Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

“Je pense entre la Chine et l'Europe [...] j'ouvre-promeus-produis de l'entre entre ces pensées” . Voilà comment François Jullien, philosophe à part dans le paysage intellectuel français, présente la mission qu'il se donne. Sinologue confirmé, il se distingue par ses études ambitieuses, voire contestées, sur les relations entre les pensées occidentale et chinoise. Titulaire depuis peu de la Chaire sur l'altérité, il propose à la lecture sa première leçon dans un ouvrage sobrement intitulé L'Ecart et l'Entre. Cet opuscule s'avère être une introduction idéale à son oeuvre, et notamment à la lecture de son Traité de l'efficacité. L'objectif de ce petit livre est d'aborder l'altérité, principalement entre deux pensées majeures : la pensée européenne et la pensée chinoise. Et le thème choisi n'est pas pris au hasard : aujourd'hui “la notion d'altérité se trouve menacée” . Or, cette notion est vue comme essentielle par le philosophe. Sans elle, il n'y a pas de tension créatrice. C'est “la catégorie promotrice tant de l'humain que de la pensée” affirme-t-il. Dès lors, pour étudier cette altérité, qui mieux qu'un philosophe européen ayant rejoint la Chine pour tenter de l'apprivoiser ?
En effet, François Jullien a reçu une formation classique comme helléniste à la rue d'Ulm avant d'apprendre le chinois et rejoindre l'Asie. La pensée chinoise est donc vue et décrite par le philosophe comme le tout autre. Et, à la manière d'un Levi-Strauss, il incite à quitter son confort conceptuel pour se laisser aspirer par ce tout autre, non pas afin d'abandonner sa culture, mais, paradoxalement, pour la retrouver et véritablement se l'approprier. Selon lui, “fréquenter la pensée chinoise rend plus sensible, par ricochet, aux tensions internes de la culture européenne” .
Suivre les dynamiques culturelles
Les cultures ne sont pas vues par le philosophe comme des identités figées qui n'évoluent pas et se subissent, avant de tomber en déshérence, car “une culture qui ne se transformerait plus serait une culture morte” . Bien au contraire, ce sont des dynamiques qu'il faut comparer pour pouvoir les saisir. Et ce n'est pas sur les différents que l'on doit s'appuyer pour arriver à cette fin. Au terme “différence”, François Jullien préfère celui d'“écart”. Si la différence suppose une identité culturelle figée, l'écart met en tension des dynamiques culturelles. L'un sous-entend le statisme, l'autre le mouvement et la production. Autrement dit, “cette pensée de l'écart nous sort tant de l'universalisme facile que du relativisme paresseux” . L'écart permet la réflexion, au sens propre comme figuré, entre les deux cultures en les mettant face à face sans les opposer, ni les enfermer dans un carcan inatteignable. Cet écart entre les cultures ne peut se concevoir sans un “entre”, c'est-à-dire un vide laissé entre deux pensées dans lequel il ne faut pas avoir peur de sombrer. L'entre peut effrayer car il suppose le vertige de l'inconnu et de l'impalpable. Comme François Jullien l'explique, “le propre de l'entre, c'est justement de ne rien avoir en propre” . Pourtant, c'est la clef de l'étude comparée de deux cultures diamétralement opposées. C'est justement parce qu'il n'a pas de forme, ni de qualités propres, que cet entre n'a pas été étudié dans la pensée occidentale, à l'image des Grecs anciens qui préférèrent établir la métaphysique plutôt que de se confronter au vide. Il n'y a guère qu'un Socrate qui peut se targuer d'avoir été en dehors de toute pensée ; il en est d'ailleurs mort. Ni Platon, ni Aristote n'ont pensé ce vide, préférant l'éluder. Et toute la philosophie occidentale a suivi ce mouvement en ne s'intéressant pas à l'entre. C'est la raison pour laquelle François Jullien ne propose pas une énième explication de l'altérité, mais plutôt une refondation de l'assise de la pensée philosophique sans son postulat occidental originel, ni par le recours à la métaphysique.
