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[lundi 28 janvier 2013 - 09:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
L'éternité par les astres
Éditeur : Les Impressions Nouvelles
125 pages / 12,35 € sur
Résumé : Un ouvrage peu connu de Blanqui, grâce auquel relire les rapports sciences et politique.  

Auguste Blanqui (1805-1881) est en prison lorsqu'il entreprend la rédaction de cet ouvrage (1871), exhumé en 1973 par Miguel Abensour et Valentin Pelosse. Le terme mis à la Commune de Paris, a pour conséquence, au demeurant "curieuse", puisqu'il était déjà emprisonné au moment de l'insurrection, son envoi dans cette prison du fort du Taureau, dans laquelle il se lance alors dans une immense spéculation cosmologique. Encore ne fait-il qu'en esquisser les traits saillants, renouvelant surtout (ou plutôt rompant avec) les appréciations que l'on devait à l'époque à Charles Fourier, Jean Reynaud, Camille Flammarion, dans les milieux révolutionnaires (saint-simoniens, fouriéristes, ...), et qui portaient implicitement sur les rapports entre ordre de la nature et ordre politique.

L' énigme de l'univers est en permanence devant chaque pensée. L'esprit veut la déchiffrer à tout prix. Il veut comprendre les immenses tourbillons de l'univers, les mêlées furieuses qui se sont engagées durant d'innombrables années entre des astres en flamme, et la manière dont ce pandémonium répond aux lois de la nature. L'astronomie répond-elle à ses questions ?

Tel est le point de départ de Blanqui, qui justifie une affirmation primordiale : "L'univers est infini dans le temps et dans l'espace, éternel, sans bornes et indivisible". Il n'a ni centre ni circonférence. Il est dynamique. Il s'offre à nos observations et raisonnements. Par ces quelques mots, Blanqui a déjà traduit tout une histoire : celle du regard de l'homme sur l'univers, de la rupture avec l'antique notion de cosmos, de la construction de l'observation scientifique et de sa rupture avec l'ordre divin, et celle du monde moderne. Et Blanqui de poursuivre : "la matière n'est pas sortie du néant. Elle n'y entrera point. Elle est éternelle, impérissable". Une profession de foi matérialiste, dans la lignée d'Epicure, Lucrèce, ...

L'univers, par conséquent, ne tient pas non plus dans notre regard. Il ne nous montre qu'un bien petit coin. Et dans ce coin, nous voyons des planètes, des étoiles, des points imperceptibles piqués au firmament. Là encore, Blanqui, sans documents, construit des images de physique qui touchent juste. Il parle des distances, des éloignements des corps, des calculs des astronomes. Il renvoie à la science au travail.

Et de renchérir : "La nature est merveilleuse dans l'art d'adapter les organismes aux milieux, sans s'écarter jamais d'un plan général qui domine toutes ses œuvres". Le lecteur l'aura compris, avec cet ouvrage, apparemment très éloigné de toute considération politique, Blanqui se mue en savant, épistémologue et philosophe. Ce qui l'intéresse se lit dans les sciences de l'époque, dans les doctrines acceptées alors, et les analyses expérimentales. Cela dit, ce n'est pas amour de la science uniquement, ou esthétique du savoir qui président à cet écrit. Plutôt la poursuite de la dénonciation des "chimères". Parmi elles, les oracles, les signes du ciel, les renvois à l'au-delà. Les comètes n'ont-elles pas été prises longtemps pour des messagères de mort. Blanqui s'inquiète à juste titre des savoirs et de leur diffusion. C'est-à-dire aussi de la lutte contre les illusions et l'irrationalisme.

Mais ce qui nous reconduit à l'humain est aussi inclus dans cet état des savoirs scientifiques (Laplace, Herschel, Arago, les mathématiciens, ...). Parler de la naissance de l'univers, des étoiles et de la terre, c'est aussi entreprendre une description de la finitude humaine, cette fois reliée à l'univers et non plus à une divinité. Certes, le terme "se comptera par siècles, sans doute, mais la pente descend". Si la matière est éternelle, ses formes ne le sont pas. Toutes ses formes, humbles ou sublimes, sont transitoires, périssables. Les astres naissent, brillent, s'éteignent.

Heureusement, "avant ce terme fatal, l'humanité aura le temps d'apprendre bien des choses". Difficile de savoir si cette parole est seulement consolante ou réaliste. Ce qui est certain, c'est que Blanqui sait parfaitement quels types d'espoirs il peut mettre dans les connaissances scientifiques. En ce sens, il se réclame d'une épistémologie du calme et de la quiétude. La connaissance rationnelle et raisonnable de la mécanique planétaire - Stello-planétaire, formée d'une série infinie de systèmes, provenant tous d'une nébuleuse volatilisée, qui s'est condensée en soleil et en planète - donne à chaque humain des ressources pour la tranquillité de l'âme.

