La phrase

Il me semble qu’il y a aujourd’hui une confusion entre espace public et espace privé : les gens parlent des œuvres comme si elles étaient dans leur salon, chacun se croit chez soi face aux espaces de création. Or, le terrain de l’art doit permettre aux artistes de casser les choses, les démonter, les observer et les exposer autrement. L’opposition entre liberté de parole et liberté d’expression se répète un peu trop souvent, et je ne vois pas de limite à ce type d’actions.

Diane Ducruet au sujet son oeuvre censurée au Mois de la photo, Le Monde , 4 novembre 2014  

Impasse et impossible : politique de Georges Bataille - entretien avec Michel Surya
[lundi 12 novembre 2012 - 10:00]
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Michel Surya est écrivain, philosophe, éditeur et fondateur de la revue et des Éditions Lignes. Il est l’auteur des cycles d’essais : “Matériologie”  et “De la domination” , et d’une importante biographie de Georges Bataille, Georges Bataille. La mort à l’œuvre  qui ressort cette année en édition de poche dans la collection “Tel” de Gallimard. Il publie cet automne, aux Éditions de L’Éclat, un nouvel essai sur Georges Bataille : Sainteté de Bataille. À l’occasion des cinquante ans de la mort de Georges Bataille, il fait le point sur la postérité de l’auteur du Bleu du ciel. Entretien.

Nonfiction.fr – Une ambiguïté pour commencer. Vous insistez dans Georges Bataille. La mort à l’œuvre, puis dans Sainteté de Bataille, sur la solitude de Bataille ; sur une pensée qui ne peut que se dérober, et qui effectivement se dérobe – foncièrement irrécupérable, parce que sans fond. Il est devenu relativement commun de réclamer l’inadmissibilité d’un écrivain (d’autant plus d’un auteur de récits “transgressifs”) ; en quoi Bataille vous semble, peut-être plus que tout autre, irrécupérable, scandaleux ?

Michel Surya – Solitude, inadmissibilité, irrécupérabilité : ce ne sont pas les mêmes motifs et je ne les emploie pas tous. Impossible, par exemple, de croire que Bataille ne soit pas plus qu’un autre récupérable. Tout l’est. Inadmissible ? Je ne le dis pas, mais le pourrais. À ceci près que le “mot” est trop fort et le “motif” intenable, à moins de l’amplifier et de soutenir que c’est la littérature elle-même qui l’est, ou qui devrait l’être – inadmissible. Non, je me contente de dire en effet : scandaleux. Ce qui ne cherche pas à juger, pas même à former un éloge ; j’enregistre tout au plus qu’on s’est, de son vivant, scandalisé, et qu’on se scandalise encore de lui, lui mort (les raisons en ayant changé, mais pas toutes). Je dis donc : scandaleux, et seul. La solitude n’est pas un motif qui s’est imposé à moi quand j’ai écrit La Mort à l’œuvre ; il n’est venu qu’après, entre les deux livres – de là qu’il se ressente plus dans le second (Sainteté de Bataille) que dans le premier (La Mort à l’œuvre).

La Correspondance, que j’ai établie entre les deux (en 1997) y est sans doute pour quelque chose. La solitude y est sensible. Très. C’est de cette correspondance que date mon irritation (une irritation sensible elle aussi, même si elle n’est pas, par principe, “intellectuelle”) devant l’usage récurrent d’un motif, parfaitement contradictoire celui-là, qui y contredit point par point – celui de l’amitié. L’amitié comme valeur ; valeur de la pensée, de la communauté, du communisme, que sais-je. Pauvre pathos ! Pathos parce que c’est là un idéalisme de plus. Et parce qu’il n’y a rien contre quoi Bataille se soit davantage et toujours dressé que contre l’idéalisme, quelque forme (variante, avatar) qu’il emprunte. Autrement dit, un idéalisme ultime, et raffiné celui-là, se refermerait sur Bataille, usant de son propre nom pour ce refermement – pour l’enfermer. Cruauté posthume. Cruauté qui traduit assez bien à quel prix on était prêt à l’accepter enfin. À ne plus s’en scandaliser. Ou moins.

Vous faites référence ici à un motif cher à Maurice Blanchot, Dionys Mascolo et Marguerite Duras. Vous revenez longuement, dans Sainteté de Bataille, sur un motif voisin, il semble, qui est celui de la “communauté” et donc sur une lecture particulière de Bataille – celle faite par Maurice Blanchot, notamment dans La Communauté inavouable (1983). Interprétation que vous remettez en cause ; pourquoi vous a-t-il semblé nécessaire de revenir en particulier sur cette lecture ? En quoi vous semble-t-elle avoir affaibli, travesti la pensée de Georges Bataille ?

Je précise, pour éviter toute mésinterprétation (ou surinterprétation polémique) : il ne s’agit pas pour moi de diminuer, si peu que ce soit, l’importance en soi de l’œuvre de Maurice Blanchot ; pas même l’importance que celle-ci a eue et a pour moi. Il ne s’agit pas davantage de nier que Blanchot et Bataille ont entretenu un lien proche, fort et fécond, où il entrait certes de l’amitié, et sans doute une amitié profonde. Quel lien, quelle amitié, c’est ce qu’il est difficile d’établir. Les documents manquent. Pour la plupart, on en doit le témoignage à Blanchot lui-même, comme il est normal dans la mesure où il lui a survécu plus de trente ans. Et à quelques amis communs, que vous avez nommés, auxquels j’ajouterai Antelme (essentiel) et Des Forêts. Pour lesquels le motif de l’amitié fut en effet déterminant. Dont ils ont formé un quasi-concept. Qu’ils ont formé en référence à Bataille, le lui attribuant en quelque sorte, attribution plus considérable qu’on ne l’imagine d’abord dans la mesure où elle s’associe plus ou moins homothétiquement à un autre quasi-concept de Bataille, celui de “communauté”, dont on sait quelle fortune il a connu depuis.

