La phrase

Brûler, en esprit, tous ces livres, tous ces mots – toutes ces incomparables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.

Philippe Jaccottet, “Carnets 1968-1979”, La Semaison, Œuvres, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 2014, p. 597  

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Un roi sans couronne : Fritz Mauthner et le scepticisme linguistique
[mercredi 21 novembre 2012 - 09:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Fritz Mauthner, scepticisme, linguistique et modernité. Une biographie intellectuelle
Éditeur : Bartillat
536 pages / 35 € sur
Philosophie
Couverture ouvrage
Le langage
Éditeur : Bartillat
178 pages / 22 € sur
Résumé : En publiant simultanément la biographie de Fritz Mauthner et la traduction de l'un de ses essais, Jacques Le Rider invite à la redécouverte d'un penseur injustement oublié.
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Qui est Fritz Mauthner ? Si l’on consulte sur ce point la notice biographique de Wikipédia, l’on apprendra que Fritz Mauthner est "un écrivain et philosophe de langue allemande né le 22 novembre 1849 à Hořice en Bohême et mort le 22 juin 1923 à Meersburg". Complétons l’information. Fritz Mauthner, quatrième des six enfants d’une famille juive de culture allemande, a passé son enfance dans la petite ville de Horzitz-Hořice, voisine de Sadowa, puis sa jeunesse à Prague. Au lendemain du baccalauréat, obtenu en 1869, il s’inscrit en droit, mais s’intéresse à d’autres disciplines (la philosophie, l’histoire de l’art, la théologie, l’archéologie, etc.). Fritz Mauthner se rêve poète et dramaturge, et commence à publier à compte d’auteur quelques sonnets, qui passent inaperçus. A l’automne 1873, il décide d’interrompre ses études universitaires sans avoir obtenu de diplôme et, après avoir travaillé quelque temps au titre de stagiaire dans un cabinet d’avocat, se consacre désormais à sa vocation littéraire. En 1874, sa première pièce de théâtre est produite au Deutsches Königliches Landesthetater de Prague. En 1875, il entre comme critique théâtral à la rédaction du journal Tagesbote aus Böhmen, puis, après son départ à Berlin en 1876, au journal Deutsches Montags-Blatt.

C’est dans ce dernier journal qu’il commence à publier à partir de juin 1878 des parodies littéraires (qu’il réunira en volume en 1879), lesquelles lui vaudront son premier grand succès de librairie (18 rééditions en un an !) et lanceront sa carrière à Berlin. Il deviendra, à compter de ce jour, un auteur prolifique, signant des dizaines de romans, collaborant avec de nombreux magazines, fondant même sa propre revue culturelle en 1890. Fritz Mauthner sera alors un critique fêté, un journaliste influent, un écrivain à succès, un des animateurs les plus actifs de la vie littéraire et théâtrale allemande.

De toute cette activité et de toute cette production, il ne reste pour ainsi dire rien aujourd’hui. L’homme de lettres, le poète, le dramaturge, le satiriste, le chroniqueur littéraire, le publiciste : aucun de ces différents visages de Fritz Mauthner n’a été retenu par la postérité. S’il ne s’était assez soudainement converti à la philosophie au début des années 1900, et s’il n’avait commencé à publier des travaux de linguistique et des monographies consacrées à quelques-uns des grands penseurs de l’histoire de la philosophie occidentale, le nom de Fritz Mauthner aurait été tout à fait oublié de nos jours.

La biographie intellectuelle de Mauthner que vient de publier Jacques Le Rider (qui paraît parallèlement à la traduction de l’un de ses essais datant de 1906) vise à rendre compte de cette stupéfiante conversion, laquelle préfigure et annonce à bien des égards le "tournant linguistique" que prendra la philosophie au XXe siècle. Fritz Mauthner apparaît ainsi comme étant un penseur injustement oublié, dont l’œuvre aura exercé une influence significative non seulement sur la formation de la tradition autrichienne de philosophie analytique (dont les jalons sont Bolzano, Brentano, Wittgenstein, et le Cercle de Vienne), mais encore sur la naissance d’une nouvelle littérature dont quelques-uns des représentants les plus illustres comptent parmi ses plus fidèles lecteurs (notamment Joyce, Beckett et Borges).          

La critique du langage de Fritz Mauthner

Par une ironie de l’histoire, il est probable que le nom de cet "écrivain et philosophe de langue allemande", qui aura publié de son vivant des milliers de pages, doive une bonne part de sa survie actuelle au fait d’avoir été mentionné par Wittgenstein dans une parenthèse de la proposition 4.00031 de son Tractatus logico-philosophicus : "Toute philosophie est ‘critique du langage’. (Non pas, il est vrai, au sens de Mauthner). Le mérite de Russell est d’avoir montré que la forme logique apparente de la proposition n’a pas besoin d’être sa forme réelle".

La remarque de Wittgenstein nous semble éclairante pour de multiples raisons. Tout d’abord en ce qu’elle indique justement le seul titre pour lequel la postérité a jugé digne de retenir le nom de Mauthner, à savoir pour sa contribution à la critique du langage. Ensuite, en ce qu’elle limite immédiatement l’importance de la filiation dans laquelle l’on pourrait être tenté d’inscrire le questionnement de Wittgenstein et celui de Mauthner. Enfin, en ce qu’elle suggère que l’importance réelle des écrits de Mauthner (qui justifie qu’ils soient mentionnés) ne demande peut-être pas à être située du côté de la philosophie, même s’ils ont une prétention philosophique.