C'est ainsi qu'au chapitre VI, il s'attaque à la question de l'origine des mondes, question de l'origine dont on sait qu'elle met les religions sur les rangs des systèmes prétendument explicatifs. Blanqui n'hésite pas à faire le tour de la question, mais aussi celui des erreurs, des hypothèses et des illusions. Il interroge Laplace, mais Laplace ne répond pas vraiment. La question des origines, répète-t-il, est très sérieuse. "Laplace en a fait bon marché, ou plutôt il n'en tient nul compte, et ne daigne ou n'ose même pas en parler".

En un mot, c'est aussi à nous de regarder et de conclure, au lieu de nous soumettre à des images fantasmatiques. C'est à nous aussi de ne pas projeter sur l'univers nos fantasmes. C'est à nous de ne pas prêter à la nature des caractéristiques morales. La nature est neutre axiologiquement. "Ce qu'elle fait, elle ne le fait pas exprès". Elle travaille à colin-maillard, détruit, crée, transforme. Le reste ne la regarde pas.

Evidemment, au milieu de cet univers, les hommes, et par un autre biais nous sommes à nouveau reconduits à l'humain. Les hommes ont des problèmes moraux, politiques, sociaux. Si les hommes dérangent peu la matière, en revanche, ils se dérangent beaucoup eux-mêmes. Leur turbulence ne trouble jamais sérieusement la marche naturelle des phénomènes physiques, mais elle bouleverse l'humanité. Mais c'est autre chose.

Ce n'est pas en fonction de l'ordre de la nature que Blanqui se trouve en prison. Au-delà du théâtre de la vie organique, il convient donc de revenir à la politique et aux ordres sociaux. La nature ne saurait être, à aucun titre, un modèle pour quelqu'affaire humaine que ce soit.

Cet opuscule peu connu, relève donc de plusieurs ordres (scientifique, éthique, politique, pédagogique). Il y a dans la pensée de Blanqui plusieurs objectif. Celui, certes, de dédouaner la politique de tout ordre extérieur. Ni le Ciel ni la nature ne sont des causes quelconques susceptibles d'expliquer le sort politique des hommes. Mais il y a aussi un objectif éthique de construction d'une conception générale du monde, susceptible d'englober et la nature et les hommes, chacun dans leur ordre propre. Enfin, il y a un objectif complémentaire assumé par le révolutionnaire : celui de diffuser des réflexions et des connaissances qui doivent participer à l'émancipation des hommes.

Dans sa préface, Jacques Rancière relève d'abord l'analogie entre le prisonnier dans sa cage et l'homme regardant l'univers. C'est pour mieux souligner le sérieux du travail de Blanqui. Il prend ensuite la mesure du vocabulaire utilisé par l'auteur, qui ne cesse de construire des figures analogiques : "la police" de la gravitation terrestre, "les captives suppliantes", ... Il insiste alors sur le fait que Blanqui ne se perd ni dans un système de continuité entre science de la nature et science de l'histoire (anti-Engels), ni dans l'âge positiviste de la foi stupide dans le progrès de la science (anti-Comte). Et pourtant, les rapports entre les sciences en question sont déjà inscrits dans le vieux nom de révolution employé dans les deux cas, signifiant d'abord le cours régulier des corps célestes, mais se renversant ensuite en renversement violent de l'ordre gouvernant les choses humaines.

Et Rancière d'insister, à juste titre. Blanqui ne dépouille pas le Ciel de son voile religieux pour mettre l'idée d'un ordre immuable de la nature au service de l'ordre politique existant. Laplace, en ce sens, avait allégorisé cet accord entre la régularité des planètes et un ordre des choses politiques vainqueur des météores de passage. Blanqui prend le parti inverse : si l'ordre humain est sujet à des perturbations désastreuses, c'est qu'il n'est point à l'image de l'ordre des planètes. La contemplation de la mécanique céleste ne permet pas de déduire ce que nous avons à faire (ou ne pas faire). Le positivisme est avant tout la religion qui met la science au service de l'ordre établi. Pour contrer l'alliance de la science avec l'ordre politique, en astronomie comme en politique, il faut briser le double interdit comtien. Il faut restituer la considération de l'univers aux énigmes de l'ordre sidéral, aux lois de la matière. Le système du monde sera ainsi rendu au grand matérialisme. Il faut reconsidérer la politique à la lumière des rapports de force sociaux. Pas de loi univoque du progrès donc. Aucune résignation n'est admissible !

Mais aussi la possibilité du communisme, débarrassé de toute relation à Dieu et à la nature. Ni théologie, ni téléologie de la nature ou de l'histoire. Un communisme qui ne s'inscrit dans aucun progrès automatique, mais qui élabore son progrès sans croire à une vision unitaire de l'histoire.

 

Christian RUBY
Titre du livre : L'éternité par les astres
Auteur : Auguste Blanqui
Éditeur : Les Impressions Nouvelles
Collection : Réflexions faites
Date de publication : 25/01/13
N° ISBN : 2874491551
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