Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

"Nous sommes alors passés d'un futur indépendant de nous, extérieur à toute emprise humaine, à un futur domestiqué et maîtrisé puis à un futur dont nous reconnaissons l'opacité. Le monde qui a été perdu, le monde abandonné par Dieu, devient une tâche à accomplir."
Finance, chômage et austérité dessinent les contours de la crise dans nos esprits. Sans nier cette réalité économique propre à notre époque, Myriam Revault d'Allonnes perpétue le rôle du philosophe défini par Kant en confrontant sa discipline à l'actualité, en questionnant le présent "en ce qu'il apporte comme différence" par rapport à l'Histoire. Pour mieux dégager des réalités historiques de ses observations. Dans son ouvrage La Crise sans Fin, elle affirme que "la crise n'est pas une maladie" mais qu'elle constitue une part essentielle de "l'expérience moderne du temps et de l'histoire".
Non, la crise n'est pas seulement le fléau rampant que nous décrions. Elle est aussi problématique que créatrice et pousse constamment l'Homme à élaborer de nouvelles réponses. En partant de notre constat d'impuissance contemporaine face à la crise, Myriam Revault d'Allonnes déroule une argumentation convaincante sur notre conception du temps et de nous-mêmes. Elle nous démontre que l'accélération des rythmes de vie, de l'innovation technologique, amène l'Homme à ne plus pouvoir compter sur les expériences passées devenues trop lointaines pour comprendre le présent ou même se prémunir du futur.
Perception, raison et expérimentation
Dans notre société, l'axiome des temps modernes - percevoir, raisonner et expérimenter - ne permet plus de concevoir l'avenir avec confiance. Par ces trois canaux, l'Homme des Lumières était capable de définir des lois et des normes lui permettant d'agir par rapport aux expériences passées. Cette méthodologie n'a plus de prise sur un temps étanchement séparé entre passé, présent et futur. La crise est désormais le cadre de notre existence, et il semble difficile de le dépasser par les moyens philosophiques que l'Homme s'est forgé. Là où la Révolution française "ne se laissait même pas 7 jours pour refaire le monde" (E. Quinet), les métamorphoses politiques de notre temps pèsent par le poids qu'elles exercent sur l'actualité, pas par l'action en elle-même.
La puissance d'action, l'emprise sur le temps qu'éprouvaient les Modernes puisait aussi sa force dans la proximité temporelle entretenue entre les différentes générations qui coexistaient. Tocqueville souligne un hiatus entre absolutisme et démocratie. Sous le premier régime, les temps étaient "quasi immobiles" et les hommes liés à la volonté d'un seul. Selon ses propres mots, "le maître et l'esclave étaient placés, par leur fortune, leur éducation, leurs droits, à une distance presque infranchissable sur l'échelle des êtres, et pourtant le temps finissait par les lier ensemble" . Passé dans la démocratie, le pouvoir se partage, et la prise que chacun exerce sur celui-ci aussi. Combinée à l'accélération du temps, le penseur français ajoute que "la démocratie brise la chaîne sociale et met chaque anneau à part".
"Plus nous gagnons du temps, plus nous en manquons"
L'accélération du temps a une influence sociale et politique majeure sur les sociétés. Elle s'explique par trois principaux phénomènes, développés par Rosa dans son ouvrage Accélération : l'accélération technique, des rythmes de vie, et des mutations sociales et culturelles. Devenu moteur de l'Histoire par cette accélération, le temps a pour mission politique d'incarner un progrès de plus en plus palpable et toujours plus discutable sur le fond. Mais l'accélération n'est pas forcément synonyme de progrès. Paul Virillo utilise le terme paradoxal d' "immobilité fulgurante". "Plus nous gagnons du temps, plus nous en manquons" ajoute alors l'auteure qui décrit les rouages de cette spirale contemporaine : "Toute révolution technique entraîne des mutations d'ordre social qui donnent lieu à une accélération des rythmes de vie, appelant à leur tour de nouvelles innovations techniques" . Une conséquence et une cause de l'avènement d'un nouveau monde décrit par Weber comme une véritable "cage d'acier de la rationalisation capitaliste". Une heure de retard sur une journée de cheval n'a que peu d'incidence, mais combien d'entre nous ont déjà pesté pour quelques minutes de retard de leur train ?
L'auteure soulignait au début de son livre que le terme de crise provient du vocabulaire médical. L'analogie entre perception contemporaine du temps et dépression illustre parfaitement le phénomène "d'immobilité fulgurante" : "La dépression peut être envisagée comme une conséquence de la dégradation de l'expérience du temps. Elle répond en effet au sentiment d'un temps "coagulé" et "suspendu": l'orientation vers l'avenir s'en trouve complètement modifiée sinon annulée. La dépression est peut-être la pathologie la plus caractéristique de notre vécu contemporain. Maladie de l'homme privé de l'ouverture aux possibles, elle est de ce fait une pathologie du lien social."
2 commentaires
DELB
Barthélemy Guayart
Encore bravo.