La phrase

Le désespoir me paraît éminemment raisonnable et ennuyeux. Je n’ai aucune patience face à des artistes dont la fonction première est de formuler l’impossibilité de leur art, qui en un sens font de la mélancolie un produit de consommation – tout comme je ne m’intéresse pas aux artistes qui sont exclusivement affirmatifs et qui ont fait de la stupidité de la culture un fétiche commercial. Les ballons en forme de chiens, etc. Je crois que le plaisir sexuel, la couleur étrange du ciel après un orage, le flot des feux arrière des voitures sur un pont ou la façon dont le silence s’affine ou s’épaissit avant que la musique ne commence – le politique doit harnacher tout cela. Le politique doit poser un harnais sur le libidinal.  

Ben Lerner, The Believer, septembre 2014 (traduction de nonfiction)

C N L

CNL
De quoi est faite l’idée de peuple ?
[mercredi 02 janvier 2013 - 14:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Moïse et l'idée de peuple. La vérité historique selon Freud
Éditeur : Cerf
240 pages / 21,85 € sur
Résumé : Un ouvrage foisonnant, à l'érudition exemplaire, qui constitue une contribution décisive à notre compréhension du concept de peuple.

Les travaux de Bruno Karsenti, directeur d’études à l’EHESS, philosophe des sciences sociales, consacrés à Mauss, Durkheim et Comte, ont donné lieu à des publications unanimement saluées par la critique. Son dernier ouvrage, en apparence éloigné de ses champs de recherche privilégiés, est en réalité une pierre importante pour évaluer les apports de l’auteur à la compréhension de notre présent, tout particulièrement à celle de la question des rapports entre religion et politique, l’un des fils conducteurs de sa pensée  .

Il est habituel que l’auteur de la recension avertisse le lecteur de son incapacité à rendre compte de la richesse de l’ouvrage analysé et il n’est pas rare qu’il ne s’agisse que d’une précaution rhétorique. Ce n’est nullement le cas ici, tant le travail présenté manifeste, outre une érudition exemplaire, une virtuosité intellectuelle face à laquelle on ne peut être que profondément admiratif. Il est, dès lors, certain que la lecture proposée, extrêmement partielle (et comment pourrait-il en être autrement au regard des champs du savoir mobilisés ?), ne constitue qu’une possibilité parmi de multiples autres.

Sous les auspices de Rousseau

Le premier sujet d’étonnement, à propos d’une réflexion sur le Moïse de Freud, est de la voir placée sous les auspices de Rousseau. Pourtant, dans les Fragments politiques, Rousseau exprime parfaitement ce qui reste une interrogation inépuisable : comment "un peuple expatrié et n’ayant plus ni lieu ni terre depuis près de deux mille ans […], un peuple asservi, persécuté, méprisé de toutes les nations" a-t-il pu "conserver ses coutumes, ses lois, ses mœurs, son amour patriotique et sa première union sociale quand tous les liens en paroissent rompus" ? Et Rousseau de poursuivre : "Ils se mêlent chez tous les peuples et ne s’y confondent jamais ; ils n’ont plus de chefs et sont toujours peuple, ils n’ont plus de patrie et sont toujours citoyens". C’est ce type de questions que Freud affronte, permettant ainsi de saisir le sens du concept de peuple, ce qui constitue, pour la pensée moderne, une exigence sans cesse renouvelée.

La consistance du peuple juif, Freud va la chercher dans la volonté de celui-ci de vivre sous sa propre loi, "une loi qui est sienne au sens le plus fort, c’est-à-dire au sens où elle le constitue" . Cette modalité d’existence représente, pour l’auteur, un héritage politique que la culture occidentale a recueilli, "dans la façon dont les peuples se sont formés, à la fois en eux-mêmes et les uns par rapport aux autres, c’est-à-dire dans la façon dont ils ont conçu leurs rapports, à l’intérieur desquels s’est justement placée en position stratégique et éminemment sensible leur relation à ce peuple singulier que sont les juifs"  . On comprend que l’analyse freudienne du monothéisme constitue, dans cette perspective, une tentative d’élucidation des liens entre loi et peuple, une "loi que le peuple s’applique à lui-même, et surtout sous laquelle il parvient à se penser comme peuple, avec la condition d’égalité essentielle à son concept" . Cette "condition d’égalité", dont hérite la modernité, Spinoza l’avait relevée en soulignant que tous avaient "le droit de consulter Dieu, d’accepter et d’interpréter les lois" .

