La phrase

Il me semble qu’il y a aujourd’hui une confusion entre espace public et espace privé : les gens parlent des œuvres comme si elles étaient dans leur salon, chacun se croit chez soi face aux espaces de création. Or, le terrain de l’art doit permettre aux artistes de casser les choses, les démonter, les observer et les exposer autrement. L’opposition entre liberté de parole et liberté d’expression se répète un peu trop souvent, et je ne vois pas de limite à ce type d’actions.

Diane Ducruet au sujet son oeuvre censurée au Mois de la photo, Le Monde , 4 novembre 2014  

La mise en mémoire n’est pas un long fleuve tranquille
[samedi 02 février 2013 - 10:00]
Urbanisme
Couverture ouvrage
Le Mémorial de l'abolition de l'esclavage de Nantes : Enjeux et controverses (1998-2012)
Éditeur : Presses universitaires de Rennes (PUR)
286 pages
Résumé : L’ouvrage, abondamment illustré, retrace les épisodes marquants et les acteurs clés de la construction du mémorial de l’esclavage dans le port négrier que fut la ville de Nantes. Plus que d’histoire, il s’agit de mémoire, et des enjeux de sa mise en scène dans l’espace public. 

Le Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes a été inauguré au printemps 2012. Par la longueur du processus, par le jeu des nombreux acteurs impliqués, par l’ampleur du projet lui-même, par sa portée symbolique enfin, c’est en France un cas à la fois unique et exemplaire dont ce livre généreusement illustré rend compte. Mieux : au fil des pages, le lecteur est invité à partager les éléments, étape par étape, d’une véritable aventure politique, artistique, culturelle, urbaine : la mise en mémoire n’est pas un long fleuve tranquille… 

Le parti pris de ne pas traiter la question en surplomb – par exemple en renonçant à introduire l’ouvrage par un chapitre sur la Nantes de la traite négrière – annonce que c’est dans l’ici et maintenant que se joue la construction mémorielle : musée ou monument ? Pédagogie ou recueillement ? Explication ou évocation ? Pourquoi, pour quoi, et à quelles fins ? L’issue nantaise est connue, mais sans l’action du collectif qui, dès 1998, se mobilise pour que le 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage ne passe pas inaperçu, sans l’engagement de la municipalité dont le conseil vote le projet – municipalité dont le maire, Jean-Marc Ayrault, a bien compris que la ville avait aussi changé dans son peuplement, plus diversifié depuis une décennie, - et, peut-être, sans l’acte de vandalisme, le 1er mai 1998, contre la statue à l’emplacement provisoire du premier mémorial qui coalise les indignations, le mémorial n’aurait pas vu le jour. Cette chronique de la construction d’un lieu de mémoire du passé esclavagiste vient s’inscrire avec profit dans les recherches sur la mise en mémoire et donc la résistance à l’obscurité de l’oubli. Ce faisant, elle met en lumière à partir du présent le versant français de la traite négrière entre Europe, Afrique et Amériques, siècles d’esclavage et de commerce triangulaire longtemps occultés et refoulés, y compris (et surtout ?) dans une ville qui fut, aux XVIIIème et XIXème siècle encore, même après son interdiction, le principal port négrier français. Les périodes de remise en question alternent avec des moments de décision, les reprises succèdent aux ruptures : le jeu complexe des stratégies d’action éclaire indiscutablement la complexité et l’importance, au tournant du 21ème siècle, des enjeux de mémoire. C’est sur le terrain symbolique que se décident désormais – ou de manière plus évidente qu’avant -  les échecs et les succès des projets politiques au sens large. Avec le mémorial de l’abolition de l’esclavage, ce n’est pas seulement une idée qui a triomphé, mais une alliance d’acteurs porteuse d’un message d’émancipation qui pourrait favoriser (mais il faut garder le conditionnel), au-delà des mythes républicains, "l’invention d’un espace public pluriel" 

Aboutissement de onze années d'une immersion patiente dans le monde agissant, contradictoire et parfois harassant des associations, de la municipalité, du pouvoir central, de la société civile et des artistes, l’ouvrage, que l’on peut donc dire engagé, retrace les enjeux, les rebondissements, et l’issue d’une conquête. Il s’inscrit dans une volonté, partagée mais aussi contestée, et dont la dimension n’est pas seulement nationale. Ce faisant il apporte sa pierre aux analyses des manières de réécriture de l’histoire et du renouveau des revendications mémorielles, de plus en plus dynamiques, du passé esclavagiste. Introduit efficacement par une mise en perspective du traitement par les historiens et par les politiques de la colonisation et de ses avatars, l’auteure prend ensuite le parti attendu d’un plan chronologique, les tensions autour de la réalisation du mémorial (il aura fallu quatorze années) constituant le fil directeur. 

