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Envoyées au Goulag, elles témoignent
[jeudi 04 octobre 2012 - 09:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Weggesperrt - Frauen im Gulag
Nina Kamm (dir.)
Éditeur : Dietz Verlag Berlin Gmbh
416 pages / 18,64 € sur
Résumé : Dix-neufs témoignages de femmes russes qui furent envoyées dans un Goulag ponctuent cet ouvrage pas encore traduit en français.

Est-ce que le témoignage et donc la création d’une mémoire peuvent servir d’approche historique d’un événement tel que celui du Goulag ? Si l’événement fut, comme on le sait, falsifié à une époque, est-ce que la mémoire peut dire quelque chose de ce qui s’est réellement passé ? L’ouvrage traduit du russe en allemand par Nina Kamm Weggesperrt. Frauen im Gulag [Envoyées au loin. Des Femmes au Goulag], rassemble 19 témoignages de femmes russes qui furent envoyées dans un Goulag 

Ces 19 témoignages sont ceux de femmes exerçant divers métiers et venant de différents milieux sociaux. Cette diversité fait tout l’intérêt de l’ouvrage : elles connaîtront toutes l’enfermement pour de très longues peines. Condamnée à 15 ans de prison par l’article 58 du code pénal soviétique, Chawa Wolowitsch s’exclama que sur 75 ans de temps de vie, quinze ans représentaient bien peu ! Ce pied de nez masquait mal à la fois l’absurdité et le tragique de la situation. Mais ces témoignages sont aussi la preuve que l’on a pu survivre au Goulag. Nadeshda Grankina, libérée en 1956 tint jusqu’à la fin de sa vie le vestiaire d’une école à Saint-Pétersbourg; Wera Schulz devint professeur de langues étrangères à Moscou après sa libération; Soja Martschenko, enfermée de 1937 à 1956, s’engagea après la Perestroïka pour l’organisation russe des droits de l’homme Mémorial; Tamara Petkewitsch repris des études théâtrales; Tatjana Leschtschenko-Suchomlina des activités artistiques; Nadesha Kanel devint docteur en médecine; Ariadna Efron publia les œuvres de sa mère, etc.

Pour sûr, cette "parenthèse" brisa leurs vies. Olga Adamowa-Sliosberg, enfermée 20 ans, raconte sa tristesse de n’avoir pu voir grandir ses enfants et son incompréhension face au fanatisme de son fils pour Staline. Ses souffrances étaient de la sorte complètement niées. La répression continua moins âpre et violente après 1956 et les révélations de Khrouchtchev. Le pays ne fit pas pour autant état du Goulag et de ceux qui en revinrent. L’éditeur russe de l’ouvrage précisa qu’en 1963 l’essai d’un éditeur de Magadan de faire paraître certain souvenirs de femmes enfermées au Goulag le rendit simplement fou, suite aux tergiversations et menaces de l’administration soviétique. Cet ouvrage ne paru finalement en Russie qu’en 1989.

Si elles ont témoigné, elles ont donc survécu au camp sauf dans un cas, la femme du dirigeant bolchevique Joseph Piatniski qui meurt en 1940, laissant un journal intime racontant la descente en enfer de leur famille après l’arrestation d’un des plus importants dignitaires du régime. Julia Sokolowa avait refusé les avances du commandant du camp qui l’envoya pour se venger dans un camp où il fallait construire un barrage. Elle tomba malade et mourut. La violence et la domination sexuelles sur les femmes dans les camps et en prison sont décrites à différentes reprises dans les témoignages. Cela n’avait rien de systématique mais cela a existé et les conséquences étaient alors souvent dramatiques pour les prisonnières. Ainsi l’actrice de théâtre Mari Nastja Filippowa refusa les avances d’un commissaire du peuple et disparu.

Piatniski, le mari de Julia Sokolowa avait critiqué la politique de répression menée par Staline et Ejov lors du plénum du Comité central du PCUS(b) en juin 1937. Ejov est présent lors de son arrestation le 7 juillet 1937 et exigea les excuses de Piatniski pour les insultes de sa femme, sortie du lit par un de ses acolytes. L’histoire se fait plus petite mais non moins poignante. La particularité de cette époque est qu’elle n’épargna personne. Ainsi toute la famille de Iagoda, commissaire du peuple à l’intérieur de 1934 à 1936, a été touchée par la répression. Il fit arrêter sa nièce, la sœur de Veronika Snamenskaja qui dans son témoignage raconta la mort de son oncle, celle de sa mère, la sœur de Iagoda mais aussi de son frère, le neveu du commissaire. Suite à l’arrestation de Iagoda en avril 1937, ses parents et tout le reste de sa famille furent déportés et disparurent. Comme un écho à l’histoire, sa nièce dans son témoignage se remémorait le cri de sa grand-mère au rappel du nom de son fils : "qu’il soit maudit !". Iagoda est fusillé en mars 1938.