De la nature du peuple juif

Or, et B. Karsenti affronte l’objection, les juifs ne constituent plus un peuple au sens que la modernité donne à ce terme. C’est d’ailleurs largement pour cette raison que la thèse de Shlomo Sand, fondée entre autres choses sur l’impossibilité d’appliquer aux juifs contemporains la catégorie de peuple, a été si favorablement accueillie. Elle ne faisait d’ailleurs, sur ce point, que reprendre les remarques de Raymond Aron dans ses Mémoires (1983) : "Que signifie le “peuple juif” ? Existe-t-il ? […] La seule réponse valable me paraît celle-ci : si l’on parle du “peuple juif”, on emploie la notion de peuple en un sens qui ne vaut que dans ce seul cas". Il ajoutait : "Les juifs russes, anglais, allemands, français, lors même qu’ils prononcent les mêmes prières, ne parlent pas la même langue, se comprennent mal, davantage marqués par leurs cultures nationales respectives que par la référence à une ascendance plus mythique qu’authentiquement historique". D’où sa conclusion : "La notion pas univoquement définie et se prête à des usages divers. Tout ce que je n’hésite pas à soutenir, au risque de soulever des protestations passionnées, c’est que, si peuple juif il y a, il n’existe pas d’autre peuple du même type que lui".

Cette conclusion radicale n’est pas de nature à invalider le point de vue de B. Karsenti : "Les juifs sont un peuple sans qu’un Etat ne valide ou ne sanctionne leur prétention à l’être. […] Une étrangeté à la politique telle que nous la comprenons s’est manifestée depuis que les juifs ont perdu leur souveraineté politique sur leur territoire, un peuple s’est configuré que l’acception politique du mot peuple n’a pas jugé bon de retenir" . En d’autres termes, l’histoire n’a pas retenu le sens que les juifs ont donné au concept, et peut-être est-ce là que nous devrions chercher les racines de l’antijudaïsme et certainement également de l’antisémitisme, et, plus largement, dans les termes de l’auteur, "un indice du rapport ambivalent que les formations politiques entretiennent à elles-mêmes, et comme une lumière jetée sur un point obscur de leurs fondations"  . C’est, au moins en partie, l’objet de l’ouvrage de B. Karsenti que de faire du rapport aux juifs la clef explicative de cette ambivalence. Aussi sommes-nous convaincu lorsque l’auteur établit un lien crucial entre le message prophétique et la haine antijuive : "Les prophètes sont les remparts érigés autour d’une culpabilité dont tout l’Occident veut se libérer, et à l’égard de laquelle il lui est insupportable de s’entendre dire qu’il ne peut pas se libérer vraiment. Les juifs font les frais, au passé comme au présent, de cette irritation" .

Et Paul, qui selon Freud voulait continuer le judaïsme et en fut le destructeur, joue un rôle déterminant dans la compréhension de l’antisémitisme moderne. Ce que porte le christianisme, c’est l’idée que si les juifs ont bien été choisis, c’est pour "fournir au monde un rédempteur, celui qui soulage enfin l’humanité du péché, et donc du meurtre" . Or les juifs ont refusé de monnayer l’élection en rédemption universelle et donc n’ont pas reconnu le rédempteur. Pourtant, selon Freud, le Nouveau Testament doit être compris comme un frein à l’antisémitisme dans la mesure où il raconte une histoire "qui requiert que la rédemption s’opère en milieu juif" . C’est pourquoi la haine culmine, ainsi qu’il l’écrit, chez des chrétiens "mal baptisés", c’est-à-dire convertis tardivement au christianisme et qui n’ont donc pas "ce rapport historique profond à l’élection-rédemption dont procède le christianisme originel" . Aussi ces chrétiens-là sont-ils "mieux disposés à traduire le refus de reconnaissance du rédempteur en répétition du meurtre" .

