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Philosophie

Les spectateurs de la vie : Généalogie du regard moraliste

Couverture ouvrage

Louis van Delft
Hermann , 326 pages

Généalogie du spectateur du monde
[mardi 05 février 2013]


Un nouvel ouvrage sur la catégorie de "spectateur", soumise de nos jours à de nombreux travaux.

La catégorie de "spectateur" est soumise de nos jours à de nombreux travaux, au sein desquels nous avons nous même pris des partis. Ce qui a une certaine incidence sur la chronique qui vient ci-dessous. Tandis que, de notre côté, nous avons proposé d'en augmenter la compréhension afin d'en restreindre l'extension, et avons focalisé notre attention sur la légitimation de cette catégorie au cœur du XVIII° siècle, il reste évidemment possible d'entreprendre le chemin inverse. C'est le cas ici, puisque l'auteur de l'ouvrage postule qu'existe un "spectateur du monde" depuis plus de deux millénaires. Encore faut-il préciser : du monde moral.

L'enquête ainsi présentée porte sur l'origine de ce personnage qui aurait traversé les âges depuis l'Antiquité et qui serait "consubstantiel à la collectivité des hommes". Ce personnage, c'est le "spectateur" occupé à regarder et à décrire ce que La Fontaine nommait "les choses de la vie". Pourquoi le nommer "spectateur" ? Moins pour des raisons de signification du terme ou d'étymologie, voire d'histoire, que pour deux autres raisons. La première s'articule aux propos de Montaigne et reconduit à Socrate : Montaigne affirmant que certains hommes, dans la vie, "ne cherchent autre fruit que de regarder comment et pourquoi chaque chose se fait, et être spectateur de la vie des autres hommes, pour en juger et régler la leur" . Et Montaigne de citer Socrate à ce propos. Cet homme qui observe les autres mérite-t-il d'être appelé "spectateur", c'est en tout cas la proposition de l'auteur de cet ouvrage. La seconde est plus pertinente, elle ancre le propos dans la publication en l'an 1711 de The Spectator, le journal d'Addison et Steele, à Londres.

Le point semble plus pertinent qui consiste alors à mettre au jour ce dernier personnage, au XVIII° siècle, qui, lui, laisse la société tout entière solliciter son regard. Ce "spectateur" observe les autres, mais s'observe aussi soi-même, sujet se constituant en objet, et livre un témoignage passionnant sur la nature de son regard ainsi que sur les choses vues. Dès lors l'auteur peut justement recentrer son propos sur le "spectateur moderne tel qu'il prend forme à partir de la Renaissance, affranchi de la tutelle théologique, dégagé du ciel pour revenir vers l'homme" . Même si l'auteur veut absolument constater que « le spectateur est bel et bien un "caractère" universel, un personnage pérenne".

Tenons-nous en donc à ce personnage affranchi de la tutelle des autorités, ayant conquis la maîtrise de son regard. Il émerge avec Robert Burton (1621) qui affirme vouloir être "le spectateur des fortunes et aventures des autres" et observer comment ils tiennent leur rôle. Il se fortifie avec René Descartes (1641), lorsqu'il déploie le projet d'être "spectateur plutôt qu'acteur en toutes les comédies" qui se jouent dans le monde. Inutile de multiplier la liste des noms possibles. Le lecteur en suivra l'expansion dans l'ouvrage.

Il importe alors de comprendre que deux choses s'inventent simultanément, dans ce cadre : le spectateur moraliste et l'idée d'un spectacle du monde, en l'occurrence du monde sublunaire. Le moraliste a pris le relais du prédicateur. Il adopte sur le monde un point de vue de plus en plus laïc. Il écrit pour communiquer aux autres sur la base d'une description des mœurs et demeure fixé sur l'idée de promouvoir une morale. Qu'il s'agisse de maximes ou de caractères, il écrit pour instruire, édifier sur la vie. Aussi utilise-t-il une forme concise et ramassée, une phrase nerveuse et serrée, afin de procurer à ses concitoyens un vade-mecum existentiel.

