Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

L’historien anglais Ian Kershaw, bien connu du grand public français pour sa monumentale biographie d’Hitler , a décidé de mettre un terme à ses recherches sur le nazisme en revenant dans son dernier livre La Fin sur la question qui avait été l’objet de sa première recherche, il y a trente ans : celle du consentement du peuple allemand sous le IIIe Reich.
Sa première étude concernait la période 1933-1939 ; sa dernière s’intéresse à un sujet jusqu’ici très peu abordée du point de vue des mentalités : la période 1944-1945 où, au cœur de la défaite et de la destruction de l’Allemagne, le peuple continua de soutenir Hitler. “Pourquoi le régime a-t-il tenu si longtemps” , c’est la question essentielle que pose l’historien. Elle touche au cœur du fonctionnement de l’opinion allemande. Or c’est cette opinion qui intéresse l’auteur d’un livre paru un peu plus tôt dans l’année, Peter Fritzsche, qui, dans Vivre et mourir sous le IIIe Reich, reformule en ces termes : “dans quelle mesure les Allemands sont-ils devenus des nazis ?” .
Les deux livres ne sont pas centrés sur la même période, puisque Fritzsche analyse l’ensemble de la durée du IIIe Reich, mais ils s’intéressent à la même question : celle de cette zone grise qui s’étale de l’adhésion fervente au projet nazi à l’indifférence totale au régime, en passant par le consentement, souvent silencieux. Le cas limite que constitue la résistance au régime n’est pas abordé, et pour cause : il n’y eut, en dehors de quelques tentatives catholiques et communistes, que très peu de résistance populaire au régime. Les Allemands étaient-ils pour autant tous de fervents nazis ? Les deux historiens tentent de répondre à cette question en scrutant l’opinion publique.
“Je ne peux tout simplement pas croire que le Führer va nous sacrifier absurdement” .
Le débat sur l’adhésion des Allemands au nazisme reprend beaucoup de ces cadres à celui sur l’antisémitisme sous le IIIe Reich. Daniel Goldhagen et Christopher Browning , comme de nombreux historiens, se sont opposés l’un à l’autre pour savoir si les Allemands furent des “bourreaux volontaires d’Hitler”, farouchement antisémites, ou si le poids des structures – et notamment des conditions générées par la guerre – jouèrent un rôle dans l’acceptation de la politique de persécution, puis d’extermination des Juifs d’Europe. L’équilibre n’a jamais été facile à arrêter, pour la simple et bonne raison que connaître l’opinion des Allemands à l’époque est difficile : il n’existait pas de sondages et les sources qualitatives sont difficilement généralisables.
Encore et encore, les historiens qui veulent connaître l’opinion allemande utilisent les mêmes outils : les rapports des services de sécurité du Reich , les rapports du parti social-démocrate en exil et ceux des services régionaux du ministère de la Propagande . La question du soutien au régime bute cependant sur les mêmes écueils que celle de l’antisémitisme, car adhésion et indifférence sont le droit et le revers de la même pièce, celle du lien entre le peuple allemand et les élites nazies : sans quantification, on peut revendiquer l’un ou l’autre, sans réellement trancher. Les deux auteurs tranchent, mais cet effort n’est cependant pas de la même qualité dans la tentative de dépasser ces obstacles.