De quoi est-il question dans le principal traité de linguistique philosophique que Mauthner publie en 1901-1902 sous le titre de Contributions à une critique du langage ? En un mot : de scepticisme linguistique. Influencée par la lecture de Kant, de Schopenhauer, de Nietzsche et de Humboldt, la critique du langage de Mauthner débouche sur la critique de la raison et de la connaissance, sur l’identification de la parole à la pensée, sur l’opposition du monde des mots et du monde réel, sur la conception des langues comme dispositifs métaphoriques, sur une réduction de la logique à la grammaire et sur la mise en cause des "fétiches verbaux" idéologiques et scientifiques. Les langues, selon Mauthner, consistent en actes de langage créateurs de lien social, d’une évidente utilité pragmatique, dotées de grandes ressources esthétiques, mais déficientes d’un point de vue cognitif en ce qu’elles se révèlent incapables de décrire le monde et de le connaître.

A en croire Jacques Le Rider (lequel se conforme d’ailleurs, sur ce point, à l’auto-interprétation de Mauthner), le scepticisme linguistique serait nourri de l’expérience de la guerre des langues à Prague et en Bohême, et répondrait à des motivations existentielles, conditionnées par la biographie et la situation historique de Mauthner. La critique du langage pourrait être interprétée comme un symptôme de la crise d’identité d’un Juif assimilé à la culture allemande et confronté au nouvel antisémitisme politique. L’idée que le nationalisme contemporain se fonde sur le concept abstrait de "langue nationale", que parler une langue c’est s’approprier les représentations nationales dont elle est le vecteur, est en effet le premier pas qui conduit de la critique du langage à la critique de l’idéologie nationaliste. "La" langue n’existe pas, affirme Mauthner : il n’y a que des langues individuelles ou des langues de communautés plus réduites que la nation, des idiomes ; il n’y a pas de langue parfaite, ni de langue supérieure aux autres : toutes les langues ont les mêmes faiblesses (comme instruments de connaissance) et le même potentiel (comme langage poétique, littéraire).

Œuvre de philosophie, donc – dont on ne voit pas pourquoi elle n’aurait pas exercé une influence sur la philosophie de son temps, à commencer par celle de Wittgenstein. Or c’est cette influence que Wittgenstein conteste dans le texte que nous citions précédemment, en opposant la "mauvaise" critique du langage (celle de Mauthner) à la "bonne" (celle de Russell). En quoi Wittgenstein nous paraît avoir raison, car il n’est pas sûr qu’en écrivant ses Contributions à une critique du langage Mauthner ait vraiment fait œuvre de philosophie.   

Hicham-Stéphane AFEISSA
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Titre du livre : Fritz Mauthner, scepticisme, linguistique et modernité. Une biographie intellectuelle
Auteur : Jacques Le Rider
Éditeur : Bartillat
Date de publication : 20/11/12
N° ISBN : 9782841005017
Titre du livre : Le langage
Auteur : Fritz Mauthner
Éditeur : Bartillat
Nom du traducteur : Jacques Le Rider
Date de publication : 20/11/12
N° ISBN : 9782841005024
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4 commentaires

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Afeissa Hicham-Stéphane

05/12/12 13:40
Oeuvre de philosophie - telle est du moins l'ambition de Fritz Mauthner lorsqu'il écrit ses Contributions à une critique du langage. Mais le problème est de savoir si Fritz Mauthner peut réellement honorer de telles ambitions. Wittgenstein semble en avoir douté, et avec lui toute la postérité qui n'a pas retenu le nom de Fritz Mauthner comme étant celui d'un philosophe. A en juger à l'ouvrage de synthèse que Jacques Le Rider a traduit simultanément et qui a été publié sous le titre Le langage, j'indique moi-même avoir des doutes sur la stature de philosophe de Mauthner : le livre m'a fait l'impression d'être le résultat d'un bricolage théorique brillant, mais peu consistant. C'est pourquoi j'écris, dans la seconde partie de mon compte rendu, que ce n'est pas sur le terrain de la philosophie qu'il convient de juger le travail de Mauthner, mais plutôt sur celui de la nouvelle littérature du XXème siècle qu'il a grandement influencée. Mauthner, au total, m'apparaît comme une figure intermédiaire entre la philosophie et la littérature - un passeur d'idées, un homme influent, mais pas un penseur (professionnel, si j'ose dire) devant prendre place aux côtés de Wittgenstein, Husserl, Heidegger, Merleau-Ponty, etc.
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Jean Néhassé

05/12/12 10:34
Pourriez-vous clarifier votre dernier paragraphe, qui me semble affirmer deux idées contradictoires :
1/ "oeuvre de philosophie, donc" (première phrase)
2/ "il n'est pas sûr qu'[il] ait fait oeuvre de philosophie" (dernière phrase)
On ne vous suit pas.
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Jacques Bolo

30/11/12 09:04
Donc, "La" langue existe? Le nationalisme a raison? Heil Heidegger?
Tout ça n'est pas très clair (en particulier sur la question du tournant linguistique présenté comme une évidence, ou non, on ne sait pas).
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Jérôme Segal

21/11/12 22:47
Merci pour cette recension, j'ignorais tout de Mauthner.

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