La figure intermédiaire de l'atopos
Cest donc au travers des concepts d'écart et d'entre que François Jullien propose l'objectif ambitieux de “relancer la philosophie” . Pour pouvoir arriver à cette fin, il lui faut se placer en intermédiaire, d'où l'émergence d'un troisième concept, celui d' “atopie”. En effet, ni l'utopie, ni l'hétérotopie d'un Foucault ne peuvent permettre d'analyser ou de comparer les dynamiques culturelles. Pour François Jullien, seule l'atopie incarnée par l “atopos”, le penseur qui n'appartient à aucune pensée, peut permettre de sortir de l'enfermement de sa culture et étudier l'altérité. Le sinologue se place du côté d'un Socrate en portant les cultures “à se découvrir, à se sonder réciproquement et à déployer en “dia-loguant” leurs ressources” . Les intermédiaires premiers entre les cultures sont par conséquent les traducteurs. Un traducteur a le devoir de ne pas faire du mot à mot, mais plutôt de souligner l'écart entre les langues au travers de sa traduction pour mieux en faire apparaître les ressors les plus profonds, chaque langue étant associée une pensée. Il faut ainsi des passeurs entre les langues et entre les cultures qui créent une tension et soulignent l'écart entre les dynamiques, sans pourtant les enfermer et les dégrader.
Les ressources des pensées
Les ressources des pensées ne sont pas les mêmes et il faut tirer partie de cette distinction. Chaque culture a ses atouts, sauf qu'elle ne peut se contempler elle-même. D'après François Jullien, “la familiarité n'est pas la connaissance” , une culture ne peut pas se regarder toute seule, il lui faut un autre. Pour l'Europe, cet autre est bel et bien la Chine. Ainsi, le philosophe s'appuie sur une pensée chinoise fonctionnant par polarité pour étudier le concept d'altérité et appréhender l'écart entre cette pensée orientale et la pensée occidentale qui est elle repose sur la causalité. C'est la raison pour laquelle “passer par la Chine [pour] tenter d'élaborer une prise oblique, stratégique, prenant la pensée européenne à revers, sur notre impensé” . Les ressources de la pensée chinoise deviennent alors essentielles pour analyser une pensée européenne incomplète. Au point de céder à la tentation de l'Orient ? François Jullien assure qu'il ne “s'installe ni d'un côté ni de l'autre, mais [qu'il] opère dans l'entre-deux” afin d'ouvrir de l'écart entre les deux pensées et de faire survenir l'altérité. En somme, l'ouvrage de François Jullien plus qu'une réflexion sur l'altérité s'avère être un éloge de la pensée aventureuse, de la prise de risque intellectuelle, de la curiosité, à l'image de l'émerveillement des épistoliers de Malraux dans La tentation de l'Occident. L'Ecart et l'entre est simplement la proposition d'un choix entre “vie originale et vie banale” ![]()
2 commentaires
Jean-ollivier
La fin de la traduction, par Thorsten Pattberg
BEIJING - Peu de gens réalisent que, très franchement, la Bible décourage les gens de l'étude des langues étrangères. L'histoire de la tour de Babel nous informe qu'il ya bien une seule humanité (celle de Dieu), mais seulement que «nos langages sont confus". D’un point de vue historique européen, ça a toujours signifié que, disons, si un philosophe allemand pouvait savoir exactement ce que les Chinois pensaient, il ne pouvait pas les comprendre. Ainsi, au lieu de l'apprentissage de la langue étrangère, il a exigé une traduction.
Par coïncidence, ou peut-être pas tout à fait, l'Histoire avec «H» majuscule a suivi la Bible. A l'époque de Saint Empire Romain Germanique, quand les savants allemands parlaient encore le latin, le logicien allemand Christian Wolff a mis la main sur une traduction latine des Classiques confucéens. Sa réaction, je pense, est aussi drôle qu’inquiétante: il lit Kongzi en latin et dit quelque chose comme "Génial, ça me semble très familier, j'ai le sentiment que je comprends tout à fait ce Confucius!». Wolff était si emballé par ses nouveaux pouvoirs mentaux, qu'il est allé jusqu’à faire des conférences sur les Chinois comme s'il était roi de Chine. Ce serait génial, si ce n'était pas si ridicule. Parmi ses découvertes inoubliables étaient « Les motifs des Chinois », ou « Les finalités des Chinois », et ainsi de suite.
Et, bien sûr, de temps en temps quand quelqu'un demandait à maître Wolff pourquoi il n'avait pas visité la Chine, le plus grand sinologue de tous les temps jouait son plus grand triomphe intellectuel. Il répondait que «la sagesse des Chinois n'était généralement pas appréciée au point qu'il fût nécessaire de s'y rendre rien que pour ça ».