Politisation de la culture

On perçoit mieux sans doute l’intérêt du recours à Rousseau. Dans Le Contrat social (chapitre V, livre I), il est question de "l’acte par lequel un peuple est un peuple" car cet acte, antérieur à celui par lequel un peuple élit un roi, "est le vrai fondement de la société", à condition toutefois de préciser société politique. Car, ainsi que le souligne l’auteur, il ne peut s’agir que "d’un fondement second, qui recouvre un travail politique mené sur un autre plan" . Ce travail est celui de la politisation de la culture, c’est-à-dire de la fabrication par le législateur de la politique comme culture.

C’est, ainsi que le précise B. Karsenti, sur la figure du législateur mosaïque qu’il faut se pencher pour analyser l’inconscient de la politique moderne,: "Le législateur est un sociologue, dont la tâche sociologique est celle de l’entrée dans la politique moderne, en ce qu’elle s’accomplit réellement en politique du peuple" . un législateur  qui se trouve ainsi être "le témoin privilégié de la vérité historique, qui est le réel du peuple, irréductible à la vérité matérielle, et fonctionnant à travers l’irréalité de la " fiction pieuse"" . Ce qui, dès lors, suscite l’intérêt de Freud, plus que le rôle de la religion, c’est bien la notion de culture politique "entendant, par là, la politique d’avant la politique, la culture dans ce qu’elle peut avoir d’intrinsèquement politique" .   Le destin des juifs, ce devenir-peuple, aussi particulier fut-il, est néanmoins généralisable, il est le destin des modernes.

Ce procès de fabrication de la politique comme culture, largement secret, porte sur la tradition. Celle-ci est le sujet du livre de Freud, mais la référence à Rousseau permet à B. Karsenti d’analyser le concept de tradition comme un opérateur politique, autrement dit de percevoir "son lien constitutif au peuple qui émerge à partir d’elle" . Et, au-delà, de pointer l’invention conceptuelle majeur du Moïse : la notion de vérité historique par laquelle Freud recompose l’idée de tradition. La vérité historique (le retour de ce qui est passé, selon Freud), ce n’est ni la vérité matérielle, ni la fiction. C’est cependant à partir de celle-ci, dans sa lecture de la Bible, en tant que fiction pieuse, que Freud va dégager la vérité historique, processus par lequel le peuple va acquérir son identité politique. La façon dont B. Karsenti rend compte de ce processus est particulièrement ingénieuse : "La Bible, “fiction pieuse”, révèle sa vérité historique du moment où on la saisit comme fiction contrainte. L’idée est étrange, presque contradictoire. C’est vers elle que pointe l’élucidation ultime d’une tradition de type religieux, du noyau théologico-politique où naissent ensemble l’idée du Dieu unique et une nouvelle idée du peuple" .

La puissance singulière du monothéisme

L’identité politique de ce peuple étonnant s’élabore, pour Freud, à partir d’un fait concret, d’un fait bien réel : Moïse a existé et il était égyptien. La réalité est que Moïse est passé de l’Egypte aux juifs et cette opération d’appropriation, d’appropriation, soulignons-le, de l’étranger, s’accompagne d’une adoption, celle des juifs par Moïse. Comme l’écrit B. Karsenti, "Moïse les a élus. […] Telle sera la trame de la légende […] du peuple élu" . Et il les a élus pour porter l’idée d’un Dieu unique, celle qu’avant lui Akhenaton avait conçue. La singularité du monothéisme, il faut la chercher dans l’accent mis sur le mot de peuple. Cela passe par "une caractérisation du peuple juif, compris précisément comme peuple, projeté au plan de la vie de l’esprit, rivé à son écriture et concentré sur sa loi" . On comprend, dès lors, que Freud ait pu considérer le monothéisme comme un progrès dans la vie de l’esprit (dans la Geistigkeit) dont le mérite revient, selon lui, non à l’Egypte, "lumière éphémère" mais aux juifs. La "spiritualité supérieure", dont Freud crédite les juifs, ces derniers la doivent à l’acte d’élection et au rôle joué par Moïse dans celui-ci, le monothéisme ayant besoin du grand homme "pour faire tenir l’idée" .

