La phrase

Il y a d'excellentes raisons de combattre l'Occident, il y a d'excellentes raisons de vouloir la fin de cette société, et qui ne se réduisent en rien au fait de vouloir y répandre la terreur. Cazeneuve et les spin doctors de l'antiterrorisme n'y peuvent rien : ce n'est pas en enfermant toujours plus leurs ennemis dans la figure du monstre, ni en multipliant contre eux les procédures judiciaires les plus démentes, que les démocraties occidentales retrouveront leur honneur perdu.

Collectif de Tarnac, Le Monde, 18 juillet

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Des meurtres sans coupable
[mardi 22 janvier 2013 - 09:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Suicide et sacrifice : Le mode de destruction hypercapitaliste
Éditeur : Lignes
88 pages / 12,35 € sur
Résumé : Une nouvelle technique de rentabilité capitaliste : le suicide ? C'est la démonstration de l'auteur.  

L'auteur aurait pu intituler son ouvrage : "le suicideur", parce qu'il y construit une nouvelle catégorie de pensée, forgée par différence avec celles de "suicidé" et de "suicidaire". Le suicideur est celui qui provoque ou impose le suicide à quelqu'un d'autre, et surtout qui n'apparaît pas dans le geste commis. Comme nous allons l'observer, l'usage de cette nouvelle catégorie s'opère sans doute un peu à l'emporte pièce. Il n'en reste pas moins vrai qu'elle renvoie à de vrais problèmes, par lesquels nous sommes tous concernés, dans les sociétés européennes, sans aucun doute, et peut-être plus.

De quoi s'agit-il précisément ? L'auteur, philosophe, après avoir prononcé plusieurs communications en public, notamment au congrès Marx International, celui de 1995, et en s'inscrivant dans la lignée critique ouverte par Gilles Deleuze, lorsque ce dernier substitue au concept de "société de discipline" promu par Michel Foucault, le concept de "société de contrôle", tente de redessiner les caractéristiques de la société contemporaine, sous domination capitaliste. L'analyse de la surveillance désormais déployée, des caméras, satellites, profileurs et autres contrôleurs, est devenue insuffisante. C'était celle de Deleuze. Nous sommes (serions) entrés dans une nouvelle phase du capitalisme : l'hypercapitalisme.

Qu'entendre par là ? En bref, une société qui programme le suicide de ses membres, afin d'augmenter ses profits.

Rappelons, par l'intermédiaire de l'auteur, que le suicide est le plus indétectable des meurtres sociaux. Le suicide dont il va être question est le seul meurtre sans meurtrier. C'est un meurtre où le coupable, par définition, est déjà mort. Mais le suicideur est encore moins puni que tous les responsables possibles, à plus forte raison s'il a la puissance d'un système social bien établi.

Nous ne rappellerons pas la comptabilité macabre à partir de laquelle l'auteur se penche sur ce problème. On sait que les suicides sont nombreux, et augmentent d'année en année dans nos sociétés. Certains d'entre eux peuvent se rattacher à des phénomènes familiaux, amoureux ; et la nature de ceux-là se discute déjà. Mais certains sont très directement liés à la structure de la société et des entreprises. Des affaires récentes nous le font entendre. C'est de ces derniers qu'il est question ici.

De là la question : quelle peut bien être cette société qui a intérêt à un si grand nombre de suicides ? Quelle est la règle ontologique de ce nouveau capitalisme qui préfère détruire que produire ? Quelle révolution dans l'idée même de rentabilité permet d'envisager une rentabilité du suicide ?

Parti pris de l'auteur ? C'est désormais l'hyperrentabilité qui impose sa domination au monde en son entier : elle exige de tout être qu'il soit absolument rentable, c'est-à-dire qu'il rapporte tout et ne coûte rien. Ou qu'il disparaisse.

Nous aurions donc quitté le capitalisme, sous sa version ancienne, et serions entrés dans l'hypercapitalisme, dans lequel on ne produit plus de bien réels, mais des biens virtuels ; on ne se soucie ni de réalité, ni d'humanité.

Cet ouvrage construit son propos en multipliant les hyperboles. Ce qui est plus qu'un effet de style. Nous sommes entrés dans l'ère de l'hypertravail, explique-t-il, lequel se caractérise par le fait que celui qui imagine ajoute de la valeur à la chose, la valeur du temps qu'il a passé à en imaginer la valeur, l'usage et les qualités. Le temps passé à imaginer double la valeur de la marchandise. Mais nous sommes entrés aussi dans le temps de l'hyperréel : la conviction où nous sommes que les images et le virtuel sont ce qu'il y a de plus réel, parce que c'est ce qu'il y a de plus rentable, de plus valorisé, de plus spectaculaire. En un mot, c'est l'époque de l'hypercapitalisme.

Mais alors que faire des ouvriers ? Des chômeurs ? Pourquoi pas des suicidés, et nous revenons à la démonstration de l'auteur. Certes, ajoute-t-il, la société hypercapitaliste a besoin de cerveaux oisifs et disponibles pour ses spectacles et ses achats. Un ancien PDG de chaine de télévision l'a formulé sans ambages. Mais ces cerveaux doivent être riches ou du moins solvables. Or, que vendre aux chômeurs en fin de droit ? Que peut-on espérer vendre à cette moitié des habitants du monde qui sont aussi désespérément jeunes que pauvres ? Que vendre à l'Afrique, et à tous ces pays dont nous ne connaissons même pas le nom ?