On ouvre une élégante couverture bleu ciel à rabat, et d’abondantes illustrations (photographies, plans, documents d’archive, article de presse) jouant sur le noir et blanc apparaissent, rythmant le livre. Chaque chapitre comprend une à quatre pages de textes circonstanciés (extraits, entretiens, etc.) en caractères blancs sur fond anthracite, et une partie "documents", facsimilés d’articles souvent illustrés de photos dans toutes les nuances de gris ; à la fin, un cahier du projet des architectes, Krzysztof Wodiczko et Julian Bonder, quarantaine de pages sur papier glacé présentant dans le détail les étapes de la conception et de la réalisation au moyen de deux textes, l’un de 2001 et l’autre de 2004, et de photographies, cartes, croquis et plans. Ainsi le lecteur, qu’il ait ou non visité le mémorial, en comprend mieux les intentions et les attendus. En 286 pages plus un cahier, c’est donc la chronique de l’un des plus ambitieux projets qu’une municipalité française ait réalisé. La création de ce "lieu de mémoire et de combat"  , rend donc hommage aux victimes, mais surtout à une lutte (certes finalement victorieuse avec l’abolition, en 1848) mais dont les promoteurs soulignent qu’elle doit être objet de mémoire parce qu’elle n’en finit pas d’être actuelle

Dans le premier des six chapitres, l’auteure présente la genèse du mémorial nantais de l’abolition de l’esclavage. Si l’année 1998 trouve un ensemble d’acteurs déjà mobilisés, en particulier associatifs et historiens, une base politique et sociologique existe à l’échelle nationale mais surtout locale pour faire du 150ème anniversaire de l’abolition un véritable évènement. L’acte de vandalisme perpétré contre la statue préfigurant le mémorial conduit à l’adoption du projet par l’équipe municipale. Le second chapitre est consacré au projet nantais tel qu’il se donne à voir dans les débats, notamment avec l’association Les anneaux de la mémoire, partisan d’un projet plus international et à l’origine d’un réseau de 27 villes des Amériques fédérées par la volonté de renouveler non seulement la lecture de la traite et de l’esclavage, mais aussi d’agir pour des relations internationales plus équitables. Le choix de l’artiste Krzysztof Wodiczko est expliqué par la prise en compte du non-dit, de l’oublié et des effets induits du traumatisme, par la proposition d’un lieu permettant une expérience visuelle, physique, émotionnelle et intellectuelle, davantage qu’une expérience cognitive et documentaire. Des divergences d’un autre ordre sont abordées dans le troisième chapitre. L’auteure y décrit dans le détail la polémique autour du projet entre élus de gauche et droite pendant l’année 2004, et, évoquant l’existence de projets concurrents, mentionne rapidement les remises en cause auxquelles l’intervention du maire imposera finalement le silence. Le chapitre 4 précise les modifications apportées au projet, et suggère plus qu’il ne l’explique le lien entre choix politiques et choix artistiques. Le site, la forme, les matériaux, le surgissement à partir du sous-sol vers le sol, la proximité du fleuve, renforcent le caractère symbolique du mémorial. Si l’auteure souligne sa résonance avec les écrits du poète et intellectuel antillais Édouard Glissant pour lequel "le paysage ne peut pas être un simple décor de l’histoire"(…) qui surgit par en-dessous  , elle passe rapidement sur les significations des dissensions profondes qui émergent dans le contexte des débats autour de la loi Taubira (2001). Retour à Nantes, où le nouveau projet opère un abandon de l’espace pédagogique et de recherche en même temps qu’une réduction de son coût. L’absence de subvention de la part de l’Etat en redouble le caractère régional, voire nantais. Les deux derniers chapitres précisent les évolutions du chantier dans le nouveau contexte politique, à nouveau tiré du côté du national : le 31 janvier 2006, le président Chirac parachève la loi Taubira en faisant du 10 mai la date officielle de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions. Mais la mise en place d’un Centre national pour la mémoire de l’esclavage, dont Edouard Glissant est investi de la préfiguration, est abandonnée. La reconnaissance d’une nécessité commune, au-delà de la diversité des revendications mémorielles, s’en trouve remise en cause. Mieux, alors que surgissent des conflits entre les "héritiers"  , le maire de Nantes peut défendre, avec succès, l’image d’une "ville humaniste" et ouverte sur le monde, revendiquant un renouveau à la fois culturel, patrimonial et touristique. 

