La phrase

Il y a d'excellentes raisons de combattre l'Occident, il y a d'excellentes raisons de vouloir la fin de cette société, et qui ne se réduisent en rien au fait de vouloir y répandre la terreur. Cazeneuve et les spin doctors de l'antiterrorisme n'y peuvent rien : ce n'est pas en enfermant toujours plus leurs ennemis dans la figure du monstre, ni en multipliant contre eux les procédures judiciaires les plus démentes, que les démocraties occidentales retrouveront leur honneur perdu.

Collectif de Tarnac, Le Monde, 18 juillet

C N L

CNL
Qu'est-ce qu'un mouvement social ?
[lundi 04 février 2013 - 14:00]
Sociologie
Couverture ouvrage
Histoire des mouvements sociaux de 1814 à nos jours
Éditeur : La Découverte
800 pages / 32 € sur
Sociologie
Couverture ouvrage
Alain Touraine, sociologie de l'action. Pour une sociologie des mouvements sociaux.
Éditeur : Ellipses
156 pages / 13,97 € sur
Sociologie
Couverture ouvrage
L'espace des mouvements sociaux
Éditeur : Editions du Croquant
285 pages / 19 € sur
Résumé : Trois ouvrages dédiés à l'analyse historique et théorique des mouvements sociaux.

La sociologie des mouvements sociaux constitue aujourd’hui un sous-champ bien distinct des sciences sociales, à l’intersection des sciences politiques, de la sociologie, et de l’histoire moderne et contemporaine, avec ses grandes études classiques, ses manuels et ses recueils de textes, ses revues, ses sections spécialisées au sein des associations professionnelles de science politique et de sociologie. La bibliographie des études relevant de ce champ de recherche est à ce point pléthorique que, comme l’écrivait Georgy Katsiaficas, la sociologie des mouvements sociaux est elle-même devenue un événement sociologique sur lequel les sociologues se sont mis à écrire  

La constitution de ce secteur de recherche en France est relativement récente, datant d’une petite vingtaine d’années, alors qu’elle remonte aux Etats-Unis au début des années 1970. Le développement des études en langue française sur les mouvements sociaux n’en a pas moins été extrêmement rapide et fructueux, s’intéressant à des objets et sollicitant les perspectives théoriques des plus diverses. C’est ainsi que chaque année ce champ de recherche s’enrichit d’au moins une demi-douzaine de nouveaux ouvrages, sans compter les articles, les actes de colloques et les travaux universitaires qui lui sont consacrés. Les trois ouvrages dont il va être question ici nous semblent tout à fait représentatifs de la diversité des approches adoptées dans le domaine de la sociologie des mouvements sociaux, lequel constitue sans doute l'un des secteurs les plus intéressants de la sociologie contemporaine.

Le premier, dirigé par Michel Pigenet et Danielle Tartakowsky (à laquelle nous devons déjà un remarquable ouvrage sur cette question, publié chez Aubier en 1998 sous le titre de Le pouvoir est dans la rue. Crises politiques et manifestations en France) privilégie une approche nettement historique, et s’intéresse aux processus concrets de mobilisations collectives, en se proposant d’en évaluer le rôle, en interaction avec d’autres, dans la configuration de la France du XIXe siècle à nos jours. Par là, il vient combler une importante lacune car, si nous disposions déjà d’un ouvrage de synthèse écrit par l’une des figures majeures de la sociologie américaine des mouvements sociaux - à savoir Charles Tilly  , lequel s’est aussi essayé à écrire une histoire des mouvements sociaux à l’échelle mondiale dans un livre de format relativement modeste, devenu un classique du genre   –, et si nous disposions également d’un ouvrage répertoriant l’ensemble des concepts et des notions de la sociologie des mouvements sociaux, visant à en expliquer l’origine et le développement, à en préciser les usages et à exposer les débats qu’ils suscitent  , il manquait un ouvrage réalisant la synthèse de ces deux types d’approche. C’est cette tâche que s’efforce de mener à bien le volume d’Histoire des mouvements sociaux en France de 1814 à nos jours, en décrivant par le menu tous les mouvements sociaux qui ont pu agiter la France depuis deux siècles – des révolutions aux émeutes, en passant par les rébellions, les grèves, les pétitions, etc. –, sans rien ignorer des apports conceptuels et méthodologiques de la sociologie des mouvements sociaux, dont plusieurs des principaux contributeurs en France figurent parmi les auteurs.