Ainsi en va-t-il du terme principal et de l'objet de cet ouvrage. Signalons cependant que ce travail constitue la réédition d'un titre paru en 2005 aux Presses de l'Université de Laval, lui-même ancré dans une succession de volumes publiés antérieurement sur les moralistes classiques. Ce n'est certes pas pour rien, à cet égard, que l'ouvrage est dédié à Paul Bénichou, dont certains se souviennent de la compétence en matière de morales du Grand Siècle.

Dès lors qu'on pénètre les chapitres de l'ouvrage, on se retrouve d'abord devant les propos de Fontenelle (1686) dont on sait qu'il a commencé à donner à la notion de spectateur une certaine occurrence. Rien de très original ici, sinon l'érudition de l'auteur. Ce dernier reprend, quoiqu'en amplifiant les références, le savoir dont nous disposons sur cette époque. En témoignant de la dissolution de l'idée de cosmos, déjà poétisée par John Donne, Fontenelle fait valoir un mouvement anthropocentrique. Il confère sa place non seulement à une astronomie, mais encore à une anatomie, puisqu'il convient aussi de regarder l'homme autrement que comme une créature. Il ouvre alors la voie à La Rochefoucauld qui peut revendiquer "faire l'anatomie de tous les replis du cœur", à l'instar de Balthazar Graciàn.

Les moralistes organisent leurs écrits comme de petits mondes tendant à enfermer dans leurs pages le petit théâtre du monde. Dans la mouvance des humanistes, ils examinent l'homme à hauteur d'homme, anthropologiquement, spirituellement, moralement. L'auteur se donne d'ailleurs la peine de reconstituer le soubassement philologique de ces termes. Qu'il s'agisse de Montaigne, La Fontaine, La Rochefoucauld, Saint-Evremond, La Bruyère, Vauvenargues ou Chamfort, on s'inquiète de ce monde, on recense les actions des hommes, on dessine l'espace de la réflexion morale. Le monde entier peut être réduit, condensé, enclos en un livre, et ce volume est un théâtre miniature. Ajoutons que la peinture de l'époque l'y aide grandement, puisqu'à certains égards elle fait mieux entendre la chose littéraire (cf. les proverbes néerlandais de Pieter Bruegel l'Ancien).

Et de ce théâtre, il y a un spectateur. Il vise à dresser une anatomie morale des humains. L'auteur, pour nous donner le goût de les relire, détaille tout à loisir les recueils des moralistes et montre comment ils fonctionnent comme encyclopédies existentielles et arts de la mémoire.

C'est surtout avec le chapitre 8, consacré à La Bruyère, que le thème du spectateur revient en force, alors qu'il a été un peu oublié jusque là. Il faut sans doute relier ce fait à ce moment où tout bascule dans le XVIII° siècle, qui va pleinement s'emparer de la notion de spectateur. Des Caractères, Sainte-Beuve disait que leur auteur était "au balcon pour tout voir". On ne peut mieux dire. Ce "spectateur" s'établit à la distance qu'il faut pour observer la société. Mais, à nos yeux, il n'est pas encore pleinement spectateur puisqu'il analyse son époque en lui appliquant une norme du goût, là où bientôt on découvrira les vertus du jugement réfléchissant.

Néanmoins, le terme devient, il est vrai, fréquent, même s'il renvoie à des activités normatives, ce qui ne sera plus le cas au XVIII° siècle. La Bruyère distingue effectivement le "spectateur de profession" et le "spectateur de la vie des autres hommes". Seul le second consume sa vie à observer celle des hommes, il est philosophe, il est moraliste, mais au titre d'un objectif affiché : le gouvernement de la moralité publique.

L'auteur tient absolument à insérer ce geste dans une "longue tradition", commençant au VI° siècle avant notre ère et s'achevant avec le Marivaux qui crée (à la suite d'Addison et de Steele) un "Spectateur français", pour lequel nous renvoyons à notre ouvrage L'archipel des spectateurs . On peut évidemment en discuter, surtout si l'optique est, en fin de compte, de défendre l'idée d'une essence du spectateur, ayant "existé de tout temps, en tout lieu" . Alors la liste est longue des postulants à ce titre, l'auteur la commence, sans la terminer : Pythagoras, Homère, Socrate, Thucydide, Aristote, Térence, Horace, Tite-Live, Sénèque, ... (avec une suspension, cependant, précise-t-il, durant le moyen-âge).