Il est donc assez bien établi, je crois, que « l'histoire » s’est arrêtée avec ce Wolff, ou du moins qu’elle est devenu trop fatiguée et trop cynique. Il a suffisamment démontré que n'importe quel européen pouvait devenir un «expert de la Chine", sans connaître un seul terme chinois.
Comme c'était le cas pour à peu près n'importe quelle langue étrangère, nous savons maintenant pourquoi le philosophe allemand Emmanuel Kant pouvait raisonnablement annoncer la «fin de toutes les activités », et Georg Hegel pouvait proclamer la« fin de l'Histoire ». Les deux savants savaient très bien qu'ils n'avaient maîtrisé aucune langue non-européenne au cours de leur vie, et ils supposaient simplement que l'Histoire en faisait plus ou moins autant.
Cette attitude de l'hémisphère occidental n'a pas changé, il en résulte que nous vivons dans un monde fou d'aujourd'hui. La plupart des chercheurs américains et européens croient que les Chinois «parlent =speak) » leur langue », mais seulement qu'ils «s’expriment (parlent=talk)» en chinois. Prenons le cas de la « démocratie » et des « droits de l’homme ». Vous y avez peut être songé, mais ce sont des mots européens qui n'existent pas du tout en Chine. Imaginez que la Chine nous retourne le compliment et exige de l'Europe plus de wenming et de tian ren he yi . L'attitude européenne se reflète dans ses traductions. La plupart des Occidentaux vont simplement traduire chaque concept chinois clé en termes bibliques ou philosophiques praticables (qui les arrangent). En conséquence, les États-nations modernes, comme l'Allemagne en l'an 2012, sont pratiquement dépourvus de chinois.
La traduction, bien sûr, est une vieille habitude humaine. Cela ne veut pas dire que nous ne devrions pas la remettre en question. C'était notre habitude de tuer nos adversaires dans la bataille, mais nous ne le faisons plus (sauf en Afghanistan et en Irak). Pourquoi détruisons-nous encore les mots clefs étrangers? Eh bien, nous le faisons d'abord, je pense, pour des raisons sociologiques. Si Allemagne censure tous les termes étrangers importants, le public allemand sera conduit à penser que lui tout seul sait tout ce qu'il ya à savoir dans le monde entier, et - métaphoriquement parlant - se comporte comme celui-ci. C'est pourquoi l'Allemagne a produit tant d'«historiens du monde» et de «philosophes», tels que Georg Hegel, Max Weber ou Karl Marx. Universitaires appellent ça la deutungshoheit - ce qui signifie avoir la souveraineté sur la définition de la pensée.
Cela peut sembler très déprimant, mais il faut dire la vérité : l'Occident sait peu de choses sur la Chine et la culture chinoise n'est jamais devenu un véritable phénomène mondial. À mon avis moins d’un pour cent de la population européenne instruite sait ce que veut dire ruxue, junzi ou shengren . Et ce sont quelques-uns des concepts chinois majeurs, s’il en fut.
Pour dire les choses autrement: avez-vous jamais demandé pourquoi il ya maintenant des « philosophes » et les « saints » partout dans le monde, mais qu'il n'y a jamais eu un seule shengren ou bouddha en Occident? Pensez-y, quelle en est la probabilité? Quelle version de «l'histoire» nous apprend-on? L'Orient a été pris en proie et se vide de son originalité socioculturelle pendant que nous parlons.
Je me sens souvent embarrassé pour certains professeurs asiatiques (qui ont obtenu leurs «qualifications» en Occident) quand ils ouvrent un autre département de « philosophie chinoise » ou de « religion chinoise » en Chine, souvent en souriant face aux hommes d'affaires occidentaux, aux missionnaires et aux bienfaiteurs.
"Philosophie" est un concept gréco-hellénique diffusé par la tradition judéo-chrétienne. Rujiao, Fojiao et Daojiao sont tous jiao, des enseignements. Quant à la « religion » il n'y en a qu'une, la conception occidentale. Nous vivons tous en l'an 2012 du Seigneur Jésus-Christ. La soi-disant «liberté de religion» doit être comprise comme: "dans ce monde chrétien, vous pouvez croire ce que vous voulez". La Chine est déjà évangélisée précisément parce que toutes les « religions chinoises » suivent la classification (taxonomy) judéo-chrétienne.
