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Le cinéma, vecteur de diffusion de la science ?
[mardi 06 novembre 2012 - 09:00]
Cinéma
Couverture ouvrage
La culture scientifique et technique à 24 images/seconde
Éditeur : Editions Matériologiques
174 pages / 9 € sur
Résumé : Plaidoyer pour une découverte par le cinéma des composantes scientifiques et techniques de la culture : une approche inédite.

L’objet du livre est ambitieux puisqu’il s’agit à la fois de replacer le cinéma dans son contexte d’origine, le monde scientifique et technique, mais aussi d’interroger, dans une démarche plus programmatique, la capacité du film à rendre compte des "composantes scientifiques et techniques de la culture". L’expression a ici son importance car elle s’oppose à "culture scientifique et technique" : les sciences et techniques dont il sera question dans l’ouvrage ne sont pas placées sur une sorte de piédestal situé en dehors de la société, mais s’enracinent en elle (pour cette raison, d’ailleurs, le titre de l’ouvrage peut sembler mal choisi).

Sous l’égide de son professeur, Marc Ferro, à qui le livre est dédicacé, Robert Nardone s’intéresse à la sémiotique de l’image animée sans pour autant y voir un "langage" (comme le proposait Christian Metz) . Le corpus considéré est essentiellement constitué de films produits par la télévision, généralement montrés à la télévision (et très rarement lors de festivals du film scientifique). Le cinéphile regrettera cependant que les films de fiction ne soient pas davantage étudiés, l’auteur reconnaissant : "Bien que les sciences & techniques soient beaucoup plus présentes dans les films de fiction que dans les films documentaires, je laisserai de côté cette catégorie, qui mériterait une étude à elle seule." .

Constatant que le cinéma parvient aux citoyens par des médias de masse, il est légitime, pour l’auteur, que le cinéma illustre et transmette les composantes scientifiques et techniques de la culture. Il y a d’abord "une double intimité féconde entre l’appareillage cinématographique et les travaux scientifiques" . Comme le microscope ou la lunette avant lui, le cinématographe permet de voir une image, mais là dans un temps donné, fixé par l’auteur du film. Dès les premières heures du cinéma, le cinématographe est considéré comme un vecteur de diffusion des connaissances. Le cinéma est bien né dans les sciences (que l’on pense à Etienne Jules Marey et son fusil chronophotographique) mais il s’encanaille rapidement sur les boulevards (avec les Frères Lumière). Très schématiquement – car cet ouvrage n’est pas une énième histoire du cinéma – c’est pour Nardone avec Hollywod que "le plomb du labo [se transmute] en or du divertissement".

Le paradoxe au départ de cette entreprise est qu’alors que les sciences produisent des connaissances, "un film produit du divertissement quand bien même celui-ci aurait pour fonction d’instruire" . Il semblerait bien que, dans une vision quelque peu réductrice de la dialectique divertissement/instruction, Nardonne néglige le fait que l’art cinématographique puisse avoir par ailleurs d’autres fonctions, comme celle d’enrichir notre existence sensible, intellectuelle et morale. Pour lui, les sciences s’intéressent au cinéma pour son pouvoir de diffusion et, réciproquement, si le cinéma s’intéresse aux sciences, c’est en choisissant entre trois attitudes : informer, historiciser ou critiquer. Le "film documentaire" a été défini en 1926 par John Grierson (1898-1972), dans un article sur Moana de Robert Flaherty, comme "un traitement créatif de l’actualité" . Depuis le cinéma direct de Jean Rouch, on sait cependant que cette distinction entre film (de fiction) et (film) documentaire doit être dépassée. Si l’on assiste actuellement à une mode du docu-fiction, la fusion des genres pourrait remonter jusqu’à Flaherty ou même jusqu’aux frères Lumière, dont les vues, "documentaires" à première vue, sont en fait parcourues de petites "fictions".

