Littérature

Les Mutations de la lecture

Couverture ouvrage

Collectif Olivier Bessard-Banquy
Presses universitaires de Bordeaux (PUB) , 240 pages

Lire, objet de quel désir ?
[lundi 10 dcembre 2012]


Quelles voies restent envisageables pour les métiers du livre, à l’heure du “déclin” de la lecture ?

Parmi les grandes inquiétudes culturelles du nouveau siècle, celle qui concerne la lecture n’est pas la moindre. Elle mobilise les esprits, elle meuble les conversations, elle surgit au droit de la plupart des analyses de l’époque. Parlera-t-on de crise de la lecture, de désaffection radicale, de mutation ? C’est le parti pris de cet ouvrage, d’un ouvrage sur les ouvrages (lus, à lire) en quelque sorte, d’un appel à la lecture portant sur la lecture, ses modalités, et le nombre de lecteurs.

Un parti pris qui s’ouvre d’ailleurs sur une difficulté, puisque chacun a remarqué depuis longtemps que, dans les débats portant sur un tel thème, on confond allègrement la lecture avec la lecture du livre, et la lecture du livre avec la lecture du livre littéraire. Débats faussés, alors ? C’est à lire.

Une première remarque, pour ceux qui ne connaîtraient pas Les Cahiers du livre : Il s’agit d’une série d’ouvrages de recherche et d’analyse, copubliés par le pôle des métiers du livre de l’IUT Michel-de-Montaigne et les Presses universitaires de Bordeaux. L’objet de ces Cahiers est de s’intéresser aux arcanes des métiers du livre. Il accomplit cette tâche en deux parties, dont l’une consiste en “entretiens professionnels” (sociologues et éditeurs) et l’autre en “études éditoriales” lectorats, études de cas.

Une deuxième remarque, cette fois, pour ceux qui auraient oublié que le livre (au sens moderne, donc ni le papyrus, ni le manuscrit) et la lecture (individuelle, et non celle des réfectoires de couvents) ont une histoire : il faut d’abord se remémorer les batailles des Lumières en faveur du livre, entendu ici encore une fois au sens moderne du terme, pour comprendre certaines réactions contemporaines devant la désaffection dont nous parlons ici, au travers de cet ouvrage.

Le projet de formation de l’honnête homme au sein des canons classiques se cristallise effectivement dans un certain nombre d’ouvrages portant sur le livre, rédigés par les philosophes : Condorcet, Kant, Diderot ont commis des textes incontournables sur ces questions (“Qu’est-ce qu’un livre ?”, “Comment lire ?”, etc.). Il faut les relire pour comprendre la signification de certains désespoirs. Mais ce propos est trop court, s’il ne signale pas simultanément que beaucoup, dans le même cadre des Lumières, ont considéré longtemps la lecture comme dangereuse (nous ne parlons pas ici des autorités réactives, répétons-le), notamment à l’endroit des jeunes filles. La lecture pouvait égarer, disait-on, ou conduire aux rêves, voire aux fantasmes, risquant de conduire aux pires débauches, ou d’entretenir des passions coupables. Enfin, il convient encore de préciser que l’éducation à la lecture, et au pli du corps qu’elle exige, ne fut pas si aisée qu’on veut bien, de nos jours, l’imaginer. En un mot, la bataille qui a conduit notre civilisation vers le livre n’a pas été simple.

Cette deuxième remarque sert au moins à une chose. Souligner que les propos sur les “beautés” immédiates de la lecture, et sur l’existence d’un modèle de lecture aujourd’hui disparu, ne sont pas crédibles. Et, au passage, ils le sont d’autant moins que les propos tenus sont presque toujours enfermés dans de coupables problématiques : livre = littérature ; ou dans des oppositions non moins problématiques : culture vs “télé-poubelle” !

Le problème de notre époque demeure donc entier. Revenons-y. Statistiques mises à part, elles sont citées dans l’ouvrage, la polémique se déploie entre les approches suivantes. D’un côté, ceux qui considèrent que le patrimoine écrit est supérieur à tout autre, et qui affirment que les jeux vidéo, les clips télévisés, Internet, tout cela charrie en masse de l’information mais ni de la culture, ni de la pensée. Ils font valoir la littérature comme moyen de connaissance du monde essentiel et irremplaçable. De l’autre, ceux qui dénoncent cette passion excessive pour l’écrit et considèrent que toutes les productions doivent être offertes aux publics dans un souci de pluralité.