L’ampleur du décryptage effectué, au plus près des acteurs, est à saluer, d’autant que l’ouvrage offre l’occasion d’explorer, à travers un case study, les rapports entre mémoire et politique, et de plonger dans les controverses et débats qui ont jalonné le développement du projet. Pour expliquer ce long cheminement singulier et tout marqué de conflits, la chercheuse s’appuie sur un matériau varié. Outre des entretiens réalisés avec les différents acteurs du projet, la consultation des fonds d’archives de la ville de Nantes, elle a constitué une revue de presse conséquente et a suivi, pendant une dizaine d’années, les différentes étapes du projet in situ. Sur cette base, augmentée de travaux consacrés aux études postcoloniales, aux conflits de mémoire, aux représentations sociales de la traite négrière et de l’esclavage colonial, elle opère un lien avec l’histoire et ses réécritures. Elle peut donc, sur cette base, analyser également les conflits de pouvoir. Pourtant, la traduction effectuée par l’auteur de cette construction donne parfois l’impression d’interactions entre des protagonistes qui joueraient à égalité dans la même cour démocratique, où chacun trouverait finalement son compte de la réussite du projet, et où les outsiders passeraient par pertes et profits. La complexité du processus, les rapports de domination à l’œuvre dans le champ de la construction mémorielle, qui est aussi un champ structuré par l’oubli, le déni, sont-ils suffisamment donnés à voir ? Des pistes fécondes comme celle des tensions entre mémoire courte et mémoire longue, ouvrant le champ des relations entre les générations et le rapport aux héritages ; ou de la " rente discursive " et de la mobilisation, voire de la manipulation de la mémoire pour d’autres fins et au profit de groupes ou d’individus ; ou celle encore des usages attendus du mémorial et alentour, puisqu’il est aussi patrimonialisation, et œuvre d’art vivant dont l’objectif principal est d’entretenir la mémoire de l’esclavage et d’en célébrer l’abolition, ont été à peine esquissées. C’est ainsi que parfois, au cours de la lecture, l’épaisseur sociale (et historique) des discours et des actions des protagonistes s’efface, comme si l’objet Monument s’était surimposé au sujet Esclavage. Deux options plus radicales étaient possibles : interroger la réception, tout au long du processus, par les acteurs moins visibles, et problématiser plus avant le lien avec les composantes et les évolutions du débat national (voire international). Ou au contraire se placer délibérément du côté de l’artiste, et suivre avec lui les méandres, y compris publics et politiques, de la mise en place. Avec le choix du corpus journalistique mais aussi de la proximité avec l’architecte, l’auteur a pris place au centre, avec le risque de donner l’impression d’une position d’arbitre entre des parties alors même que les antagonismes auraient pu éclairer puissamment l’objet du livre, qui reste celui des chemins par lesquels la mémoire s’écrit et s’inscrit contradictoirement dans l’espace public. 

Le regain d’intérêt pour ce type de projet, depuis la multiplication des revendications mémorielles, particulièrement aux États-Unis, s’inscrit essentiellement dans le renouveau des études consacrées à la reconstruction de l’histoire, aux expressions symboliques des rapports identitaires ainsi qu’aux diverses manifestations des minorités (ou des minorisés) et de leur présence dans l’espace public dans un monde globalisé. Cet ouvrage est proposé au moment où la société française, occupée à revisiter son passé, privilégie certains faits historiques et en oublie d’autres. Au final, et malgré quelques regrets, le livre est une belle pierre dans le champ des enjeux politiques de l’art mémoriel, qu’il éclaire avec bonheur et contribue à élargir. À d’autres chercheurs de travailler sur d’autres lieux publics partagés qui ont contribué ou contribueront à la redéfinition de la mémoire et de l’histoire au sein de la société française, ou d’autres. Les voies de la constitution des lieux de mémoire restent à explorer.

 

Claire LEVY-VROELANT Et Jerry MICHEL
Titre du livre : Le Mémorial de l'abolition de l'esclavage de Nantes : Enjeux et controverses (1998-2012)
Auteur : Emmanuelle Chérel, Gabriela Brindis Alvarez
Éditeur : Presses universitaires de Rennes (PUR)
Date de publication : 05/04/12
N° ISBN : 2753517401
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