Ce qui demeure certain, c'est que La Bruyère est encore pris dans la théâtralisation divine du monde. Il entreprend encore une lecture toute spectaculaire du monde, l'homme y faisant l'acteur dans une pièce de théâtre total dont l'Auteur en même temps que le metteur en scène n'est autre que Dieu. La Bruyère, même sous la figure du spectateur, est encore un prédicateur laïc, oeuvrant à l'ombre de la Croix. Le rôle dévolu à l'homme, dans la pièce écrite et mise en scène par Dieu, est de ne jamais perdre de vue le prodigieux dramaturge et scénographe qu'est son Créateur . Cependant, dans le même texte des Caractères, ce livre-somme, cette encyclopédie du spectacle du monde, une figure plus détachée de spectateur se constitue. A considérer les choses par cet autre biais, la visée anthropocentrique, l'homme est aussi un acteur et un spectateur "au sens bien plus moderne de ce mot" . Spectateur, cette fois, du seul spectacle du monde mondain, du monde des hommes. La Bruyère, spectateur alors en ce sens, appréhende l'homme, le monde, l'homme dans l'univers, selon les deux saisies fondamentales de la perspective chrétienne et de la perspective anthropologique. Il observe les hommes comme d'une loge. Mais être spectateur ne signifie pas être impassible. Le spectateur Le Bruyère est aussi apologiste et ses « caractères », les personnages décrits, ont la consistance des ombres dans la célèbre Caverne de Platon. "Spectateur engagé" (en rapport avec l'expression de Raymond Aron) n'a pas peur d'écrire l'auteur !

Cela étant, l'auteur n'a pas tort d'observer que La Bruyère fournit un spectacle émouvant, et ne contribue pas peu à l'intérêt dont le lecteur se prend pour l'action de la pièce que constitue son recueil.

Avec plus de certitude, concernant la notion de "spectateur", l'auteur termine son ouvrage en revenant sur The Spectator de Addison et Steele (1711). Faut-il aussi inscrire ce journal dans la longue tradition décelée par l'auteur ? Ce n'est pas certain, et encore une fois on peut procéder autrement. Il faudrait en discuter. Néanmoins Mister Spectator est bien la figure décisive du spectateur moraliste, construite par le XVIII° siècle. Le succès de la publication est un excellent témoin de l'expansion de la figure du spectateur. L'ouvrage vient "à son heure", c'est l'expression de l'auteur . Il correspond, et nous en sommes d'accord, à l'horizon d'attente du public. Et l'auteur de préciser "De fait la création du Spectator signale un point de maturité. L'heure du Spectateur en tant que caractère avait sonné". Au seuil des Lumières, le spectateur jouit d'une faveur peu commune dans l'Europe lettrée. Il a appris le retrait nécessaire par rapport au monde pour mieux observer. Cette distance, cette position (p. 241), constituent précisément la signature du spectateur.

En un mot, l'ouvrage est quelque peu contradictoire, mais dans la mesure où il pose simultanément de vrais problèmes. L'enquête conduite par l'auteur vise à reconstituer le parcours de la constitution du spectateur. Mais s'il en voit les traces dès l'Antiquité, c'est aussi pour affirmer que le spectateur est contemporain du passage du "théâtre de l'univers" au "spectacle du monde" . Il penche pour une maturation lente (au cours de plus de deux millénaires, donc , mais la complète par l'existence d'un plein statut au XVIII° siècle, ainsi que nous le montrons dans notre La Figure du spectateur.

Cela dit, au-delà de la discussion philosophique nécessaire sur la définition et le statut du spectateur (voire sur une essence du spectateur, ainsi qu'en propose une l'auteur de cet ouvrage), on retiendra surtout de tout cela que la "figure du spectateur" (moraliste) ne se constitue qu'à partir du moment où le regard de l'homme est rapatrié du Ciel sur la terre. Il a des "yeux" (Saint-Simon, Montaigne, La Bruyère), il s'intéresse au premier chef à la scène du monde. Sa perspective est anthropocentrée.

Ajoutons, pour terminer cette chronique, que l'ouvrage est accompagné d'une belle iconographie, certes en noir et blanc, mais parfaitement adaptée au propos.

 

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