Dans un langage riche en métaphores, Nardone explique qu’à part Jean Rouch et Chris Marker, le cinéma a presque toujours caricaturé les sciences. Il reprend pour cela les personnages du film de Sergio Leone, Le bon, la brute et le truand. "Le bon c’est le Nobel, l’astronome émerveillé" (magnanime, l’auteur ne cite personne). "La brute, c’est le physicien nucléaire, le chimiste ou le biologiste. Manipulant l’invisible dans son Pandémonium, il ment à propos de la fiabilité de ses travaux, il est vendu aux grandes entreprises et, pire outrage, il corrompt la nature, se prenant pour Dieu quand il n’est que démon." Et enfin, "le truand, c’est l’usurpateur, celui qui vole ou qui truque ses résultats" . Comme exemple de "brute", l’auteur cite plus loin Monsanto ou plutôt le film Le Monde selon Monsanto (de Marie-Monique Robin, 2007), film qu’il critique d’une manière acerbe : "N’importe quel enquêteur débutant sait que les faits n’existent pas, qu’il n’est toujours question que de tri, de hiérarchisation et d’interprétation." .

Qui dit cinéma dit scénario et Nardone rappelle que "le reporter ou le documentariste est contraint de scénariser l’événement réel, sous peine de ne pas pouvoir en rendre compte, tout simplement." . En ce qui concerne l’intervention de l’homme (ou la femme) de science dans le film, l’auteur explique en outre que "quel que soit le dispositif utilisé, il est pris dans mes rets, enfermé dans mes cadres et ma durée, il répond à mes questions et j’organiserai ses réponses, non seulement comme je l’entends, mais comme je l’ai préalablement organisé avant même l’entretien. Ce qui a souvent créé de graves malentendus entre cinéastes et scientifiques."  A ce titre, on pourra penser à la polémique autour du film Le Mur, de Sophie Robert, concernant les liens entre psychanalyse et autisme.

La science est, d’un côté, amenée à se méfier du cinéma mais, de l’autre, elle se sent attirée par la résonnance qu’il lui permet d’avoir. Le cinéma, de son côté, ne cache pas son intérêt pour les sciences : voir par exemple l’importance de la police scientifique dans les films et séries. L’auteur note avec finesse que "cette émergence des laboratoires de la police dans les films policiers coïncide chronologiquement avec la forte propagande journalistique sur la théorie génétique, le décodage du génome et l’identification par l’ADN". Il y a bien une "propagande" aussi efficace que celle que le cinéma relayait au début du siècle pour l’eugénisme (science de l’amélioration de la "race" humaine). Nardone commente à ce titre le film The Black Stork, de Leopold et Theodore Wharton (1917), dans lequel un professeur invite un couple à renoncer à avoir des enfants pour cause d’incompatibilité génétique. Le cinéma se sert des sciences et réciproquement les sciences savent aussi se servir du cinéma lorsqu’elles veulent être acceptées dans la société (génétique moléculaire aujourd’hui, eugénisme hier).

En guise de conclusion, l’auteur qui est lui-même réalisateur de films scientifiques, appelle à une véritable éducation à l’image : "Voilà un médium informatif et distrayant omniprésent, qui après un siècle et demi d’existence est encore absent du cursus scolaire."  L’auteur est ici un peu sévère car le cinéma et l’éducation à l’image son tout de même mentionnés dans les programmes (reste à voir ce que peuvent faire les enseignants). Il n’est pas plus tendre avec les musées scientifiques : "Il a fallu attendre vingt-trois ans pour que la Cité des sciences Paris-Villette se dote enfin d’une unité télévisuelle." . S’il croit au cinéma, c’est parce que ce dernier demeure, même sous ses formes contemporaines (téléchargement  du web, streaming, TNT), un formidable vecteur de savoir. A propos des sciences et des techniques, il écrit à la dernière page du livre : "Le cinéma peut raconter cette histoire-là, faite d’avancées et de reculs, d’interrogations, de mise à l’épreuve, de changement de paradigme, d’hétérogénéité de la communauté scientifique." . Reste à voir comment les amoureux du 7ème art et les scientifiques réagiront à cet appel.

 

Jérôme SEGAL
Titre du livre : La culture scientifique et technique à 24 images/seconde
Auteur : Robert Nardone
Éditeur : Editions Matériologiques
Date de publication : 30/11/99
N° ISBN : 978-2-919694-10-5
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2 commentaires

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mao

06/11/12 21:26
merci pour cette recension d'un livre que je n'aurai jamais même pas pensé à regarder de quoi cela pouvait parler!
un peu technique pour moi quand même,mais instructive approche du cinéma..
à quand une explication des techniques cinématographiques mêlant la fiction et l’esthétique....
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Jérôme Segal

06/11/12 12:20
Auteur de la recension, je tiens à remercier Antoine Gaudin, coordinateur du pôle, pour les remarques importantes apportées à une version antérieure de ce texte.

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