Nous sommes ainsi renvoyés à une question fondamentale : ne faut-il pas chercher dans une "disposition particulière à s’investir dans le travail intellectuel" , une des causes de l’antisémitisme, attisé du côté des peuples d’accueil par la réussite des juifs, que ce soit dans la vie économique ou encore dans les activités culturelles : "La Geistigkeit fut sans doute pour ses porteurs, au cours de l’histoire, un malheur sociologique et politique" . Peut-être aussi une des causes de l’acharnement à survivre.

C’est au fond très largement à résoudre l’énigme de la solidité, de la durabilité de ce peuple que Freud s’est consacré. En vain : tout ce qu’il aura réussi à faire, c’est à "jeter quelque lumière sur la façon dont ce peuple a acquis le caractère qui lui est propre, dont on constate qu’il demeure" . Ce n’est pas rien, et cela permet de se demander quels enseignements, concernant l’existence politique de tout peuple quel qu’il soit, l’on est en mesure de tirer de cette expérience juive. B. Karsenti a l’immense mérite d’attirer l’attention sur une proposition fondamentale du Moïse portant sur la singularité du monothéisme, singularité liée à l’accent sur le concept de peuple et qui implique "qu’on en passe par une caractérisation du peuple juif, compris précisément comme peuple, projeté au plan de la vie de l’esprit, rivé à son écriture et concentré sur sa loi – un caractère qui s’épuiserait, mais aussi se consoliderait, dans cette condition politique que la loi, dans son idéalité, emporte seule avec elle, pour autant qu’elle se rapporte au peuple dont elle est la loi"  .

 

Alain POLICAR
Titre du livre : Moïse et l'idée de peuple. La vérité historique selon Freud
Auteur : Bruno Karsenti
Éditeur : Cerf
Collection : Passages
Date de publication : 25/10/12
N° ISBN : 2204099317
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3 commentaires

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Hennion

03/02/13 12:46
Pas un mot, pas un renvoi à Assmann ? Est-ce le fait du commentateur, ou de l'auteur lui-même ? Et pour la thèse de fond sur le monothéisme, et pour l'idée d'inscrire le Moïse de Freud dans l'histoire commune et divisée qu'il raconte, au lieu de le discuter comme étant une thèse faite de l'extérieur sur le monothéisme, le génial égyptologue mérite l'antériorité, et surtout la discussion.
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Sylvain Reboul

03/02/13 08:33
Le commentaire précédent n'a pas, par erreur, été signé; je le signe ici pour l'assumer.
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Anonyme

03/02/13 08:30
La question qui mérite d'être posée est celle de savoir si la notion de peuple n'est pas autre chose qu'une construction mythique dont la fonction d'illusion est auto-réalisatrice en cela qu'elle prétend faire -et parvient idéologiquement à faire- de populations diverses une seule population identiquement soumise à une seule loi, laquelle ne peut être que la loi transcendante d'un seul Dieu. Sauf que ce Dieu n'appartient qu'à un seul peuple et que cette loi est exclusive des autres populations.

C'est cette arrogance collective identitaire qui fait le ressort plus ou moins secret de toutes les religions comme machine de pouvoir sur humains, mais ce qui fait l'originalité de la religion juive c'est qu'elle intègre en elle-même toutes les différences d'interprétation du sacré, sous l’obéissance à une loi qui est indéfiniment interprétable jusqu'au refus même d'obéir au nom de l'esprit de la loi contre sa lettre. Spinoza est l'expression même de ce paradoxe en très fécond pour toutes les autres cultures.

Il faut donc considérer que la notion plurielle de peuple pluriel en démocratie porte en elle un certain héritage de la culture juive dont Spinoza, Marx et Freud portent témoignage au travers de leur mise en perspective critique de la théocratie en général.

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