La solution de ce problème : le suicide ! En ce sens, l'hypercapitalisme serait un mode de destruction, dans lequel l'essentiel de la haute rentabilité viendrait du démantèlement de pans entiers de l'appareil productif. L'auteur n'ajoute pas "ancien", ce qui pose un problème d'interprétation évident, mais il le laisse de côté. L'entreprise la plus rentable est celle qui supprime le plus de salaires. Quelques affaires récentes vont, il est vrai, en ce sens. Que devenez-vous lorsque vous n'avez plus de salaire ? C'est votre affaire ! Et le suicide est une bonne solution.

En montant encore d'un cran, l'auteur donne à comprendre que ce système qui commence par détruire toute réalité dans la chose, finit nécessairement par détruire toute réalité chez les personnes. Dans ce système, les personnes n'existent pas plus que les choses. Tous sont soumis à la même loi qui n'autorise que les existences absolument rentables, et détruit les autres.

Disons-le autrement : le suicide est le mode de sélection idéal, car aucune forme de tri sélectif autoritaire des existence n'est viable. On sait que le XX° siècle a multiplié les tentatives en ce sens. Tandis que le suicide est le mode de sélection idéal, car la victime assure elle-même sa destruction. Point besoin de tueurs, de massacres ou d'administration de la mort. C'est même la victime qui assume les coûts. Aucun risque pénal, de surcroît : c'est la victime qui porte l'entière responsabilité de sa mort.

Enfin, montre l'auteur, le suicide est le mode de sélection idéal, car il a deux faces qui correspondent exactement au choix devant lequel l'hypercapitalisme nous place : l'hypertravail ou la mort.

Evidemment, pour conduire au suicide, il faut bien déployer quelques techniques, dont l'auteur entreprend la liste. Il faut arriver à obtenir psychologiquement de ceux qui sont visés qu'ils sont des ratés. Il est indispensable qu'ils soient convaincus d'avoir raté leur vie. D'autre part, il faut qu'ils consomment : fortes doses d'alcool , de tabac, de drogues ou de médicaments. La solution est toute trouvée qui fait fructifier le capital en même temps. Enfin, il faut obtenir des décomptes à mettre sur le seul dos des suicidés : le cas du suicidé en effet se dilue dans les accidents de la route, ou les accidents cardio-vasculaires. Au passage, on relira avec attention ces pages du Capital de Marx, dans lequel il nous propose de lire le certificat de décès d'un accidenté du travail, qui, dit le certificat, est effectivement mort d'un arrêt du cœur ! Ce qui est indubitable.

Ces techniques sont décrites par l'auteur à partir de cinq chapitres. Ils sont consacrés successivement à : "Soyez rentables !", "Ayez peur !", "Enfermez-vous !", "N'existez pas !", et "Ne vous indignez pas !". Ainsi l'hypercapitalisme aurait-il ménagé un parcours en quelque sorte initiatique pour chacun d'entre nous, une formation itinérante, grâce à laquelle apprendre l'inexistence qui conduit simplement au suicide.

On pourrait çà et là objecter un certain nombre de choses à l'auteur. Parmi lesquelles son point de départ dans les statistiques du suicide, qui sont peu probantes. Parmi lesquelles encore ses commentaires sur les révoltes contemporaines devenues spectacles. Mais insistons moins sur ces points, finalement secondaires, que sur un autre : le caractère imprécateur de son analyse du capitalisme contemporain. Certes, et en cela il a bien raison de publier son ouvrage, il faut rendre hommage aux suicidés dont on sait qu'ils ont cédé évidemment aux eaux glacées du calcul égoïste, dispensées par le capital. Mais l'imprécation suffit-elle ? Et ne risque-t-elle pas de se retourner contre son propre discours ? Faut-il croire que d'un capitalisme à l'autre, il y a différence de nature ? Et si la différence n'est que de degré, comment penser les voies et les moyens de nous en extraire ?.

 

Christian RUBY
Titre du livre : Suicide et sacrifice : Le mode de destruction hypercapitaliste
Auteur : Jean-Paul Galibert
Éditeur : Lignes
Date de publication : 24/11/12
N° ISBN : 2355261156
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2 commentaires

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Chris43

27/01/13 11:03
Comment peut-on publier de telles inepties? La dialectique marxiste n'en finit pas de faire des ravages, heureusement limités à certains quartiers de Paris.

Merci pour cette critique.
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Curieux raisonnement !

26/01/13 19:23
Wikipedia indique "Selon l'InVS, le taux de mortalité par suicide est trois fois plus élevé chez les employés et les ouvriers que chez les cadres. Ce taux varie également selon les domaines d’activité. Les chiffres les plus élevés concernent le secteur de la santé et de l’action sociale (34,3/100 000) puis viennent ensuite les secteurs de l’administration publique (en dehors de la fonction publique d’État) (29,8/100 000), de la construction (27,3/100 000) et de l’immobilier (26,7/100 000). Un tiers des suicides est celui des personnes de plus de 65 ans. Selon Le Figaro, le taux de suicide des agriculteurs s'élève à 32 pour 100 000, contre 28 pour 100 000 chez les ouvriers et 8 pour 100 000 pour les « professions intellectuelles supérieures »."
Si l'on suit les raisonnements de JP Galibert, l'hypercapitalisme serait particulièrement présent dans la fonction publique et chez les retraités... Il est vraisemblable que l'auteur, tout à sa démonstration, trouvera une explication pour faire rentrer ces chiffres dans son schéma prédéterminé...

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