Chroniques

Débats publics : les grandes questions politiques en 2017

Actuel Moyen Age : le présent au prisme du passé

Le JT de Socrate : regards philosophiques sur l'actualité

Intimités : la politique et le corps

Chroniques scolaires : l'éducation au crible des sciences sociales

Regards sur l'Inde : la gauche au pays des inégalités

TOUTES NOS CHRONIQUES

Dossiers

L'agrégation 2017, avec nonfiction.fr

Les printemps arabes : cinq ans après

Le travail en débat : au-delà de la loi El Khomri

Polyphonies syriennes : écrivains, intellectuels et artistes résistent

Djihadisme à la française : comprendre la radicalisation

TOUS NOS DOSSIERS

Bibliothèques Odéon

La traductologie pour tous
[mardi 20 novembre 2012 - 09:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Le Poisson et le Bananier. Une histoire fabuleuse de la traduction
Éditeur : Flammarion
416 pages / 21,75 € sur
Résumé : Le passionnant et hilarant essai de David Bellos sur l’art de la traduction.

La plupart des lecteurs français ignorent qui est David Bellos. Ils ne connaissent ni ses cours de traductologie à Princeton ni ses traductions d’Ismail Kadaré. Mais il est probable qu’ils aient eu entre les mains sa biographie de Georges Perec  ou de Tati . L’année 1994 ne fut pas seulement celle de la traduction en français de son imposant travail sur Perec, mais également celle durant laquelle, étudiante, je découvrais La Vie mode d’emploi ; ce qui m’a fait abandonner ma thèse en littérature anglaise pour partir à Paris où, sans trop maîtriser l’“idiome indigène”, je cherchais tout ce qui concernait cet écrivain extraordinaire.

Je frappai donc chez les innocents habitants des appartements de la rue Linné et de la rue Quatrefages, me promenais le long de la rue Vilin, fréquentais la bibliothèque de l’Arsenal, ainsi que ses amis au Moulin d’Andé. J’avais compris que nommer David Bellos dans ce contexte dressait un mur de scepticisme entre moi et mes interlocuteurs français. Inutile de dire que le Bellos trônait toutefois secrètement sur ma table de chevet. J’avais donc fini par conclure que Bellos, malgré son magnifique travail, avait dû manquer de diplomatie avec les Français, ou peut-être y avait-il eu des malentendus culturels ou linguistiques.

Dans Le Poisson et le Bananier, œuvre monumentale sur la traduction, se retrouvent de nombreux traits du Bellos “perequien”. Pas seulement son goût sympathique pour les typographies étranges (japonaise, cunéiforme, chinoise, hébraïque) et les solutions graphiques extraordinaires, mais également l’effronterie (dans le prologue, il se dit héritier de Roy Harris, qui refusa de tenir un cours sur la traduction prétendant ne pas savoir ce que la traduction était) et le style complice dans lequel il décline des thèmes techniques. “En fait, dans la longue et frustrante partie de squash que disputent la traduction ‘littérale’ et la traduction ‘libre’, la joueuse de gauche n’existe pas”  ; mais aussi quand il compare la poésie que l’on perdrait dans une traduction à une valise qui n’a pas paru sur le tapis roulant : “Certes, on ne fait pas enregistrer ses effets poétiques avant le vol”  ; ou encore quand où il imagine une conférence de presse des astronautes de la Nasa ayant communiqué avec des Martiens , quand il parle des néologismes en langue canine , quand il compare le lexique des Esquimaux à celui d’un serveur de Starbucks. Il faut avouer que c’est une lecture où l’on rit beaucoup. Les chapitres commencent presque toujours avec un lieu commun (“Une traduction ne saurait tenir lieu de l’original”, “Un instantané n’est évidemment pas la même chose qu’un expresso”) que l’on parcourt et analyse ensuite. Le travail de Bellos est donc lui-même une traduction en une langue non scientifique de sujets spécifiques de la discipline traductologique.

