Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

La plupart des lecteurs français ignorent qui est David Bellos. Ils ne connaissent ni ses cours de traductologie à Princeton ni ses traductions d’Ismail Kadaré. Mais il est probable qu’ils aient eu entre les mains sa biographie de Georges Perec ou de Tati . L’année 1994 ne fut pas seulement celle de la traduction en français de son imposant travail sur Perec, mais également celle durant laquelle, étudiante, je découvrais La Vie mode d’emploi ; ce qui m’a fait abandonner ma thèse en littérature anglaise pour partir à Paris où, sans trop maîtriser l’“idiome indigène”, je cherchais tout ce qui concernait cet écrivain extraordinaire.
Je frappai donc chez les innocents habitants des appartements de la rue Linné et de la rue Quatrefages, me promenais le long de la rue Vilin, fréquentais la bibliothèque de l’Arsenal, ainsi que ses amis au Moulin d’Andé. J’avais compris que nommer David Bellos dans ce contexte dressait un mur de scepticisme entre moi et mes interlocuteurs français. Inutile de dire que le Bellos trônait toutefois secrètement sur ma table de chevet. J’avais donc fini par conclure que Bellos, malgré son magnifique travail, avait dû manquer de diplomatie avec les Français, ou peut-être y avait-il eu des malentendus culturels ou linguistiques.
Dans Le Poisson et le Bananier, œuvre monumentale sur la traduction, se retrouvent de nombreux traits du Bellos “perequien”. Pas seulement son goût sympathique pour les typographies étranges (japonaise, cunéiforme, chinoise, hébraïque) et les solutions graphiques extraordinaires, mais également l’effronterie (dans le prologue, il se dit héritier de Roy Harris, qui refusa de tenir un cours sur la traduction prétendant ne pas savoir ce que la traduction était) et le style complice dans lequel il décline des thèmes techniques. “En fait, dans la longue et frustrante partie de squash que disputent la traduction ‘littérale’ et la traduction ‘libre’, la joueuse de gauche n’existe pas” ; mais aussi quand il compare la poésie que l’on perdrait dans une traduction à une valise qui n’a pas paru sur le tapis roulant : “Certes, on ne fait pas enregistrer ses effets poétiques avant le vol” ; ou encore quand où il imagine une conférence de presse des astronautes de la Nasa ayant communiqué avec des Martiens , quand il parle des néologismes en langue canine , quand il compare le lexique des Esquimaux à celui d’un serveur de Starbucks. Il faut avouer que c’est une lecture où l’on rit beaucoup. Les chapitres commencent presque toujours avec un lieu commun (“Une traduction ne saurait tenir lieu de l’original”, “Un instantané n’est évidemment pas la même chose qu’un expresso”) que l’on parcourt et analyse ensuite. Le travail de Bellos est donc lui-même une traduction en une langue non scientifique de sujets spécifiques de la discipline traductologique.
Un autre point commun avec la biographie de Perec est le caractère “urticant” du texte pour tout lecteur français. Nombreux sont les passages dans lesquels Bellos donne des coups sous la ceinture à la langue de Molière : sur la suprématie incontestable de l’anglais, sur le chauvinisme linguistique français, contre l’impérialisme linguistique français (où il compare la commission ministérielle sur les emprunts de l’anglais “au vieux roi Knut qui avait ordonné à la marée de cesser de monter”). “Maryse Condé [...] a pu déclarer que si elle avait cinquante ans de moins, elle choisirait probablement d’écrire en anglais.” Mais il y en a pour tout le monde : la langue d’Angela Merkel est destinée à l’extinction, la révolution chinoise fait l’objet d’une blague multilangue...
ll faut ajouter que Bellos est intervenu personnellement non seulement pour aider Daniel Loyaza dans la traduction de son propre livre, mais aussi pour son “adaptation”. Intervention que l’auteur admet avoir appliquée parallèlement à la version anglaise (destinée également au marché canadien, australien et indien) différente de celle parue aux États-Unis, ce qui nous fait réfléchir sur son intelligence éditoriale ainsi que sur le caractère ludique avec lequel il traite son texte comme une “contrainte” à décliner en une série (finie) de variations linguistiques culturelles.
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