La phrase

Il y a d'excellentes raisons de combattre l'Occident, il y a d'excellentes raisons de vouloir la fin de cette société, et qui ne se réduisent en rien au fait de vouloir y répandre la terreur. Cazeneuve et les spin doctors de l'antiterrorisme n'y peuvent rien : ce n'est pas en enfermant toujours plus leurs ennemis dans la figure du monstre, ni en multipliant contre eux les procédures judiciaires les plus démentes, que les démocraties occidentales retrouveront leur honneur perdu.

Collectif de Tarnac, Le Monde, 18 juillet

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CNL
Peut-on encore parler de prolétariat ?
[mercredi 06 février 2013 - 19:00]
Sociologie
Couverture ouvrage
Les nouveaux prolétaires
Éditeur : Textuel
144 pages / 9,90 € sur
Résumé : Un ouvrage qui réexamine la notion de prolétariat telle que popularisée par Karl Marx, avec l'objectif de voir si celle-ci est toujours d’actualité et d'effectuer une synthèse des apports de la sociologie contemporaine sur la question.
Sarah Abdelnour commence par un examen des origines du concept. Pour Marx, le prolétariat se confond avec le salariat, c'est-à-dire « la classe des ouvriers salariés modernes, qui, privés de leurs propres moyens de production, sont obligés pour subsister de vendre leur force de travail  ». Cette classe, définie par sa place dans les rapports de production, a deux critères d’existence. Le premier concerne son existence objective, sa position effectivement occupée au sein des rapports sociaux, sa condition économique commune : il s’agit d’une classe « en soi ». Le deuxième relève de la connaissance par les membres de cette classe de leurs intérêts communs, se concevant comme un groupe distinct à même d’exercer une action collective : il s’agit d’une classe « pour soi ». Par ailleurs, en plus de sa situation salariale, le prolétaire est décrit par Marx comme « sans réserves », ne possédant que ses bras, sa force de travail.
Sarah Abdelnour défend que cette vision du prolétariat s’est peu à peu trouvée contredite par l’évolution sociétale. Pour elle, au lieu de s’assimiler à l’ensemble du salariat, le prolétariat en désigne désormais les fractions les plus dominées. L’auteure essaye d’en dessiner les contours en analysant les mutations du salariat en France. 
Le nouveau prolétariat
La composition de ce nouveau prolétariat a changé. Ce n’est plus la classe ouvrière homogène qui a prédominé jusqu’à la restructuration industrielle consécutive à la crise des années 70. Les femmes sont au premier rang du nouveau prolétariat. Les formes de travail les plus dégradées telles que les emplois peu rémunérés du secteur des services se sont en effet féminisées. De même, 80% des emplois à temps partiel sont féminins. L’autre catégorie, surreprésentée selon l’auteure, est celle des immigrés. Parmi ces derniers, beaucoup occupent des emplois non qualifiés, plus particulièrement dans des secteurs aux conditions de travail difficiles  .
Enfin, pour Sarah Abdelnour, le nouveau prolétariat se caractérise par une segmentation de ses membres. Jusque dans les années 1970, le prolétariat se concentrait principalement dans le secteur secondaire (l’industrie). Il était assez homogène et doté d’organisations de masse qui représentaient ses intérêts au plan économique (syndicats) et politique (Parti Communiste Français). En termes marxiens, il constituait une classe pour soi. Au contraire, le nouveau prolétariat ne se situe plus seulement dans l’industrie, mais aussi dans le secteur tertiaire (services) où les emplois dominés et mal payés se développent. Les restructurations d’entreprises et l’accroissement du chômage ont cassé la classe ouvrière « classique ». La diminution du nombre d’ouvriers, l’augmentation du nombre de travailleurs précaires, et surtout la baisse des taux de syndicalisation en constituent les indicateurs privilégiés. Ainsi, en 2009 , seulement 9,4% des travailleurs en CDI à temps plein sont-ils syndiqués, contre 6,1% des travailleurs à temps partiel et 2,4% de ceux employés en CDD .
Mais pour l’auteure, c’est surtout la précarité qui dépeint les transformations contemporaines du prolétariat. Cette notion a pour racine le terme latin precarius, c'est-à-dire ce qui est obtenu par la prière. Elle désigne de nos jours les emplois instables soumis à l’arbitraire des employeurs, regroupant de nombreux statuts (CDD, Intérim…). Elle est une zone grise entre le salariat et la non-activité, qui concentre majoritairement les fractions les plus dévalorisées du salariat. Ainsi un tiers des chômeurs inscrits sur les listes de Pôle Emploi (catégories B et C) exercent une activité salariée . La précarité frappe plus en particulier les fractions initialement les plus vulnérables du salariat.
