La phrase

Brûler, en esprit, tous ces livres, tous ces mots – toutes ces incomparables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.

Philippe Jaccottet, “Carnets 1968-1979”, La Semaison, Œuvres, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 2014, p. 597  

C N L

CNL
Le roman : XIXe et XXe siècle
[samedi 23 février 2013 - 09:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Le Roman d'hier à demain
Éditeur : Gallimard
464 pages / 23,75 € sur
Résumé : Une belle synthèse à quatre mains sur le roman au XXe siècle et au XXIe siècle.
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La première partie de l’ouvrage, écrite par Jean-Yves Tadié, connu entre autres pour son édition de Proust dans La Pléiade, a été achevée en 1990, à l’exception du chapitre sur le roman historique qui date de 2011 et a d’abord été publié dans Le Débat. Il ne s’agit pas d’un palmarès du roman au XXe siècle, ni d’une histoire littéraire du genre romanesque qui ne retiendrait comme cohérence que la chronologie. La méthode de classement est l’organisation autour de grands concepts des œuvres marquantes de ce genre dominant qui a renouvelé son langage et ses formes, sans se limiter au domaine français, ce qui n’aurait pas de sens quand on cherche à dégager quelle vision du monde se construit dans l’écriture romanesque : Proust, Malraux, Beckett certes, mais aussi Kafka, Broch et Musil, Joyce, Woolf et Faulkner. L’auteur gratifie son lecteur de son immense érudition et de sa pratique assidue des œuvres, même les moins connues, pour proposer un parcours conceptuel passionnant qui donne envie de retourner aux auteurs et de mettre leurs romans en perspective.

La démonstration part du constat du recul de la religion, et des livres fondateurs, comme le Coran, la Bible ou la Torah, sous l’effet des progrès de l’incroyance ou de l’indifférence, à tel point que c’est le monde littéraire, semble-t-il, qui propose désormais des œuvres matrices, qui rayonnent et engendrent d’autres livres, même si on ne les lit pas. La synthèse s’organise autour de grandes questions, et d’abord celle, déterminante, de l’énonciation : “Qui parle ici ?” Deux tendances opposées se dégagent au cours du siècle : la prolifération de la voix de l’auteur, chez des écrivains comme Gide, Genet ou Céline pour qui l’œuvre n’est pas une fin, mais un moyen d’édifier un mythe personnel qui domine leurs récits particuliers ; et l’extinction, d’autre part, de cette parole pour annoncer la mort de l’écrivain, voire de l’écriture.

Dans ces questions d’énonciation, l’ironie a la part belle, dès lors qu’on l’analyse en termes de polyphonie énonciative. Certes “le XXe siècle n’a pas inventé l’ironie, mais il n’y a plus de grand roman sans une énonciation ironique qui le porte”. Dans un chapitre intitulé “Le personnage sans personne”, Jean-Yves Tadié montre comment le roman moderne voit disparaître le personnage classique, “non celui du XVIIe siècle, mais celui du XIXe siècle : le héros de Balzac, de Dickens, de Zola”. Simultanément le théâtre connaît une “crise du personnage”, selon la formule de Robert Abirached, et la peinture voit disparaître l’art du portrait. Il s’agit bien d’une “notion périmée”, comme l’affirme Robbe-Grillet dans Pour un nouveau roman.

L’“invasion de l’intériorité” est caractéristique du roman moderne, avec notamment le monologue intérieur inventé par Édouard Dujardin dans Les lauriers sont coupés en 1897, ou “la réfraction d’un même spectacle en plusieurs points de vue”, comme chez Faulkner (Tandis que j’agonise, 1930). Mais le personnage peut être aussi traité comme un objet, d’où le “triomphe de l’extériorité”. Le roman moderne est aussi le lieu d’une “perte de l’identité” et ne peut pas se comprendre sans le “sentiment de culpabilité”. C’est ainsi que dans Entre la vie et la mort paru en 1968, où Nathalie Sarraute retrace l’itinéraire de la conscience d’un écrivain anonyme, on trouve ces variations ironiques sur le concept de personnage : “Hérault, héraut, héros, aire haut, erre haut, R. O.”

Les romanciers du XXe siècle sont les enfants de Freud ou de Dostoïevski, qu’ils s’appellent Conrad, Kafka, Bernanos ou Mauriac. À propos du célèbre article de Sartre paru dans la NRF en février 1939 sur “M. François Mauriac et la liberté”, Jean-Yves Tadié juge qu’il l’a lu avec une “mentalité de correcteur d’examens” et poursuit ainsi : “Sartre aura été le pion de son époque, mais les mauvais points – ou les bons – qu’il aura distribués, lui qui s’est tellement trompé, et dans tous les domaines, ne font plus impression.”

Après avoir analysé dans un chapitre très riche les questions de “structure”, fermée ou ouverte, essentielles dans le roman moderne, l’auteur s’arrête sur un aspect essentiel de la création romanesque au XXe siècle dans un chapitre intitulé “Roman de la ville, ville du roman”, s’intéressant d’abord (à tout seigneur tout honneur) à la “ville proustienne”, puis à la “ville sans qualités”, avant de montrer qu’elle peut être “architecture du roman” (Ulysse, Berlin Alexanderplatz, Manhattan Transfer), de l’étudier dans le nouveau roman, avec surtout Michel Butor et Alain Robbe-Grillet, et enfin d’analyser les “villes imaginaires”, comme Royaume-farfelu de Malraux ou Héliopolis de Jünger.

Anne COUDREUSE
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Titre du livre : Le Roman d'hier à demain
Auteur : Jean-Yves Tadié, Blanche Cerquiglini
Éditeur : Gallimard
Collection : Hors série Connaissance
Date de publication : 09/11/12
N° ISBN : 2070137015
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