La phrase

Brûler, en esprit, tous ces livres, tous ces mots – toutes ces incomparables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.

Philippe Jaccottet, “Carnets 1968-1979”, La Semaison, Œuvres, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 2014, p. 597  

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La mélancolie, un mal nécessaire ?
[mercredi 27 février 2013 - 14:00]
Littérature
Couverture ouvrage
L'Encre de la mélancolie
Éditeur : Seuil
662 pages / 24,70 € sur
Résumé : Depuis l’Antiquité, médecins, philosophes et écrivains ont interrogé la figure du mélancolique. Si bien des causes et des traitements ont été élaborés, la littérature, quant à elle, pose la question des “bienfaits” de la mélancolie dans la création littéraire.
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L’Encre de la mélancolie retrace le parcours intellectuel de J. Starobinski et propose un voyage dans son œuvre critique. Dans le volume de plus de six cents pages s’ajoute à sa thèse et la bonne vingtaine d’articles publiés en revues  de 1962 à 2008 et distribués en cinq sections (elles-mêmes découvertes en chapitres), non selon la chronologie de leur parution mais selon ce qui apparaît comme une sorte de clinique littéraire de la mélancolie, deux inédits : un “Avant-propos” de J. Starobinski et l’article de Fernando Vidal.
Cet article, par sa mise en évidence de la synergie créée dans l’œuvre de J. Starobinski entre ses études de médecine, sa recherche littéraire et la phénoménologie, invite à lire le volume comme une mise en abyme du geste critique de J. Starobinski en réponse aux premières interrogations fondatrices de sa thèse . L’enjeu est de mieux comprendre la mélancolie.

L’histoire de Démocrite supposé fou par les Abdéritains, ses concitoyens le voyant rire de tout, est à ce titre exemplaire. Elle met en lumière les liens étroits, depuis l’Antiquité jusqu’au siècle des Lumières, entre médecine, philosophie et littérature. Hippocrate, venu observer le philosophe, comprenant que son rire était l’expression de son jugement ironique sur lui-même, sur le monde et sur ses contemporains, se mit à son écoute et tira alors parti de ses leçons dans sa pratique de la médecine. Quant à lui, J. Starobinski, médecin et essayiste, en interrogeant depuis des décennies le concept de mélancolie, fait preuve d’une grande prudence épistémologique en insistant sur la difficulté à évaluer aujourd’hui des situations et des comportements passés. En effet, les filtres culturels propres à chaque époque opèrent des décalages dans l’approche du concept. Ainsi, parler du sadisme de Néron est possible mais nécessite de se rappeler que le concept de sadisme est tout récent et parler du spleen n’est pas exactement parler de mélancolie. Cela dit, J. Starobinski, en mettant en résonance les différents termes d’acedia, de nostalgie, de spleen, nous permet, à nous lecteurs, d’affiner notre compréhension du concept de mélancolie.

J. Starobinski dessine un portrait clinique et littéraire du mélancolique. Il rappelle que l’étymologie du mot mélancolie, melancholos, un “feu sombre”, apparaît chez Sophocle en référence à la toxicité du sang de l’Hydre de Lerne. Le substantif grec renvoie au noir, à la nuit, à la mort et traduit l’état de grande tristesse de celui qui en est atteint, sa crainte et son anxiété face à des objets qu’il juge menaçants en lui-même et dans tout son environnement. Le mélancolique a le sentiment de ne plus s’appartenir. Il vit sans lien et sans regard. C’est un banni souffrant d’un mal souvent incurable, d’une forme d’acedia, c’est-à-dire d’un “dés-intérêt” du monde, d’un sentiment de solitude et d’ennui face à un monde “insoucieux”. C’est la “morne incuriosité” évoquée par Baudelaire dans son poème “J’ai plus de souvenirs” et dans les autres poèmes de “Spleen” qu’analyse J. Starobinski dans la section intitulée “Rêve et immortalité mélancolique” sous le prisme des analyses phénoménologiques du psychiatre suisse Ludwig Binswanger.

Ce sont également la maladie de l’âme et le dégoût spirituel évoqués par les Pères de l’Église au Moyen Âge et dont souffraient les anachorètes et les reclus. Dès l’Antiquité, Bellérophon, exilé par les dieux et puni d’une faute dont il ne se pensait pas responsable, en a été la figure emblématique. C’est le portrait qu’en ont dressé les médecins les plus renommés de l’Antiquité, Hippocrate, Celse, Galien et au XIXe siècle le médecin Pinel comme l’analyse J. Starobinski aussi bien dans sa thèse que dans différents articles. C’est le sujet mélancolique en proie à un mal de vivre dont il ne peut guérir représenté par Van Gogh, peignant, dans un jeu de mise en abyme, le portrait du docteur Gachet, son médecin (position du corps, traits du visage, opposition des couleurs) dont la thèse de médecine portait, au demeurant, sur la mélancolie.

Agnès COUSIN DE RAVEL
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Titre du livre : L'Encre de la mélancolie
Auteur : Jean Starobinski
Éditeur : Seuil
Collection : La Librairie du XXIe siècle
Date de publication : 18/10/12
N° ISBN : 2021083519
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