Par contre, le concept de précarité présente le défaut d’être protéiforme, car  sous cette appellation générique vont se retrouver mêlés des statuts, situations et catégories salariales très diverses. Pour Sarah Abdelnour, si ce concept est intéressant, il ne peut se substituer à celui de prolétariat comme certain auteurs (par exemple Toni Negri) l’ont suggéré. En effet, il existe des salariés ayant une situation d’emploi très dégradée mais qui ne sont pas précaires pour autant. De plus, cette catégorie salariale ne prend sens que dans quelques pays méditerranéens où une forte protection du contrat de travail autorise à conceptualiser la précarité « en négatif », ce qui n’est pas le cas dans le reste de l’Europe, aux Etats-Unis ou dans les pays émergents.
Ces critiques mènent l’auteure à affirmer que la précarité n’est pas la base d’un nouveau sujet de classe qui remplacerait le prolétariat, mais caractérise plutôt les conditions de travail du nouveau prolétariat.
Dissocier salariat et prolétariat
A partir de ces constats, Sarah Abdelnour tente de redéfinir le concept de prolétariat afin de le dissocier du salariat. Son point de départ est la définition de Marx évoquée plus haut, qui assimile travail salarié et prolétariat. Pour elle, l’évolution du salariat, son extension au-delà du secteur industriel et l’émergence de nouvelles catégories de salariés telles que les cadres (décrite par les travaux de Boltanski  ) font que le prolétariat ne  recoupe plus l’ensemble du salariat. En effet, la définition initiale du prolétariat désigne des travailleurs « sans réserves », alors que ce n’est plus le cas de certains salariés, disposant de revenus conséquents ainsi que de forts capitaux culturels et sociaux.
Reprenant les analyses de Robert Castel, Sarah Abdelnour estime qu’on a assisté en France à la transformation progressive d’un salariat « prolétaire » en un salariat profitant d’une intégration croissante à la société de consommation et d’une valorisation symbolique des professions qui le composent  . Elle ne pense pas que ces mutations remettent en cause la validité du concept de prolétariat, contrairement à Toni Negri ou André Gorz, mais défend que pour être utilisée de manière opératoire, la définition de la notion doit être revue. L’auteure développe par conséquent une série de critères visant à déterminer les franges du salariat qui pourraient être intégrées à une définition contemporaine du prolétariat. Les nouveaux prolétaires y sont notamment décrits comme les salariés les plus exploités et les plus dominés. Leur rapport au travail se caractérise par « des salaires bas, l’exécution de tâches prescrites et l’instabilité » . Reprenant à Pierre Bourdieu une approche en termes capital symbolique, Sarah Abdelnour met également l’accent sur la subordination et d’absence de reconnaissance sociale.
Finalement, sans qu’une définition formelle ne soit fournie, ce qui est peut-être une faiblesse de l’ouvrage, on y comprend la nécessité d’établir plusieurs critères afin de différencier prolétariat et salariat : entre autres, des revenus faibles, peu de qualification, la précarité au travail, l’exclusion de la société de consommation ou du moins un accès limité à celle-ci. Néanmoins, il n’est pas forcément nécessaire de réunir l’ensemble de ces critères pour appartenir au prolétariat selon l’auteure.
Pour conclure, cet ouvrage est d’un intérêt indéniable. Il présente une synthèse de qualité de travaux sociologiques portant sur le monde du travail. De même, l’essai de délimitation d’un nouveau prolétariat dans le contexte socioéconomique actuel est très intéressant mais le défaut principal de l’ouvrage reste en définitive l’absence de définition formelle de celui-ci : on observe en particulier le passage de critères objectifs (le travail salarié) à des critères plus subjectifs qui risquent de rendre la notion trop vague et protéiforme. En tout cas, une lecture stimulante.
Matthijs GARDENIER
Titre du livre : Les nouveaux prolétaires
Auteur : Sarah Abdelnour
Éditeur : Textuel
Collection : Petit encyclopédie critique
Date de publication : 06/02/13
N° ISBN : 2845974353
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