Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

Un jour, on pourrait voir sortir un livre qui dirait comment certains historiens et philosophes ont pensé les sciences avec, à leurs côtés, quelques livres de Borges. On sait bien, et Georges Didi-Huberman le rappelle , que Foucault ouvrit Les mots et les choses avec "une certaine encyclopédie" trouvée dans un texte de Borges, une encyclopédie chinoise d’idées et de choses disparates aux liens insaisissables. L’écrivain a aussi marqué son maître, l’autre grand philosophe français des sciences et de la médecine, Georges Canguilhem, qui cita sur un tout autre ton, pour finir un article consacré à la vie, quelques lignes de l’Aleph . Placé chez Foucault à l’ouverture du livre, l’extrait de Borges n’est pas réduit à la figuration d’un texte en exergue, il porte déjà un intérêt heuristique et fait entrer le lecteur, dépaysé et riant, dans l’histoire de la classification du savoir.
Plus récemment, Borges a inspiré Lorraine Daston et Peter Galison, deux chercheurs américains dont on publie cette année la traduction d’Objectivity, une volumineuse étude sur les rationalités scientifiques. C’est ici pour illustrer leur conception de l’écriture de l’histoire que Daston et Galison mentionnent à deux reprises le poème de Borges où l’on trouve l’image d’une carte à l’échelle 1/1 . On n’écrit pas l’histoire des sciences, disent-ils, en ayant l’exhaustivité pour principe. Il faut réduire le monde, aussi vaste et confus soit-il, en choisir les reliefs les plus notables, pour le faire entrer dans un livre. Et c’est accompagnés de cette image, pour le moins précieuse quand on imagine leur peine, que les deux auteurs américains s’en vont explorer plus de trois siècles de science occidentale.
Atlas et la moralité de la science
Lorraine Daston, qui a depuis publié des travaux sur l’intersection entre arts et science, s’est d’abord faite connaître pour ses recherches sur l’histoire des probabilités. Peter Galison a, quant à lui, publié sur la physique au XXe siècle. Tous deux se sont retrouvés à la fin des années 1980 pour entreprendre l’étude des atlas scientifiques. Cette source a ceci d’intéressant, disent-ils, qu’il en existe depuis fort longtemps, de toute sorte et pour chaque discipline basée sur l’observation ; que tout atlas justifie son existence en dénigrant le précédent, qu’il est presque à chaque fois un manifeste, mais qu’il est en même temps un outil, un outil de standardisation de l’objet scientifique, de diffusion du savoir, d’entretien de la mémoire et d’éducation du regard.
Publiés entre les XVIIIe et XXe siècles, ces atlas leur permettent de construire une chronologie. On voit naître, disent Daston et Galison, un mode inédit de représentation scientifique au XIXe siècle. Ce mode de représentation serait le symptôme d’un nouveau régime scientifique, l’objectivité. Un peu comme "universel", "objectivité" est l’un de ces mots dont on oublie vite la condition historique, et le fonctionnement de ce qu’il désigne du même coup. C’est ainsi que l’on se trouve facilement face à des définitions tautologiques du type "est objectif ce qui est fait objectivement". Les féministes ont bien montré que souvent l’usage de ce mot correspondait à des situations où le sujet de l’énonciation s’en revendiquait pour mieux cacher des rapports de domination. Daston et Galison souhaitent, quant à eux, disséquer le fonctionnement de cette rationalité scientifique, ou "vertu épistémique", en donnant dès le début du livre une définition qui l’historicise : l’objectivité, c’est le régime de production scientifique qui aspire à l’effacement de toute trace de celui qui est à l’origine du savoir. Et, ajoutent-ils, cette façon de faire science n’a pas toujours existé, puisqu’elle s’est développée au XIXe siècle. Ce n’est pas parce que l’objectivité n’a pas toujours existé en tant que régime de production des faits scientifiques, que la science fut un jour irrationnelle. Simplement, il faut compter, en histoire des sciences, sur plusieurs régimes de rationalité. Daston et Galison en isolent trois autres : la vérité d’après nature (truth-to-nature) qui a dominé la production scientifique au XVIIIe siècle, l’objectivité structurale (structural objectivity) et le jugement exercé (trained judgment) qui se sont développés au XXe en réaction aux limites de l’objectivité du XIXe siècle, dite "objectivité mécanique" (mechanical objecivity). La chronologie que Daston et Galison envisagent est d’une grande souplesse, les différents régimes de production des faits scientifiques se suivent mais ne s’effacent pas, et l’on trouve des survivances de chacun de ces régimes dans les époques qui les succèdent.
Chacune de ces "vertus épistémiques" s’incarne selon eux dans des procédures, dans une épistémologie et dans une éthique qui leur sont propres. Parmi ces trois termes, le dernier est sans doute le plus surprenant : on comprend que les procédures font référence aux outils et à leurs usages, et que l’épistémologie est le discours porté sur cette rationalité. Une des grandes idées du livre est qu’il y a une moralité de la science, que chaque régime de rationalité a une économie morale selon l’expression forgée par Lorraine Daston , d’où l’expression "vertu épistémique". Il ne s’agit pas de psychologie individuelle, ce concept d’économie morale ne fait pas non plus référence aux motivations du scientifique, forcément impures, que le sociologue entreprendrait de mettre au jour. Il s’agit plutôt de discipline, ou pour citer Foucault, qui aide les auteurs à définir ce qu’ils entendent par là, il s’agit d’une technique de soi, non coercitive, appliquée à la connaissance du monde et non pas à la connaissance de soi-même.
D’une rationalité à l’autre
Voici donc quatre régimes de rationalité qui se sont succédés, ont un peu coexisté, et qui, pour trois d’entre eux, se sont incarnés dans des images au long de trois siècles de science occidentale. Le premier, le régime de la vérité d’après nature, s’est épanoui au XVIIIe siècle. Ce mode de représentation scientifique, et donc de rationalité, ambitionne de montrer des types en isolant les attributs essentiels des objets représentés : au botaniste, accompagné de l’illustrateur, de déterminer ce qui dans telle plante relève de l’idiosyncrasique ou du typique. Il faut prendre garde car la nature, pleine d’imperfections, est monstrueuse, et l’on ne veut montrer que l’essentiel. Ainsi, un professeur de médecine de Leyde, Albinius, qui, pour réaliser un des ses atlas anatomiques, voulant représenter des squelettes à la fois "parfaits" et "justes", commença par en choisir un qui s’approchait de son idéal, un squelette de "sexe masculin, de taille moyenne, et très bien proportionné ; du type le plus parfait, sans tare ni difformité" et, ne le jugeant pas encore assez parfait, l’améliora un peu avec les pinceaux de son illustrateur. Il n’y a pas d’idée platonicienne derrière cette recherche de typicité ; en aucun cas il ne s’agit d’abandonner l’expérience des sens pour se représenter ce qui, dans tel objet, est essentiel. Au contraire, c’est parce que le scientifique aura vu des centaines de fois son objet d’étude, qu’il aura la mémoire de ces visions, et qu’il pourra les comparer puis les synthétiser en une seule image. Le scientifique est actif : c’est un observateur génial qui n’a de cesse d’intervenir pour corriger la nature. Il est parfois accompagné d’outils, comme la chambre noire, mais cela ne l’empêche pas in fine de tout reformuler pour représenter le type qu’il s’est créé mentalement.
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Jérôme Segal