La difficulté principale que rencontre un tel projet tient bien entendu à la délimitation conceptuelle de son objet. Qu’est-ce en effet qu’un mouvement social ? Les différentes définitions des mouvements sociaux disponibles dans la littérature sociologique mettent l’accent, selon les auteurs, sur telle ou telle de leurs composantes  . Une première composante fondamentale d’un mouvement social est sa dimension collective – ce qui explique que la notion d’action collective soit généralement utilisée en synonyme de mouvement social. Les actions individuelles de résistance et de révolte, déconnectées de tout support ou cadre collectif, comme celles qu’analysent James Scott et Asef Bayat dans des ouvrages au demeurant passionnants  , quels que puissent être les effets d’agrégation qu’elles induisent, ne relèvent pas stricto sensu de la sociologie des mouvements sociaux en ce que manque toute dimension d’action concertée.

En outre, de nombreuses définitions des mouvements sociaux associent, selon des combinaisons variables, ces différents traits constitutifs que seraient une dimension perturbatrice, une exclusion du jeu politique "légitime" ou "institutionnel", et un recours privilégié au sein des couches sociales "dominées". L’action collective protestataire serait un des rares registres d’intervention dans le jeu politique accessibles aux groupes exclus du système politique, une "arme des faibles" en quelque sorte, permettant aux "sans voix" (aux "challengers", comme le dit Charles Tilly) de se faire entendre lorsque les voies d’expression politique ordinaires – c’est-à-dire, en premier lieu, par la délégation électorale – leur sont fermées.               

Il va de soi que ces composantes définitionnelles du concept de mouvement social font l’objet d’un débat permanent entre spécialistes des sciences sociales et philosophes, notamment au sujet de la seconde composante, qui est de toute évidence emprunte d’une vision légitimiste très discutable : considérer que l’action des mouvements sociaux relève d’une forme non conventionnelle de participation politique, c’est la poser dans un rapport défavorable, et de moindre légitimité, avec les formes supposées conventionnelles et pleinement légitimes de participation, c’est-à-dire le vote. Mais un autre débat, plus central peut-être, a longtemps divisé le champ de recherche dédié aux mouvements sociaux, portant sur la question de savoir si ce que l’on a appelé les nouveaux mouvements sociaux (NMS) renvoyaient à une réalité historique, ou ne constituaient qu’une construction de sociologue.

Le paradigme des nouveaux mouvements sociaux s’est développé dans deux registres, en faisant aller de pair les analyses macrosociologiques sur les transformations de la société post-industrielle et de la culture post-matérialiste, et des analyses microsociologiques sur les inventions de nouveaux schémas culturels, styles de vie et référents d’identité par des individus et des collectifs. Selon ce paradigme, nous serions sortis d’un système d’historicité et de conflictualité centré autour de l’économie productive et de la classe ouvrière, des luttes des organisations syndicales pour l’augmentation des salaires et de la redistribution des richesses par l’Etat social. Les nouveaux mouvements sociaux tendraient à se substituer aux partis et syndicats de gauche, en recourant à des tactiques de mobilisation de résistance et de protestations distinctes de la classe ouvrière, laquelle, du fait de son institutionnalisation, aurait cessé d’être l’acteur central des changements sociaux. Mai 68, de ce point de vue, signerait l’entrée dans ce nouveau système d’action historique.