Les limites de l’essai
Peter Fritzsche propose un essai dont l’argument principal est simple : les Allemands sont pour la plupart devenus de fervents nazis, grâce à un processus de conversion idéologique . Ce phénomène, très précoce après 1933, se fonde sur le recours très puissant des nazis à des mises en scène du consensus, une véritable scénographie de l’adhésion, qui pousse au conformisme. Cette “culture de l’acclamation nationale” , que Fritzsche analyse à travers la pratique du “Heil ! Hitler !” ou de la participation aux officines d’intégration nazie , fait exister, de manière performative, la “communauté du peuple” , centre du programme nazi. Se sentir “entre soi” nécessitait non seulement des processus d’intégration positive, mais aussi une exclusion d’un certains nombres “d’indésirables” de l’ordre biologique et racial du IIIe Reich. Fritzsche livre à ce sujet quelques pages originales sur les politiques de stérilisation pratiquée par les nazis, qui touchèrent presque 400 000 allemands entre 1933 et 1939 . Sur la question de l’antisémitisme, l’auteur conclut aussi à une adhésion profonde des Allemands aux objectifs du régime : s’il souligne, après Götz Aly, l’importance de la politique de redistribution des biens aryanisés, il ne va pas jusqu’à adopter les thèses d’un Goldhagen . Il montre les limites des connaissances des Allemands sur le sujet, mais n’hésite pas à conclure que “les sentiments antisémites étaient plus profondément enracinés” , et que la “population avait fini par accepter les fondements de la politique antisémite nazie” .
Kershaw concluait, dans les années 1980, à une relative indifférence des Allemands envers la politique nazie ; Fritzsche lui oppose l’adhésion franche et massive de ces Allemands, et nuance largement la prépondérance du charisme personnel d’Hitler sur les le corpus idéologique nazi lui-même . L’idée pourrait être séduisante ; encore faudrait-elle qu’elle soit fondée sur une étude globale de l’opinion. Or Fritzsche fonde sa démarche sur un nombre très restreint de sources qualitatives, en l’occurrence sur des lettres et quelques journaux intimes, dont certains sont presque trop utilisés . Il n’évoque jamais les conditions de ses montées en généralité ; plus largement, quand il décrit les politiques impériales et raciales du Reich, son essai sur l’opinion se transforme en une synthèse qui perd de vue les objectifs de départ de sa démarche. Cela affaiblit d’autant sa démonstration sur la capillarité entre régime nazi et peuple allemand.
5 commentaires
Nicolas Patin
Merci pour votre sagacité et vos remarques. J'aurais dû un peu mieux relire mon papier !
Merci !
Jérôme Segal
Quatre petites remarque sur la forme
- (Martin) Borrmann => Bormann
- Götz Ali => Aly
- "tous les critères qu’il a disséqué" => disséqués
- Je propose enfin de mettre des conditionnels dans "les Juifs dominent les puissances alliées et veulent se venger"
Nicolas Patin
Alexandro
"sondages" est ici à l'évidence synonyme d' "études quantitatives". C'est le genre de raccourci qui permet de s'adresser à des non spécialistes en évitant certaines lourdeurs du style académique.
Vous devez par ailleurs savoir que la critique externe et interne des documents est la base du travail des historiens. Par conséquent, évoquer la non-existence de telles sources quantitatives n'implique en rien que s'ils elles avaient existé, elles n'auraient pas été soumise à cette critique, exactement comme les autres sources.
D'une proposition pédagogique, je crois que vous faites un faux problème.
Gracchus
Supposer cela implique aussi de supposer que cela aurait été dans des conditions comparables à celles qui prévalent de nos jours quant à leur mise en oeuvre.
Or, en quoi peuvent nous éclairer sur l'état d'une société des sondages qui sont à la fois :
- orientés par leurs commanditaires, qui en choisissent les sujets et, au moins dans une certaine mesure, les questions et les publics "sondés", en fonction soit de l'impact médiatique escompté soit des intérêts mercantiles poursuivis;
- réalisés, pour des raisons de coûts, dans la très grande majorité des cas selon une méthodologie des plus discutables, tant par la méthode (interrogation par téléphone ou par internet, notamment), que par la taille de l'échantillon;
- soumis à des tripatouillages parfaitement opaques de la part des instituts, qui "corrigent" les résultats bruts pour des motifs et selon des méthodes connus d'eux seuls (la méthode du "doigt mouillé" étant vraisemblablement la plus répandue).
Si on ajoute à cela que, dans le contexte politique, il n'y a aucune raison de penser que les sondages sous le IIIe Reich auraient été plus libres et moins soumis au régime que la presse par le biais de laquelle nous en aurions connaissance, il faut admettre que l'idée est farfelue.