Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

Nemo ante me…Ce refrain n’est que trop connu dans l’histoire des idées. Les revendications d’originalité, les querelles de priorité et autres accusations de plagiat y vont bon train, ici comme ailleurs. Descartes est peut-être celui qui entonne cette antienne le plus volontiers : "Personne que je sache n’a dit avant moi que l’âme ne consiste que dans ce principe interne ou dans cette faculté que l’homme a de penser" ; "Elles ont été prouvées par moi [sc. l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme], ce que personne que je sache avant moi n’avait fait" . Qui ne pourrait citer également de mémoire les premières lignes des Confessions de Rousseau : "Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur" ? L’histoire de la littérature et, plus encore, l’histoire de l’art, regorgent de démonstrations d’humilité de ce genre . Rien de moins original, en somme, que de protester de son originalité.
Hobbes aura-t-il sacrifié lui aussi à cette tradition de complaisance à l’égard de soi-même en réclamant l’honneur d’être tenu pour l’inventeur de la philosophie politique ? Car les déclarations par lesquelles il prétend être le premier à fonder une philosophie politique ne manquent pas sous sa plume. "Je présente ceci [sc. les Elements of Law] à votre Seigneurie comme la seule et véritable fondation d’une telle science [sc. la science politique]», écrit-il en 1640 . Et quelques-années plus tard : " La philosophie politique est encore plus une nouveauté [que les autres sciences] puisqu’elle n’est pas plus vieille que le De Cive, que j’ai moi-même écrit" . Faut-il voir là un simple témoignage de vantardise ? Hobbes s’en défend expressément, et il le répétera avec assez d’insistance pour que l’on prenne au moins au sérieux de telles déclarations. Toutefois, l’absence de lucidité avec laquelle il a poursuivi le contentieux avec Wallis sur les problèmes de géométrie, comme sa prétention à avoir apporté la solution à la quadrature du cercle ou à la duplication du cube, n’inclineraient-elles pas plutôt à douter de sa capacité à évaluer à leur juste prix ses propres travaux ?
Le propos du livre de Philippe Crignon, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2007, est de justifier la prétention de Hobbes à être le fondateur d’une époque nouvelle en matière de philosophie politique, et de situer précisément le lieu de cette rupture avec la tradition dans la doctrine de la représentation, telle qu’elle est exposée dans le chapitre XVI du Leviathan – lequel peut bien être tenu pour le chapitre clé de l’œuvre la plus décisive de Hobbes. Il en résulte un travail remarquable à tous égards, d’une grande érudition, aussi précis et pointu dans ses analyses de détail qu’il est ample dans la perspective d’ensemble qu’il prend sur la philosophie de Hobbes et, plus largement, sur l’histoire de la philosophie politique (de Platon à Schmitt, en passant par Marsile de Padoue, Althusius, Gerson, Duplessis-Mornay, Bodin, Pufendorf, Rousseau et Arendt). L’importance cruciale du chapitre consacré à la représentation n’avait certes pas échappé aux commentateurs de Hobbes, mais le mérite d’avoir su en élucider les tenants et les aboutissants, et d’en mesurer l’exacte portée dans le cadre d’une ontologie politique, revient sans doute à Philippe Crignon dans le livre dont il va être question ici, lequel est appelé à faire date, nous semble-t-il, dans les études hobbesiennes.
Ontologie politique
Commençons par ce dernier point : en quel sens peut-on parler d’ontologie politique chez Hobbes ? Qu’il y ait place pour une métaphysique dans cette philosophie, la chose est bien connue. Hobbes est notoirement un philosophe matérialiste, et cette obédience s’énonce dès les premiers textes du philosophe comme un parti-pris anti-spiritualiste pouvant être ramassé en une formule : tous les étants sont des corps (ens = corpus). Mais quel rapport y a-t-il entre une telle thèse métaphysique et la philosophie politique ? Hobbes est très éloigné, semble-t-il, du discours ontologique quand il développe sa doctrine civile et qu’il s’attache à découvrir les droits et les devoirs des sujets et des souverains. Son vocabulaire relève de l’anthropologie, de la morale et de la politique. Il ne dit pas Être mais Etat. Quel sens ya a-t-il à parler d’ontologie politique ?
La première thèse originale et véritablement éclairante que défend Philippe Crignon consiste à montrer que la grille de lecture ontologique est en vérité indispensable pour saisir la signification de l’entreprise politique de Hobbes. C’est ici qu’il faut se souvenir que Hobbes parle de fondation d’un Etat et non pas de sa production : produire suppose un monde déjà constitué à l’intérieur duquel de multiples possibilités sont offertes ; fonder ne s’effectue pas à l’intérieur d’un monde, mais délivre la condition ontologique pour qu’il y en ait un. En toute rigueur, rien ne prééxiste au geste de fondation. Lorsque donc il est question de fonder l’union civile, il faut bien comprendre que cette fondation ne revient pas seulement à faire exister des relations pacifiques, ou à produire un étant parmi d’autres, mais à instituer l’être, parce qu’il a besoin d’une telle institution. A défaut d’institution politique, les hommes, conformément à la description hobbesienne de l’état de nature, s’entre-déchireraient, ce qui veut dire que sans l’union civile, ils ne seraient pas capables d’actions communes, et n’auraient donc aucune existence. Le primat de la paix sur la guerre est de l’ordre de l’être bien plus encore que celui de la valeur. La paix, au sens politique du terme, est la condition de possibilité de l’existence de la communauté comme telle : c’est elle qui résout la contradiction de la nature par elle-même et pose les conditions de possibilité d’un monde humain. A ce titre, la fondation de l’Etat peut être dite constituante et originaire, puisqu’elle correspond d’une part à une mise en cohérence de l’être avec lui-même, et, d’autre part, à l’avènement d’un étant nouveau : l’Etat.
Si l’Etat est un étant à part entière, c’est-à-dire un corps ou une matière (comme il s’ensuit de l’équation ens = corpus), il ne peut être une simple somme d’individus (une multitude, aussi organisée soit-elle), il doit être lui-même un individu (un peuple). Se pose alors le redoutable problème de l’individuation et de l’identité de l’Etat, c’est-à-dire, en termes ontologiques, le problème de la détermination de l’union et de l’être commun de la pluralité des hommes qu’institue l’Etat. La doctrine de la représentation est précisément appelée à apporter des éléments d’intelligibilité permettant de comprendre pareille configuration de l’être commun. C’est elle qui permet de penser à nouveaux frais la relation du peuple au souverain, c’est elle qui constitue la condition de possibilité de toute communauté, et du même coup la condition de pensabilité du politique. Comme le montre Philippe Crignon, Hobbes aura cherché pendant des années à élaborer cette doctrine, qui apparaît comme la clé de voûte de l’édifice théorique qu’il a construit, autour de laquelle il n’aura cessé de tourner depuis les Elements of Law où il parlait déjà de la volonté du souverain qui "tient lieu" de celle des citoyens ou doit "être prise pour" celle-ci, mais qui ne trouvera de formulation complète que dans le Léviathan. Si la philosophie que Hobbes y expose peut se voir attribuer une importance historique, ainsi qu’il le prétend, c’est dans la mesure où il a rouvert la question ontologique du politique, pour lui apporter, avec la représentation une nouvelle réponse.
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