Les travaux d’Alain Touraine et de son école ont été largement consacrés à la mise au jour du caractère historiquement inédit des nouveaux mouvements sociaux et à l’élaboration d’une grille d’analyse sociologique ajustée à leur originalité. C’est à l’examen détaillé de l’œuvre fondatrice de cette nouvelle approche sociologique, connue sous le nom d’"actionnalisme",   qu’est consacré le livre de Jean-Paul Lebel, lequel emprunte son titre à celui qu’Alain Touraine a donné au livre qu’il a publié en 1965, et qui demeure à ce jour son œuvre la plus importante : la Sociologie de l’action, lequel a récemment fait l’objet d’une réédition profondément remaniée en 2000  . Parmi les enseignements riches et précis que contient l’étude de Jean-Paul Lebel se trouvent les remarques qu’il consacre aux conditions dans lesquelles le chef d’œuvre d’Alain Touraine a été publié et à la façon dont il a été reçu par l’institution. La Sociologie de l’action est issue d’une thèse de doctorat écrite sous la direction de Raymond Aron, lequel a relaté dans ses mémoires, en un passage fameux, la manière dont s’était déroulée la soutenance, devant un jury composé de Raymond Aron (président), Jean Stoetzel, Georges Friedmann, Georges Gurvitch et Ernest Labrousse. Selon le témoignage d’Aron, Alain Touraine prit la parole devant une salle comble en présentant sa thèse "avec un élan de conquistador", et la conclut "par un poème en espagnol". Puis vint le tour aux membres du jury de prendre la parole : "Je reprochai à Touraine", écrit Aron, "de se lancer dans des analyses plus philosophiques que sociologiques sans la maîtrise des concepts, sans la formation du philosophe. (…) Peut-être mon intervention n'aurait-elle pas été aussi dévastatrice, si elle n'avait encouragé Friedmann et Stoetzel à une surenchère de sévérité. Décontenancé, Touraine renonça presque à se défendre. L'atmosphère se fit irrespirable ; Labrousse me murmurait : C'est trop, ce n'est pas possible. J. Le Goff s'agitait sur son banc, tenté de prendre la parole pour interpeller les juges : G. Friedmann, le maître et le protecteur tout d'un coup si dur, et J. Stoetzel, venu d'un univers étranger à la VIe section. Alain Touraine revécut pendant des semaines, en rêve ou plutôt en cauchemar, cet après-midi"  .

Le plus étonnant dans ce que Touraine lui-même appellera plus tard cette "mise à mort cérémonielle" , est  qu’elle témoigne d’une sorte de levée de boucliers de l’institution à l’encontre d’un ouvrage qui, rétrospectivement, apparaît aux yeux de certains sociologues contemporains comme étant non seulement bien moins novateur qu’il prétendait l’être, mais même à certains égards égarant, voire stérilisant.

Ainsi que l’a démontré Lilian Mathieu en un chapitre magistral de son essai sur La démocratie protestataire  , la fascination pour l’objet, l’impatience à théoriser l’immédiat, débouche chez Touraine  sur une célébration complice de la nouveauté, qui néglige le fait que nombre des traits associés au "nouveau" se retrouvent sans peine dans diverses séquences de mobilisations "anciennes", et c’est en cela que l’histoire des mouvements sociaux peut se révéler utile. La revendication de la journée de travail de huit heures par le mouvement ouvrier du début du XXe siècle n’était-elle pas qualitative ? Les occupations d’usine, les marches de chômeurs qui ont marqué les années 1930 n’incarnaient-elles pas des innovations tactiques comparables à celles des "nouvelles" mobilisations récentes ? La revendication d’égalité de droits qui a structuré dans les années 1950 et 1960 le "vieux" mouvement noir pour les droits civiques n’était-elle pas éminemment qualitative et post-matérialiste ?

Plus embarrassante encore, aux yeux de certains sociologues, que les raccourcis théoriques et historiques des travaux d’Alain Touraine, est la posture bien particulière qu’il a adoptée à l’égard des mobilisations contestataires. S’autorisant de sa position de surplomb, Alain Touraine aurait visé, non pas seulement à livrer la clé de l’intelligibilité des nouveaux mouvements sociaux, mais à révéler aux acteurs eux-mêmes le "sens" de leur combat. C’est ainsi qu’il fut conduit à formuler une diagnostic sévère sur cet épisode clé de la reprise contestataire que fut le mouvement contre le "plan Juppé" de décembre 1995, dans lequel Touraine n’a voulu voir que la défense égoïste et d’arrière-garde des salariés protégés des services publics   . Comme l’a souligné Annie Collovald, il importe de se méfier des usages normatifs de l’opposition entre un militantisme ancien (matérialiste, symboliquement dévalorisé par son caractère "intéressé") et un militantisme nouveau (post-matérialiste et donc censément plus noble, bénéficiant de l’onction de la nouveauté et de la modernité), car en invoquant cette distinction certains sociologues se sont engagés dans une entreprise à la fois politique et intellectuelle de disqualification des formes traditionnelles et ouvrière d’engagement, en s’autorisant à décréter de haut ce que sont les vrais mouvements sociaux, selon qu’ils s’engagent ou non dans la direction (libérale) de ce qu’ils tiennent pour la modernité  . "Que ce soit par myopie d’analyse, dépit que la réalité sociale ait infirmé ses prédictions ou inclination sociale-libérale", écrit Lilian Mathieu, "le jugement de Touraine apparaît aujourd’hui invalidé : le mouvement de décembre 1995 a bel et bien ‘favorisé l’expression de revendications qui mettent en cause, au-delà d’intérêts particuliers, si importants soient-ils, l’orientation d’une société tout entière’ en impulsant une dynamique de contestation des politiques néolibérales dont l’émergence du mouvement altermondialiste (...) a été la plus vigoureuse expression"  .

