Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

Il est devenu banal de souligner à quel point la délimitation d’une discipline ou, plus généralement, d’un champ de recherche soulève par nature toutes sortes de difficultés insolubles. En admettant que la distinction entre les "sciences de l’esprit" et les "sciences de la nature" puisse recevoir un sens précis, et qu’il soit possible de produire des critères de démarcation épistémologiques satisfaisants – ce qui est loin d’aller de soi –, il reste qu’il devient extrêmement malaisé, au sein de chacune de ces deux moitiés du globus intellectus, de tracer des frontières étanches entre les différents corps de savoir susceptibles d’y être constitués. Il est encore plus difficile de comprendre pour quelles raisons, au fond, nous devrions chercher à toute force à cartographier l’espace que la pensée est susceptible de couvrir, comme s’il s’agissait d’interdire à un discours d’entrer en communication avec un autre type de discours, d’échapper au péril d’une hybridation interdisciplinaire qui serait, dans l’ordre intellectuel, aussi infâme et ignoble que l’est, dans l’ordre naturel, la consanguinité parentale.
Parmi les difficultés que rencontre la tentative visant à "produire du discontinu avec du continu", comme le disait Pierre Bourdieu, une attention toute particulière mérite d’être réservée à l’appellation qui est donnée à telle ou telle discipline ou entreprise intellectuelle. Et sans doute convient-il sur ce point de ne pas se laisser abuser par des étiquettes, des appellations ou des labels qui n’ont la plupart du temps de valeur que journalistique. Ainsi, quel nom convient-il de donner à l’ensemble des réflexions qu’inspire partout dans le monde la pensée des origines ultimes et des implications sociales, politiques, économiques et morales de la crise environnementale contemporaine ?
Le nom de "philosophie de l’environnement" pourrait-il faire l’affaire ? Il le semble bien, du moins en France, où cette appellation académique est en passe de s’imposer définitivement. Mais le choix du mot d’"environnement" n’est-il pas malheureux en ce qu’il suggère l’idée de quelque chose qui "environne" un sujet supposé central ? Quid alors du mot d’écologie lui-même, qui a le grand mérite de donner à entendre le beau mot grec d’"oïkos", signifiant la demeure, la maisonnée – notre maison-Terre qui, selon une formule présidentielle désormais bien connue, "brûle", tandis que "nous regardons ailleurs" ? Mais le mot a déjà un emploi : il sert à désigner une démarche scientifique, dont la délimitation exacte, au sein même de son champ d’appartenance, se révèle de surcroît extrêmement problématique. Qu’à cela ne tienne, dira-t-on ! Conservons le mot "oïkos", et ajoutons-lui le suffixe " -sophie" pour indiquer qu’il s’agit d’une entreprise dont la "scientificité" n’est pas du même type que celle des sciences de la nature. Solution ingénieuse, certes, qui sera celle que retiendront Arne Naess et Félix Guattari indépendamment l’un de l’autre – dont le principal défaut est toutefois qu’elle conduit à forger un néologisme peu intelligible, voire égarant, qui invite à ranger l’écosophie dans le même rayon de spiritualité vaseuse que les divagations théosophiques. Quant au choix du syntagme d’"éthique environnementale", qui a été massivement retenu dans les pays anglo-saxons depuis le courant des années 1970, il n’est guère plus heureux, en ce qu’il se révèle incapable de bien mettre en lumière la complexité du discours que tiennent les éthiciens de l’environnement, que l’on réduit trop souvent à un discours moral, voire moralisateur.
Que l’on ne s’y trompe pas : le risque encouru est de voir se clôturer sur lui-même un champ de recherche en voie de constitution, que l’on voudrait hâtivement unifier autour de quelques grandes problématiques fédératrices, en décrétant de haut les conditions sous lesquelles il est possible d’y produire un discours pertinent. Si nul ne sait ce que peut un environnement, comme le disait naguère Bruno Latour , nous pourrions ajouter que, pour cette raison même, nul ne sait davantage ce que peut être aujourd’hui une philosophie de l’environnement.
6 commentaires
Afeissa Hicham-Stéphane
Tout d'abord, le fait que l'auteur du présent volume ne fasse pas mystère de ses parti pris théoriques ne les rend pas pour autant légitimes. Se trouve de fait écartée la quasi totalité des problématiques d'écologie politique au sein d'un volume qui affiche pourtant le titre d'"Ecologie politique". Ce sont les effets d'occultation et d'exclusion de ces partis pris qui font problème.
Ensuite, il n'est pas sûr que la référence à Calliclès ait été bien comprise. La pointe de la critique que Calliclès adresse à Socrate, telle que je l'interprète, vise à dénoncer son goût pour la spéculation en tant que telle, comme si le philosophe avait à se justifier de faire de la philosophie. C'est ce reproche que l'on peut lire bien souvent sous la plume de ceux qui déplorent que les théoriciens d'éthique environnementale puissent perdre tant de temps à déterminer les critères de considérabilité morale ou à mettre au jour les fondements métaphysiques de la valeur intrinsèque. Il ne s'agissait donc pas, dans mon esprit, d'opposer une manière de faire de la politique (ou de la concevoir) à une autre, que de défendre la légitimité d'une approche spéculative de la philosophie - laquelle ne la condamne nullement à une sorte d'impertinence politique.
perplexe
Afeissa Hicham-Stéphane
ad
Gregoire de Tours le millionna
Mais - @ Empédocle - je ne crois pas qu'on puisse parler de compte-rendu dans le cas de cette critique serrée (et incontestablement intelligente), qui rend compte de ce qui n'est pas dans le livre, mais pas vraiment de ce qui y figure.
Par conséquent, un lecteur généraliste (comme moi) n'est pas beaucoup plus avancé sur ce terrain. Par ailleurs, je ne comprends pas le titre: si le "préfère" est un impératif, alors un ! aurait été le bienvenu ; et sinon, ...?