Le directeur de la publication se tient à égale distance de ces deux propositions : “Il faut éviter la complainte sur le mode du ‘rien n’est plus comme avant’ et s’interroger sur les causes et les conséquences d’une mutation des pratiques culturelles à l’ère de l’écran.” Il ne nous en renvoie pas moins aux statistiques (les revoilà) ; 74 % des Français de quinze ans et plus avaient lu, en 1997, au moins un livre au cours des douze derniers mois, ils ne sont plus que 70 % dix ans plus tard. 18 % avaient lu de dix à dix-neuf livres, et 19 % plus de vingt livres, ils ne sont plus que 14 % et 17 %. Néanmoins, nous choisissons de laisser de côté ces statistiques, chacun sachant bien que si on ne dispose pas des critères d’enquête et des éléments d’évaluation des analyses, les chiffres ne sont rien d’autre que des leurres destinés à provoquer la peur ou la joie.

Le directeur de la publication reconnaît d’ailleurs que “peu d’époques ont plus fait pour la lecture que la nôtre”. À l’école, les enseignants ne cessent de renvoyer aux livres en insistant sur leurs richesses, leurs surprises. Chaque année, des foires, des festivals, des salons rappellent la joie de lire et favorisent la rencontre des auteurs et des lecteurs. Des concours de nouvelles existent que les élèvent fréquentent. Des librairies d’un nouveau style se développent de nos jours. Des médiathèques sont ouvertes dans les villes.

Il n’en reste pas moins vrai qu’une lecture utilitariste s’est développée au détriment de la lecture savante. Pour beaucoup, la plongée dans les textes, n’est plus la promesse de vérité qu’elle était jadis. Elle est plus souvent un moyen de s’approprier au plus vite un contenu nécessaire. Dira-t-on qu’elle est ravalée au rang de simple technique ? Beaucoup le pensent en lui opposant l’ancienne lecture de plaisir, d’évasion et de songe.

Comment ne pas voir, cependant, que les analyses nous montrent une hausse du nombre de “gens qui lisent” (Nicole Robine). Évidemment, la question est de savoir “[…] qui lisent quoi ?”. Réponse : dans les enquêtes apparaissent des lectures qui n’avaient pas droit de cité auparavant, tels le roman sentimental ou le roman policier. Olivier Donnat, par ailleurs, nuance aussi de nombreux propos : “Gardons-nous, par ailleurs, de trop idéaliser la lecture des temps passés. Je pense qu’auparavant bien des gens lisaient entre autres parce qu’ils s’ennuyaient ou qu’ils n’avaient rien d’autre à faire et que la télévision et plus généralement les écrans occupent désormais largement le terrain.” On ajoutera à cet argument un autre propos qui n’a pas eu sa place dans cet ouvrage : on valorise (ou hypervalorise) les bibliothèques à l’encontre d’Internet, en spécifiant que sur Internet on trouve le meilleur et le pire. Comme si dans les bibliothèques, on ne pouvait trouver le pire ! Un peu d’humour, que diable, dans ce débat !

Le sociologue Bernard Lahire résume assez bien le point : “Il me semble que pour arriver à comprendre l’évolution des pratiques de lecture, il faut les restituer dans un ensemble de pratiques culturelles, qui sont effectivement liées à un modèle lettré ou humaniste.” À l’époque de la création du ministère de la Culture, il était encore évident que dans “culture”, on pouvait aisément repérer : le théâtre, la musique classique, les musées, l’art, la littérature, la philosophie… Chacun avait cette conception de la culture en tête. Alors que de nos jours, ces évidences sont tombées. De nombreuses pratiques culturelles ont gagné en légitimité. Des pratiques exclues de l’école, y sont désormais accueillies. Nous avons assisté, au cours du XXe siècle, à un phénomène d’accroissement du nombre des formes culturelles admises comme légitimes. Enfin, l’augmentation du nombre de genres légitimes contribue largement à une désacralisation de l’ensemble. Et les publics qui s’intéressent à des genres culturels plus modernes gagnent du terrain au détriment de ceux qui restent attachés à la culture lettrée traditionnelle.

Une remarque au passage : nulle indication ne précise qui pose les questions dans les interviews publiées dans la première partie de l’ouvrage. C’est un peu dommage, ou un peu gênant. On aurait aimé savoir qui construisait des questions prises entièrement dans la nostalgie et le regret d’une situation disparue, ou valorisant beaucoup les imprécateurs de l’époque (Renaud Camus, Alain Finkielkraut).

