La phrase

Brûler, en esprit, tous ces livres, tous ces mots – toutes ces incomparables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.

Philippe Jaccottet, “Carnets 1968-1979”, La Semaison, Œuvres, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 2014, p. 597  

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Six Feet Under ou comment vivre avec la mort
[lundi 04 mars 2013 - 09:00]
Cinéma
Couverture ouvrage
Six Feet Under. Nos vies sans destin
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
128 pages / 11,40 € sur
Résumé : Une analyse stimulante de la meilleure série télévisée produite à ce jour.

Il a beaucoup été question récemment, à l’occasion de la sortie française du livre Baltimore   et de la conférence de son auteur David Simon au Forum des images, de la géniale série des années 1990, The Wire. L’ouvrage de Tristan Garcia nous permet aujourd’hui de replonger au cœur d’une autre œuvre emblématique produite par la chaîne HBO  : Six Feet Under.

En plus d’un chapitre consacré à l’analyse du générique (très belle réalisation plastique et musicale), et d’un autre résumant précisément l’action des cinq saisons de la série, "Six Feet Under – Nos vies sans destin" est composé de six chapitres abordant les différents thèmes de l’opus magnum d’Alan Ball (par ailleurs scénariste du film American Beauty). Ces derniers sont accompagnés de huit portraits de personnages et de cinq analyses d’épisodes. Cette construction a le mérite de permettre une analyse poussée de la série tout en conférant à l’ouvrage de Tristan Garcia une grande clarté. Précisons toutefois – même si cela tombe sous le sens – qu’il est préférable d’avoir les cinq saisons de la série en tête pour apprécier cette étude à sa juste valeur.

"Six Feet Under – Nos vies sans destin" tente d’expliquer aux fidèles que nous avons pu être, pourquoi cette série nous a tant parlé et pourquoi nous nous sommes tant attachés à des personnages somme toute assez banals. Tristan Garcia a enseigné la philosophie, et il ne pouvait pas trouver meilleur sujet audiovisuel contemporain que la série Six Feet Under pour analyser le rapport à la mort des membres d’une famille de classe moyenne.

Est-il besoin de le rappeler ? Six Feet Under a pour héros les membres d’une famille d’entrepreneurs de pompes funèbres, dont les mésaventures permettent de poser des questions sur l’existence, sur l’affirmation de soi au sein d’une famille, d’une communauté ou d’une entreprise. Ainsi l’auteur de ce livre segmente les interrogations et le parcours des personnages à travers cinq thématiques principales  : l’individu, la famille, le travail, l’amour (et le sexe), et la mort. Selon lui, Six Feet Under constitue "le roman d’un monde sans destin, où l’existence des hommes trop chargées de sens s’efface devant des vies ordinaires d’individus en famille, qui travaillent, qui s’aiment et qui meurent – en cherchant un sens qui ne transformera jamais leur vie en destin."

La quête d’un sens à leur existence, c’est en effet ce qu’ont en commun tous les personnages de Six Feet Under, au-delà de leurs caractères très divers. Outre leur appartenance à un même microcosme, pas grand chose de commun en apparence entre Brenda Chenowith, jeune femme cérébrale, athée, éduquée par des parents adeptes d’une sexualité débridée, et Ruth Fisher, récemment veuve, n’ayant jusqu’à présent vécu que pour sa famille et cherchant aujourd’hui à s’accomplir en tant que personne à part entière. Pas grand chose de commun non plus entre Claire Fisher, adolescente tourmentée en quête d’expériences et passionnée par l’Art, et Federico Diaz, jeune mari et père de deux enfants, thanatopracteur de talent désirant ardemment devenir l’associé des Fisher. Et pourtant, êtres humains cultivés sans être forcément intellectuels, conscients sans être clairvoyants, tous se retrouvent dans un questionnement ininterrompu du sens de l’existence, et tous cherchent à vivre le mieux possible face à l’échéance imparable de la mort.

Tous ces personnages ne se positionnent cependant jamais de la même manière face à ce questionnement. David Fisher, que l’on rencontre au début de la série, possède le sens des responsabilités, mais il est loin d’être épanoui : il travaille avec son père dans l’entreprise familiale, est très impliqué au sein de sa communiqué religieuse, mais il n’assume pas son homosexualité et n’arrive pas à faire son coming out (il sera même victime d’une grave agression au cours de la série). Il trouvera finalement une sorte de paix intérieure, sa dernière réplique étant même une réponse à sa sœur affirmant qu’il est heureux. A contrario Nate Fisher, son frère ainé, beau gosse aimé de tous et rock’n’roll – dans sa première apparition, il fait l’amour dans les toilettes d’un aéroport avec Brenda qu’il vient juste de rencontrer – ne parviendra jamais à trouver le bonheur et la quiétude.

L’ouvrage met également en avant trois prismes principaux à travers lesquels tous ces personnages cherchent une place dans l’existence : la psychologie, l’Art, et la religion. Les auteurs de la série ont ainsi mobilisé ces trois thèmes centraux de la réflexion intellectuelle au XXème siècle pour que les spectateurs y soient confrontés, mais sans leur asséner de vérité toute prête, en les laissant face à leurs propres interrogations. C’est cela surtout qui fait de Six Feet Under une œuvre majeure, ou comme l’écrit Tristan Garcia une "œuvre réaliste de notre temps, (…) l’équivalent, au terme du XXème siècle, des grands romans français, russes ou allemands à la fin du siècle précédent."

Bien qu’elle se déroule en un territoire précis (les Etats-Unis), au sein d’une famille Wasp et à travers des communautés (afro-américains, quakers) qui peuvent nous sembler lointaines, la série Six Feet Under touche incontestablement à l’universel et balaye avec acuité certains des questionnements les plus urgents des temps présent. Citons la conclusion du livre : "Si l’on demande un jour à quoi ressemblait la vie ordinaire de gens conscients au début du XXIème siècle, on pourra dire : voici, et montrer les cinq saisons de cette série."

"Six Feet Under  - nos vies sans destin" propose une analyse très intelligente d'une série unanimement saluée par la critique. Tristan Garcia traite avec justesse d’une œuvre qui semble le fasciner et au vu du résultat, on ne peut qu’espérer qu’il travaillera à l’analyse d’autres grandes séries à l’avenir. Pourquoi pas Les Soprano qu’il évoque déjà dans ce livre ? "On pourrait dire que pour les amateurs de série télévisée, au début des années 2000, choisir entre les Soprano et les Fisher revenait à préférer les Rolling Stones ou les Beatles. A la façon dont les Stones pratiquèrent une variation moderniste sur de l’archaïque (le blues), Les Soprano proposent une variation contemporaine sur un thème primitif du cinéma : les gangsters à l’écran. Et, comme les Beatles ont marqué le désir de fondre toutes les musiques, savantes et populaires, dans une même forme mélodique, Six Feet Under aura été un essai de synthèse à la fois intellectuel et pop de la grande littérature du XIXème siècle, des fresques cinématographiques américaines ou italiennes de l’après-guerre, de la Nouvelle Vague, mais aussi du soap-opera ou des dramas." .

 

Hervé VILLEMAGNE
Titre du livre : Six Feet Under. Nos vies sans destin
Auteur : Tristan Garcia
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
Date de publication : 05/09/12
N° ISBN : 2130594212
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