs. Où l’on voyait aussi Shakespeare mettre fin à la croyance médiévale selon laquelle la rationalité inscrite dans la nature donnait à l’homme les moyens nécessaires pour maîtriser ses appétits.

Christian RUBY
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Titre du livre : Shakespeare et le désordre du monde
Auteur : Richard Marienstras
Éditeur : Gallimard
Collection : Bibliothèque des Idées
Date de publication : 04/10/12
N° ISBN : 2070138895
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