La Chine n'est pas la seule. L’Inde, elle aussi, est en train de prendre conscience qu’il y a quelque chose de bizarre ici. La tradition hindoue en sanskrit-inventé des dizaines de milliers de concepts non-européens qui sont tout simplement rejetés hors de l'histoire par les médias occidentaux et le monde universitaire. Comme si des milliards de Chinois et d'Indiens en trois mille ans n'avaient jamais rien inventé - comme s'ils se tenaient là en attente d'être dépouillés de leur propriété intellectuelle.
Certains commentateurs ont fait valoir que nous avons besoin d'un « langage universel », et que l’anglais d'aujourd'hui est le meilleur candidat. A cela je réponds, vous êtes fous, c'est exactement ce que les Allemands ont fait auparavant, et maintenant ce sont les Anglo-Saxons qui ferment leur livres d’« "Histoire »" et qui disent : «Nous vous connaissons déjà".
Non, le vrai « langage universel » serait radicalement différent de l'anglais d'aujourd'hui. Il devrait adopter en plus l'originalité et les dizaines de milliers de mots fournis par les traditions de l'humanité dans d'autres langues.
Chaque apprenant ressent ça de temps en temps : une certitude inconsciente que quelque chose se perd dans la traduction, à chaque fois, sans exception. Pourtant, la plupart d'entre nous avons trop peur pour suivre nos intuitions jusqu’au bout. Peut-être il ya une faille cachée dans l'histoire de la tour de Babel - une faille monstrueuse, effrayante. Que faire si nos langues ne sont pas du tout confuses, mais si un seul groupe d'êtres humains n’était tout simplement jamais assez nombreux pour explorer toutes les possibilités du monde? Que faire si les Chinois avaient inventé des choses - et qu’ils les avaient nommé daxue, datong, wenming, tian ren he yi et ainsi de suite – alors qu’aucun Américain n'a jamais pensé de cette façon, comme cela a toujours été le cas- je crois que nous serons d'accord sur ce point - en sens inverse.
On dit souvent que la langue est la clef pour comprendre la culture et la tradition chinoises. La question est alors : quelle langue devrait-ce être ?.
Dr Thorsten Pattberg est un chercheur allemand à l'Institut d'Études Humanistes supérieures de l'Université de Pékin. Il est l'auteur de La dichotomie Est-Ouest (2009), Shengren (2011), et de À l'intérieur de l'Université de Pékin (2012) (Copyright 2012 Thorsten Pattberg)
Quelques commentaires parus sur Asia Times On Line :
1. Très bon article, de nombreux concepts indiens comme dharma et maya , mithya ont été mal traduits. Un exemple : on traduit "jagat mithya hai" par ce monde est irréel, alors que la vraie traduction serait ce monde est toujours changeant. Il y a un problème quand les Indiens instruits qui ne savent rien de leur propre culture acceptent cette traduction. Les historiens occidentaux ont décrit la philosophie indienne comme un peuple spirituel non attaché aux gains matériels. La réalité est bien différente. On ne comprend pas la différence entre sat constant et éternel, asat faux et non-existant, mithya qui n’était pas avant, qui est présent aujourd’hui mais ne durera pas = changement permanent. Abhishek Singh
2. Bien vu Abhishek. J’ai tendance à penser que le concept même de ''religion'' en Occident a mauvaise presse (bad rap) du simple fait qu’on traduit bien mal les textes des ''grandes religions'' – qui sont en sanskrit, en pali, en chinois, en arabe en araméen, etc. Vous citez dharma, on peut ajouter le concept bouddhique de dukkha , un concept fondateur du bouddhisme à bien des égards traduit par souffrance alors qu’il y a bien des nuances de traduction possibles. Finn McMillan • University of South Australia
3. Article très intéressant. Ça me rappelle que le mot chinois zongjiao (religion) signifie en fait « différentes manières d’enseigner », ce qui est en contradiction frontale avec l’idée chrétienne de « Seul Dieu est ». Dès lors qu’un Chinois nomme ses croyances zongjiao, Il devrait faire une pause et se demander de quoi il parle. Klaus Lee Hong Kong Technical College
4. C’est pourquoi la plupart des chrétiens ne parlent pas du christianisme comme d’une religion, moi inclus. Gina Chang • Vancouver, British Columbia.
5. Excellent article. la ''traduction'' de concepts chinois en langage occidental est bourrée de tragi-coomique potentiel ; il suffit de lire le Dao De Jing ou le Yi Jing en traductions variées pour voir différences massives tant en terminologie qu’en concepts. Finn McMillan • University of South Australia
Eunostos