Dominée jusqu’au début des années 1990 tant par l’école d’Alain Touraine que par la vulgate marxiste-léniniste, l’analyse des mouvements sociaux a connu un vif essor en soumettant ces deux types d’approche à une critique sans concessions, et en important de nouveaux cadres d’analyse pour la plupart forgés aux Etats-Unis, davantage attentifs aux formes et aux conditions concrètes de mobilisation, à la constitution interne des mouvements sociaux, ainsi qu’à leurs relations avec leur environnement social et politique.

Les différents ouvrages de Lilian Mathieu, lequel s’est imposé en France comme l’un des théoriciens les plus féconds des mouvements sociaux, sont on ne peut plus éloignés de la posture adoptée par l’école de Touraine. Il ne s’agit jamais pour Lilian Mathieu, comme il le dit dans l’introduction de Comment lutter ?  ,  de révéler aux militants ce qu’ils ignoreraient et de se poser à leur égard en conseiller ou en donneur de leçons, mais de rendre compte, avec les outils conceptuels forgés par les sciences sociales, de mécanismes et de processus dont ils ont généralement une connaissance d’ordre avant tout pratique, et ainsi de susciter un déplacement du regard, et non pas une conversion du regard. Le sociologue doit renoncer à la prétention d’avoir "le dernier mot" sur le militant, car aussi erronée que puisse être d’un point de vue scientifique une conception militante, elle peut se révéler d’une efficacité mobilisatrice bien supérieure à la plus raffinée des analyses sociologiques. Ce qui ne signifie bien sûr pas que le sociologue ne doit pas travailler à élaborer un modèle d’intelligibilité des mouvements sociaux, et c'est ce à quoi s’emploie depuis plusieurs années Lilian Mathieu en s’inspirant de la sociologie de la différenciation sociale selon laquelle la société est composée de multiples "systèmes fonctionnels" (Niklas Luhmann) ou de multiples "champs" (Pierre Bourdieu), c’est-à-dire de multiples domaines d’activité relativement indépendants les uns des autres, où les pratiques des agents sont façonnées par le fait qu’elles sont situées dans tel ou tel univers social donné et prennent leur sens en regard de ses principes spécifiques.

La thèse qu’avance Lilian Mathieu dans L’espace des mouvements sociaux, qui est à ce jour, nous semble-t-il, le livre le plus dense et le plus ambitieux de l’auteur, est que l’activité protestataire relève d’un domaine de pratique et de sens relativement autonome au sein du monde social, qu’elle constitue donc un "champ" ou un "espace" singulier, et qu’il est nécessaire pour la comprendre d’élucider les logiques, les modes de fonctionnement, les enjeux et les références qui lui sont propres. L’ouvrage, issu d’un mémoire d’habilitation à diriger les recherches soutenu à l’Ecole normale supérieure de Lyon en 2008, se distingue par son haut niveau d’élaboration théorique et par sa parfaite maîtrise de la vaste littérature produite dans le domaine de la sociologie des mouvements sociaux, se révélera sans doute  d’une lecture difficile pour ceux qui ne sont pas familiers de ce champ de recherche, mais la grande clarté de l’écriture permet à tout instant de surmonter les difficultés, et l’intérêt réel des analyses qui y sont conduites justifie amplement tous les efforts.       
 

Hicham-Stéphane AFEISSA
Titre du livre : Histoire des mouvements sociaux de 1814 à nos jours
Auteur : Danielle Tartakowsky, Michel Pigenet
Éditeur : La Découverte
Date de publication : 24/01/13
N° ISBN : 9782707169853
Titre du livre : Alain Touraine, sociologie de l'action. Pour une sociologie des mouvements sociaux.
Auteur : Jean-Paul Lebel
Éditeur : Ellipses
Date de publication : 24/01/13
N° ISBN : 9782729871222
Titre du livre : L'espace des mouvements sociaux
Auteur : Lilian Mathieu
Éditeur : Editions du Croquant
Date de publication : 24/01/13
N° ISBN : 9782365120029
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