Chez Nancy, d’abord, chez Blanchot, ensuite, dans ce livre que vous avez évoqué : La Communauté inavouable ; chez beaucoup d’autres après. Impossible ici d’entrer dans le détail. La question que je pose et qu’on semble avoir préférée ne pas poser jusque-là : s’agit-il du même concept de communauté, parlent-ils de la même ? Nul n’en a douté, selon toute apparence (Nancy excepté, mais il ne s’en est pas encore réellement expliqué), et il est arrivé ceci qui ne pouvait qu’arriver dès lors que ce livre de Blanchot a connu une influence considérable : on s’est mis à penser la communauté selon Bataille… selon Blanchot. Avec lui, après lui. Longtemps après lui et sans plus aller vérifier. On a là un cas rare et intéressant de subordination de la pensée à l’affect ; laquelle ne dirait pas autre chose que ceci : ces deux hommes ont été si liés qu’il ne se peut pas que ce que Blanchot dit de la communauté dans La Communauté inavouable ne soit pas ce que Bataille en a pensé. En a pensé et vécu. Pensé après la guerre où le mot apparaît en effet dans son œuvre, mais pas autant qu’on le dit. Et vécu avant la guerre, avec Acéphale  (il me faut encore préciser que ce qu’il en pense après correspond peu à ce qu’il en vit avant, à ce dont il fait avant l’expérience – terrible expérience).

Il y a donc là un rabattement et une simplification. Ce qui pourrait n’intéresser que la pensée elle-même. Il me reviendrait de dire que les deux hommes n’ont pas à ce sujet pensé la même chose, quoiqu’en ait dit le second, ou quoiqu’on soit tenté de le croire à lire ce qu’il en dit. Mais la chose est plus intéressante encore : cette divergence essentielle s’est jouée dès avant la mort de Bataille, à un moment précis et en un sens précis. Au moment de la prise du pouvoir par De Gaulle ; en un sens donc politique qui a trait à ce qui se joue dans ce qu’on appellera pour nous une révision du communisme, remarquable d’ailleurs, révision qu’opère Mascolo, à laquelle Blanchot se rallie. Or Bataille oppose à cette révision un non catégorique, presque violent. Il dit nommément à Mascolo que vouloir si peu que ce soit l’y rattacher, c’est n’avoir rien compris à ce qu’il a pensé. Vingt-cinq ans plus tard, Blanchot récidive. C’est à cette récidive que je m’oppose. Votre question était : l’interprétation de Blanchot a-t-elle affaibli et travesti la pensée de Bataille ? Sans aucun doute. En ce sens, entre autres : la représentation de Bataille est sensiblement plus tragique (sensiblement moins idéalisante).

Cette représentation plus “tragique” c’est l’idée de “souveraineté” à l’œuvre chez Bataille – qui vous paraît plus pertinente. En 1930-1931, Bataille écrit une lettre ouverte aux surréalistes – lettre qui ne sera publiée que de la mort de son auteur –, leur reprochant en particulier la “valeur d’usage” qu’ils font de Sade – une lecture idéalisante précisément, le dépouillant de sa violence. Au fond, ici, n’est-ce pas une irritation du même ordre qui vous préoccupe ? Aussi, pensez-vous qu’il y ait une “valeur d’usage” de Georges Bataille – comme lui-même s’en irritait concernant Sade ?

 L’analogie est très juste à laquelle je n’avais pas songé. Pour autant : la hauteur de Blanchot – celle à laquelle toute son œuvre se tient et le tient – ne permet certes pas qu’on le soupçonne de faire de Bataille une “valeur d’usage”. Le fait est, cependant, que quelque chose comme une “valeur d’usage” en effet en résulte a posteriori malgré Blanchot plutôt qu’à cause de Blanchot. Dont trop nombreux sont ceux qui se trouvent très contents. Ce serait donc ça la communauté selon Bataille : ce que Blanchot en pense et dit dans La Communauté inavouable ? Non. La noirceur de Blanchot (un certain dolorisme, celui assez chrétien en somme du memento mori) a beau être réelle, si réelle qu’elle peut paraître suffire ; la noirceur de Bataille n’en est pas moins sans commune mesure. Qui est “monstrueuse”. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Bataille lui-même (qui le dit d’Acéphale). Tout entière liée au sacrifice, au sacrifice humain, je précise puisqu’il faut préciser, dont Blanchot ne dit presque rien quand il lui revient d’en parler, sinon que c’est une folie, ce que c’est en fait. À ceci près que c’est cette folie qui nous instruit, et c’est ce qui seul compte du point de vue de la pensée. Pas la commisération assez pauvrement spiritualiste qu’il lui oppose ou, plutôt, qu’il lui substitue. Opposition, substitution exemplairement idéalistes. Je dis “exemplairement” parce qu’il y entre assez de finesse ou de subtilité pour que la méprise soit possible. C’est bien de la mort que l’un et l’autre parlent. Dont ils parlent presque de la même façon. Tout tient dans ce “presque”.

Thibaud COSTE
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