Un autre aspect de la question est fort bien repris par Martine Poulain, suggérant que le corpus de lecture actuel ne se limite plus, nous l’avons vu ci-dessus, aux classiques, mais des textes littéraires, des romans continuent de créer du lien. En fait, cette auteure déplace le centre du débat, vers le point focal, peu souvent énoncé, de tous les discours portant sur la lecture ou la non-lecture. Cette question du lien ou de ce qui peut encore faire lien dans la société contemporaine demeure centrale. Sachant que certains gouvernements ont pratiqués de grandes politiques du livre : prix unique du livre, valorisation des librairies, développement sans précédent des bibliothèques (cela étant, d’autres gouvernements ont détruit les bibliothèques françaises à l’étranger), et que les résultats ne sont pas probants, c’est probablement que la question a longtemps été mal posée. Et surtout, rappelle cette sociologue, il n’est pas céans d’opposer l’écran et l’imprimé. L’écrit et l’écran sont deux univers complémentaires. Et plus encore, affirme-t-elle, en nous laissant dans l’impasse : “Dans tout ce que je lis sur l’évolution de la lecture, je ne vois pas de nouvelles hypothèses fortes permettant de comprendre ces signes contradictoires, scolarisation massive et démocratisation de l’accès à la culture d’un côté, baisse des pratiques de lecture de l’autre.” Non qu’il n’y ait pas d’orientation envisageable, mais il faut sans doute travailler moins sur les quantités que sur les qualités (quel nouveau rapport à l’objet-livre se met en place ?).

Résumons l’essentiel de ce que ce livre propose : on ne peut regretter sans fin une sorte d’âge d’or des lettres, en inventant un moment mythique de communion littéraire. Trop de discours alarmistes ont été tenus sur le grand bazar du Net, sur le manque de certification des textes, sur le mélange sauvage qui règne sur la toile. D’ailleurs au détriment d’une autre réalité : la co-création sur Internet, la diffusion massive, le partage des données… À quoi s’ajoute que des processus de certification sont en cours d’élaboration sur de nombreux sites. En revanche, “les livres ne détiennent pas la vérité, pas plus qu’Internet”, cela fait bien longtemps, nous l’avons rappelé ci-dessus, qu’ils sont remplis, eux aussi, d’erreurs.

Dernière question à soulever, dans cet ordre d’idée : quand donc les éditeurs se lanceront-ils dans une politique massive et offensive de numérisation des livres ? Bonne question. C’est une autre économie du livre qui doit donc être envisagée. Et pour rassurer tout le monde, l’ouvrage montre que ce secteur économique, celui du livre numérique, n’est pas sans offrir quelques profits. Nonobstant le fait que la course au chiffre d’affaires s’accomplit sur des livres semblables et à partir de très peu d’auteurs (best-sellers, literary commercial fiction), les livres encyclopédiques (qui ont eu leur heure de gloire dans les années 1990), par exemple, ne faisant plus recette (ils sont concurrencés par Internet).

Le lecteur se souviendra de quelques grandes œuvres artistiques vouées à inciter à la lecture. Entre Fragonard et Magritte, les peintres ne se sont pas privés de souligner aux yeux du public l’importance de la lecture. En cela, ils accompagnaient une période de conquête de la lecture. La question inverse se pose de nos jours. À l’heure des mutations dont nous venons de parler, qui parle encore des livres et comment ? S’il ne s’agit que de pratiquer la nostalgie, on voit mal comment un tel discours pourrait pousser à lire. S’il s’agit de faire valoir encore l’opposition ou lire ou la bêtise, on voit mal comment le public pourrait se sentir concerné. Alors que reste-t-il ? Quel discours positif peut pousser vers le livre, en montrant qu’il ne s’agit pas seulement d’un objet matériel à prendre en main, mais aussi d’un objet à déguster dans l’effort de l’esprit, et dans une peine qui ne sera pas rétribuée ?

Cet ouvrage se voulait différent des autres ouvrages portant sur le même sujet. Il n’est pas certain qu’il ait atteint ce but. En revanche, là où il touche juste, c’est qu’il met bien au jour ce qui change pour les professionnels du livre dans la situation actuelle. Les mutations répertoriées bouleversent radicalement la face de l’édition et de la librairie..

 

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