Un autre point commun avec la biographie de Perec est le caractère “urticant” du texte pour tout lecteur français. Nombreux sont les passages dans lesquels Bellos donne des coups sous la ceinture à la langue de Molière : sur la suprématie incontestable de l’anglais, sur le chauvinisme linguistique français, contre l’impérialisme linguistique français (où il compare la commission ministérielle sur les emprunts de l’anglais “au vieux roi Knut qui avait ordonné à la marée de cesser de monter”). “Maryse Condé [...] a pu déclarer que si elle avait cinquante ans de moins, elle choisirait probablement d’écrire en anglais.” Mais il y en a pour tout le monde : la langue d’Angela Merkel est destinée à l’extinction, la révolution chinoise fait l’objet d’une blague multilangue...

ll faut ajouter que Bellos est intervenu personnellement non seulement pour aider Daniel Loyaza dans la traduction de son propre livre, mais aussi pour son “adaptation”. Intervention que l’auteur admet avoir appliquée parallèlement à la version anglaise (destinée également au marché canadien, australien et indien) différente de celle parue aux États-Unis, ce qui nous fait réfléchir sur son intelligence éditoriale ainsi que sur le caractère ludique avec lequel il traite son texte comme une “contrainte” à décliner en une série (finie) de variations linguistiques culturelles.

Enfin, cet essai contient une innombrable constellation d’anecdotes autobiographiques amusantes, ajouté à un dense réseau de renvois aux œuvres de Perec et de Kadaré (beaucoup moins de Gary), dont Bellos s’est largement nourri. Les petites histoires autobiographiques nous révèlent un père juif immigré à Londres, une femme hongroise élevée en France, un Bellos enfant apprenant Rilke en allemand ou, plus âgé, en version freak saluant un ami avec un inspiré “Peace and love !”. Elles nous montrent le père juif de l’auteur en voyage au Portugal qui, voulant éviter tout malentendu dérivé des traductions, décide de partir acheter ses pantoufles sans dire un mot, armé tout simplement de son portefeuille.

L’essai compte trente-trois chapitres introduits par un prologue et suivis par un index des noms et un mince apparat de notes. La comptabilité, pathologie qui afflige les universités outre-Atlantique, joue ici un rôle important, comme dans la monographie dédiée au cabaliste auteur de La Disparition. Les références de Bellos couvrent l’Empire Ottoman, mais également la Grèce classique, Derrida et Zumthor, Rosenzweig, Austin, Jakobson, Chomsky, Ogden, Ortega y Gasset, Spitzer, Saussure, Wikipédia, le cinéma (Shoah, La Grande Évasion, Chantons sous la pluie), le cas Strauss-Kahn, Astérix, Adriano Celentano, Charlie Chaplin, le “Spanglish”...

Les limites de l’essai résident peuvent être dans le fait que l’auteur laisse dans l’ombre quelques problèmes philosophiques à la base de la traduction. Pour cela, il renvoie humblement à George Steiner et, avec quelques critiques, à l’essai sur le traducteur de Walter Benjamin. Quelques boutades semblent d’ailleurs trop approximatives : “Pourtant, l’histoire d’un mot ne révèle pas grand-chose sur son sens effectif !”  ; “Les enfants ne sont pas encore pleinement humains”  ; Même chose quand il admet que, en 1298, le français jouait dans la Méditerranée un rôle analogue à l’anglais de nos jours . Enfin, l’appel à l’insubordination des traducteurs est hors sujet : “Les traducteurs [se proclament] au service de l’original. Ceci faisant, ils font retour à ce qui fut l’origine historique et préhistorique de leur profession : l’exercice de talents serviles. L’esclavage a été aboli au Brésil en 1880. Il serait temps de tourner la page” .

Les exercices, par variations, de traductions des shunkouliu chinois et les pages sur la traduction des blagues sont si savoureux que le lecteur en voudrait beaucoup d’autres. Les informations sur le cinéma de Bergman, dans lequel, apparemment, l’écriture minimaliste des dialogues dépendrait de l’attention du metteur en scène aux fatigues des interprètes, nous font douter de nos certitudes de cinéphiles. Le futur nous apparaît plus prometteur dès que l’on sait que l’avocat Preston Torbert a su rendre compréhensibles les contrats américains aux Chinois en les rendant clairs, finalement, aux Américains mêmes (“Leurs rédacteurs, jusqu’ici, ne pouvaient compter sur la collaboration de la langue chinoise. Le chinois peut aider les juristes anglophones à formuler ce qu’ils veulent dire”). Si bien qu’à la fin on ne peut s’empêcher, comme dans ce rêve sur Perec inventé par Michel Leiris, de partager la même ivresse scientifique de l’auteur : “Plus que la parole même, c’est [la traduction] qui fournit des preuves indiscutables de la capacité humaine à produire et à communiquer de la pensée” .

 

Erika MARTELLI
Titre du livre : Le Poisson et le Bananier. Une histoire fabuleuse de la traduction
Auteur : David Bellos
Éditeur : Flammarion
Nom du traducteur : Daniel Loayza
Date de publication : 25/01/12
N° ISBN : 208125624X
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici