La phrase

Il me semble qu’il y a aujourd’hui une confusion entre espace public et espace privé : les gens parlent des œuvres comme si elles étaient dans leur salon, chacun se croit chez soi face aux espaces de création. Or, le terrain de l’art doit permettre aux artistes de casser les choses, les démonter, les observer et les exposer autrement. L’opposition entre liberté de parole et liberté d’expression se répète un peu trop souvent, et je ne vois pas de limite à ce type d’actions.

Diane Ducruet au sujet son oeuvre censurée au Mois de la photo, Le Monde , 4 novembre 2014  

La tyrannie du choix : entretien avec Renata Salecl
[samedi 17 novembre 2012 - 01:00]
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A l'occasion de la parution en français de son dernier livre, La Tyrannie du choix, nonfiction.fr a souhaité rencontrer la philosophe et sociologue slovène Renata Salecl. Discussion autour d'un ouvrage engagé qui démonte l'un après l'autre les ressorts psychologiques et sociaux de l'idéologie du choix.

 

Nonfiction.fr - Pour quelles raisons avez-vous décidé de vous intéresser à l’idéologie du choix ?

Renata Salecl - Mon livre précédent portait sur l’anxiété. En l’achevant, j’ai pris conscience que de nos jours les gens se sentaient de plus en plus anxieux des choix qu’ils avaient à effectuer. J’ai donc tenté de comprendre pourquoi l’idée du choix, censée ouvrir des portes, conduisait à tel sentiment d’insatisfaction. Telle était mon idée de départ. Ma seconde réflexion fut la suivante : bien que les gens ne s’identifient pas véritablement à l’idéologie du choix, ils ne disent pourtant rien contre elle. Si nous nous montrons honnêtes, nous ne pensons pas sincèrement que tout est une affaire de choix dans la vie, mais nous nous sentons néanmoins coupable de l’avouer et préférons garder cette pensée pour nous.

J’ai également décidé d’aborder la question de la sexualité dans mon ouvrage. J’ai remarqué que nous avions honte de dire que notre sexualité était ennuyeuse car, pour les médias, elle devrait  être extraordinaire. Si ce n’est pas le cas, nous disent-ils, nous pouvons toujours y remédier, il est en notre pouvoir d’accroître notre bonheur. J’y ai alors vu un parallèle avec le régime communiste. Bien que les gens ne s’identifiaient pas à cette idéologie, ils n’exprimaient pas leurs doutes parce qu’ils supposaient que le "grand Autre" y adhérait. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit là d’une excellente manière de pacifier la population. Je me suis dit que l’idéologie du choix contribue au développement du capitalisme parce qu’elle discipline les gens et fait taire la critique sociale.

Nous ressentons de l'anxiété à l'idée d'avoir à choisir ; nous craignons de ne pas avoir suffisamment réfléchi nos choix. Or, si une personne pense constamment à elle-même, se retourne sans cesse sur elle-même, elle devient inoffensive pour la société et l’ordre établi. Je pense que l’idéologie du choix contribue à cette absence de critique sociale parce qu’elle porte essentiellement sur nos vies personnelles. Nous pensons que nous effectuons nos choix de manière rationnelle. Nous ne nous rendons pas compte qu’il s’agit de choix inconscients ou liés aux choix des autres, ou encore à ce que nous estimons être une exigence la société.

Comment décririez-vous l’idéologie du choix en quelques mots ? Comment se fait-il que les gens l’intériorisent à ce point ?

Je pense que l’idéologie du choix fut très forte dès les premiers temps du capitalisme en raison du concept de liberté que celui-ci véhicule, de cette croyance qu’il est possible de quitter la classe sociale à l’intérieur de laquelle nous sommes nées pour nous élever. L’idéologie du choix est intimement liée au concept de « self-made man ». Cette illusion de contrôle (de ses propres choix) est prépondérante aujourd’hui, bien que nous soyons de plus en plus réduits en esclavage : les très longues heures de travail, la précarité de l’emploi, les inégalités de classes. Nous agissons désormais comme si les classes sociales n’existaient plus, comme si tout le monde pouvait s’en sortir. Malheureusement tout le monde n’est pas libre de ses choix. Pour cela il faut de l’argent et du temps : c’est un minimum pour pouvoir considérer qu’il existe une pluralité de possibilités. Ce fut d’ailleurs une énorme surprise pour moi de découvrir qu’aux Etats-Unis, les classes populaires ne soutiennent pas la réforme de la santé. Ils prétendent justement vouloir avoir le choix [NDLR, entre les différentes couvertures maladies proposées par les sociétés privées]. Pourtant moins on a d’argent, moins on a de choix. Cette position est contraire à leurs intérêts.

Est-il possible de combattre l’idéologie du choix ?

Nous devrions avoir plus de débats sur la société que nous voulons, sur l’avenir de nos sociétés. On semble naïvement croire que l’état actuel de la société est le seul qu’il nous soit donné d’envisager. Nous devrions ouvrir le champ des possibles, tendre vers une utopie tout en conservant un esprit critique. Cette question se pose notamment à propos de l’écologie : quels choix sociaux, politiques allons-nous faire ? Quelles énergies allons-nous privilégier, quelles industries ? Ces choix sociaux, collectifs sont possibles, pourtant nous avons tendance à l’oublier. Sur le plan individuel, il nous faudrait accepter la dimension inconsciente du choix, au lieu d’en imputer constamment la lourde responsabilité à la conscience. Lorsque Freud a introduit le concept de "choix de la névrose", il voulait simplement signifier que nous sommes responsables de notre propre souffrance.  Pour lui, le sujet n’est pas déterminé par la biologie, la société ou la famille. Il explique que nous avons tous notre propre manière de répondre à ce qui nous arrive. Le type de souffrance que nous développons découle de notre réaction singulière à une situation donnée. Je pense fermement que le choix et la chance sont liés. Lorsque nous regardons la manière dont les hommes considéraient les investissements et le capitalisme par le passé, nous nous rendons compte qu’ils croyaient davantage à la chance. Il y avait toujours un risque (de perte) à prendre et c’était accepté. De nos jours, nous pensons de plus en plus qu’il est possible de contrôler ce risque, que nous pouvons effectuer le bon choix et éviter la perte. Malheureusement le choix et la perte vont de concert.  Si l’on choisit une direction dans la vie, nous renonçons à une autre. Or, de nombreux jeunes gens semblent profondément traumatisés par la peur d’avoir fait le mauvais choix, d’avoir raté ou perdu sa chance.

Donc lorsque l’on fait un choix, on perd toujours davantage que ce que l’on gagne ?

La perte est indissociable du choix. C’est un risque, un pas vers l’inconnu, ce qui peut s’avérer très angoissant. Nous pensons qu’en faisant le bon choix, nous contrôlons le risque et pouvons nous épargner un traumatisme. C’est l’une des raisons pour laquelle les relations personnelles sont si compliquées. Dans la plupart des cas, l’amour n’est pas rationnel. Pourtant, les gens pensent qu’en faisant un choix, ils perdent la possibilité de tous les autres. Cela explique entre autres pourquoi les sites de rencontre marchent si bien sur internet : il existe toujours un meilleur choix quelque part. Beaucoup de gens sont terrifiés à l’idée de choisir définitivement son partenaire et d’effectuer le mauvais choix.

Ne pensez-vous pas que d’une certaine manière le libre-arbitre de Descartes contenait déjà en germe cette injonction à choisir ?

En effet, conceptuellement, cette idéologie semble remonter à Descartes, mais également à Kant avec sa conception de la subjectivité vide – subjectivité qui n’est pas déterminée uniquement par la culture ou par la nature – qui ouvre réellement un espace de pensée pour la démocratie et le libéralisme. On peut aussi penser à Kierkegaard pour qui la liberté est l’épreuve d’une angoisse coupable devant le possible. J’évoquerais également Jean-Paul Sartre pour qui la liberté est traumatisante : devant une falaise n’est-il pas en notre pouvoir de sauter ? Ce choix entre la vie et la mort a toujours été entre nos mains. C’est la raison pour laquelle le choix est si traumatisant. Il implique toujours le risque d’une perte, d’un deuil, que nous tentons désormais d’annihiler par tous les moyens. Nous voudrions l’éviter mais c’est impossible. Aujourd’hui, nous sommes plongés dans une idéologie qui brûle l’étape du risque, du passage à l’acte dans l’inconnu, et qui considère que le sujet est intégralement maître de ses choix et des risques qui l’accompagnent. De nombreuses pathologies illustrent les dérives de ce système : l’anorexie, la boulimie, l’addiction au travail.

Eléonore HERMAND
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4 commentaires

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Sylvain Reboul

01/12/12 15:47
Au(x) jugement(s) des autres et, ce faisant, l'illusion du libre arbitre interdit toute libération (concrète) laquelle passe nécessairement par la connaissance objective de nos addictions.
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Sylvain Reboul

01/12/12 15:28
Excellente analyse critique à laquelle il convient de préciser:

1) que l'illusion du libre choix inconditionnel ou absolu tend à nous dispenser de nous interroger sur les conditions qui déterminent ou influencent contradictoirement nos désirs pour ne pas avoir à penser sa vie comme projet personnel d''existence (aliénation).

2) qu'elle nous soumet en cela aux jugement des autres qui sont au cœur de ce détermine nos désirs spontanés en nous rendant responsables et donc coupables de nos prétendus choix.

3) Bref qu'elle soumet à l'idéologie dominante des dominants qui n'est telle que parce qu'elle domine d'abord la conscience des dominés.
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arriba

25/11/12 11:43
Excellente interview, on ne peut qu'acquiescer à cette façon de lier la question du choix individuel à la question politique du projet de société. J'ajouterais que nous sommes contraints à faire de plus en plus des 'simili choix', des choix 'théatralisés' où la part cosmétique l'emporte sur le fond. La société nous offre un eventail d'opportunités de choix pré programmés, qui vont du plus 'subversif' au plus traditionnel, mais toujours inscrits dans une offre globale écrite.
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Aristote

20/11/12 17:03
L'idéologie du choix...

Mais bien sûr il faut faire les "bons" choix collectifs, ceux favorisés par Madame Salecl. Horreur, les individus ne font pas toujours ces choix !

Le totalitarisme n'est pas mort.

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