Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

Dans l’entretien accordé en 1966 et publié par Der Spiegel au lendemain de sa mort, Martin Heidegger se voit demander par le journaliste, qui a eu bien du mal jusque-là à le suivre dans l’analyse qu’il propose des "traits fondamentaux de l’âge technique qui ne fait que commencer", ce qu’il conviendrait de faire, selon lui, pour exercer une influence sur "ce tissu d’événements qui doivent forcément se produire", et quelle aide le philosophe pourrait nous apporter, à nous autres, "hommes politiques, demi-politiques, citoyens, journalistes, etc.", qui devons sans cesse prendre une décision quelconque, qui devons nous arranger avec le système dans lequel nous vivons, qui devons essayer de le changer en guettant la porte étroite qui pourrait ouvrir sur une réforme, voire sur une révolution. La réponse de Heidegger est remarquable de concision : penser. A supposer que les hommes puissent modifier d’une quelconque manière leur destin, dit-il, alors seul l’effort de penser pourrait produire un sursaut salutaire. Au journaliste manifestement déçu de sa réponse, il explique: "Penser, ce n’est pas rien faire ; la pensée est elle-même en soi l’action dans son dialogue avec le monde entendu comme destin."
L’urgence n’est pas d’agir tous azimuts, mais d’apprendre à questionner. Cette proposition, nous semble-t-il, vaut tout à fait en matière de philosophie de l’environnement : il est nécessaire, pour qui souhaite comprendre la nature exacte des problèmes environnementaux contemporains, de s’interroger avant toute chose sur la façon dont nous posons le problème de la crise écologique. Ici comme ailleurs, nous n’obtenons jamais que les réponses que nos questions méritent. En renversant la célèbre formule de Marx selon laquelle l’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre, nous serions tenté de dire que l’humanité ne pourra résoudre les problèmes écologiques auxquels elle est confrontée que si d’abord elle apprend à bien les poser.
De ce point de vue, les entreprises théoriques qui se fixent pour objectif d’élucider les racines culturelles de la crise écologique actuelle nous paraissent êtres les plus utiles d’entre toutes – pour autant, bien entendu, qu’elles ne nous conduisent pas sur un chemin qui ne mène nulle part. Tel est malheureusement le cas du livre de Christian Godin dont il va être question ici, lequel, en épinglant une fantasmatique "haine de la nature", n’apporte rien à la compréhension des causes profondes des problèmes environnementaux.
La thèse principale du livre
La thèse principale que défend l’auteur est qu’il convient de questionner notre rapport multiséculaire à la nature en termes métapsychologiques, c’est-à-dire dans les termes que la psychanalyse de Freud a popularisés sous le nom de "pulsion de mort", de "refoulement" et de "phobie". A l’en croire, tout homme serait essentiellement animé d’une hostilité sourde et tenace à l’encontre de la nature – en entendant par là une volonté d’anéantissement, de destruction, d’extermination de la nature dans sa spontanéité et dans sa différence même d’avec les caractéristiques jugées constitutives de l’humanité. Pour cette raison, déclare l’auteur, la crise environnementale pourrait bien être dite "apocalyptique", au sens rigoureux du mot, puisqu’elle nous dévoilerait quelque chose de fondamental sur le monde humain, demeuré caché ou mal compris jusque là, à savoir que l’homme a la nature en horreur .
D’une telle haine de la nature, l’auteur croit voir des manifestations dans le moindre de nos gestes, dans la plus insignifiante de nos décisions, à tel point que l’on en vient à se demander ce qui pourrait bien échapper à une telle grille de lecture qui, à la façon justement du système paranoïaque selon Freud, ne cesse de trouver matière à confirmation et s’immunise par principe contre toute forme de réfutation. Nous pensions avoir été instruits par Darwin des mécanismes à l’œuvre dans l’extinction des espèces, mais Christian Godin arrive à point nommé pour nous dessiller : "Le monde du vivant n’est pas seulement anéanti par notre présence, notre travail ou notre négligence. Il a été sciemment, consciencieusement, systématiquement exterminé" . Après tant de savants travaux publiés sur le phénomène d’étalement urbain et de la gestion de la nature en ville, l’auteur nous livre enfin la clé de ces problèmes : "La haine de la nature ne se contente (…) pas de détruire les sols. Dans les villes, (…) les animaux et les arbres sont presque partout traités en ennemis" . Qu’est-ce que l'élagage des arbres ? La réponse fuse, imparable : "un signe manifeste de barbarie" . Pourquoi nos enfants préfèrent-ils aller au cinéma le dimanche voir le dernier film d’animation de Pixar plutôt que de se promener en forêt ? On l'aurait parié : la faute en est à la haine de la nature, bien entendu…
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S.S.