"Ennemies du peuple"

Ces femmes traitées comme des "ennemies du peuple", sont-elles elles aussi maudites ? Olga Adamowa-Sliosberg, qui fut enfermée 20 ans, affirme que le camp lui a donné l’envie de se battre contre les injustices. Ce témoignage, ce legs au futur, est "la meilleure chose que j’ai faite dans ma vie", ajoute-elle. Ces témoignages sont aussi l’histoire d’un bannissement civique à une échelle jamais atteinte de ceux-là même qui avaient combattus pour la révolution bolchevique. Ce rejet représenta une terrible méprise pour les communistes convaincus qui furent enfermés. Bourreaux et victimes se retrouvaient dans un face-à-face incompréhensibles. L’œuvre des uns était détruite par les mêmes qui y avaient participé. Nadeshda Surowzewa veilla sur un communiste italien dans un hôpital du Goulag qui peu avant son agonie lui murmura : "si un jour…peut-être…dites aux camarades, que tout cela a été inventé, je suis communiste, je n’ai jamais été un traître…" . Nadeshda Surowzewa soigna beaucoup de communistes qui avant de mourir lui assuraient de leur innocence. Il lui semblait alors tant le phénomène se répéta que cet aveu allégeait leur conscience avant de mourir.

Dans un autre récit, Chawa Wolowitsch rencontra une jeune femme communiste persuadée d’avoir été envoyée au milieu de la taïga par erreur. Si le parti lui avait demandé d’ailleurs, elle serait bien entendu venue dans la taïga par elle-même mais avec son fils. Chawa Wolowitsch fini son histoire avec un pointe d’ironie décrivant la jeune femme hors d’haleine après une journée de travail. Olga Adamowa-Sliosberg raconte l’histoire de Maria Danieljan, historienne de métier et militante communiste. Maria certifia qu’une fois sortie de prison (ici celle de Kazan), elle ne raconterait rien ce qui s’était passé et oublierait ces événements. Cela ne correspondait pas à sa vision du monde, que Maria Danieljan ne voulait ni détruire, ni faire évoluer, remarqua sa compagne de cellule, auteur du témoignage. Maria avait abdiqué toute autonomie de pensée. Ainsi la jeune communiste écrivait sans cesse à Staline pour lui assurer qu’elle n’avait jamais douté des décisions du parti. Son destin ultérieur est inconnu.

Celui de Jelena Sidorkina, militante du parti communiste russe relate son tragique destin : elle passa 10 ans dans un camp pour être ensuite bannie en Sibérie. Après son exclusion du parti, la perte de son travail et son arrestation, elle pensa se suicider. Mais la décision était difficile à exécuter puisqu’elle n’était coupable de rien. De fait, sa première réaction fut l’incrédulité. Sur les 2000 communistes de l’organisation régionale du parti, presque la moitié se trouvait en prison avec elle. Puis l’enfermement eut raison de ses interrogations. Plus exactement, elle s’inquiétait pour sa fille envoyée dans un orphelinat du NKVD et son mari envoyé dans le camp de Belomorkanal. Après sa « condamnation », elle fut envoyée dans le camp de Karaganda. Là-bas, reconnue pour son travail, Jelena Sidorkina estimait avoir de cette manière combattue le fascisme pour aider son pays le plus qu’elle le pouvait. Jelena Sidorkina était avant tout une femme de devoir. Libérée en 1945, elle s’installa près de sa fille Rosa, enfermée dans un hôpital psychiatrique. Sa fille âgée de 12 ans au moment de leur séparation, avait perdu la raison. Elle pu lui rendre visite jusqu’en 1948, date de sa seconde arrestation. Les dernières phrases du témoignage de Jelena Sidorkina sont empreintes de fatalisme.

Tamara Petkewitsch termine elle, son récit en décrivant une fin de journée, à l’orée du jour dans un camp : les cris d’un enfant, une vache que l’on rentre à l’étable, les cliquetis des sceaux et de tôles de fer-blanc. Cela ne ressemblerait-il pas à la vie de tous les jours ? Tamara Petkewitsch vit son père arrêté deux fois en 1930 et 1937 et elle passa plusieurs années en camp avant sa réhabilitation en 1957. La possibilité d’aller travailler dans un sovkhoze lui sauva la vie.

Face aux bourreaux, ces “robots sans âmes”

Mais il n’y avait aucune normalité dans un Goulag. Pourtant, le temps d’enfermement était si long que certaines femmes purent recréer un semblant de vie en se remariant par exemple. Olga Adamowa-Sliosberg se remaria avec un paysan à la Kolyma tout comme Galina Satmilowa ou Nadeshda Surowzewa. Tamara Petkewitsch mit un enfant au monde dans un camp en 1946 tout comme Chawa Wolowitsch et Mira Linkewitsch à des dates différentes. Les récits d’accouchements « sauvages » sont nombreux. On ne sait pas comment ces enfants ont survécu et s’ils ont survécu. Ces situations ne furent donc pas exceptionnelles. Ainsi les témoignages de ces femmes permettent d’appréhender avec de nombreux détails la vie quotidienne du Goulag. D’un point de vue historique, c’est un des apports précieux du livre, même s’il faut cependant différer la vie dans les prisons et celle dans le Goulag.

La prison pouvait durer tant que le "jugement" n’était pas rendu. On pouvait être jugé par un "tribunal lointain", ce qui voulait dire que le jugement était donné sans la présence de "l’accusé", qui souvent apprenait le temps de sa peine bien plus tard. Ainsi Nadeshda Grankina est condamnée à 10 ans d’enfermement alors qu’elle se trouvait à Kursk en étant partie de Leningrad. La brutalité de l’interrogatoire, les tortures endurées ont marqué les mémoires du début de ce "chemin des peines" (Olga Adamowa-Sliosberg). Mira Linkewitsch par exemple décrit l’absurdité des questions qui se répétaient sans fin. Elle regardait celui qui posait les questions comme un "perroquet", éduqué à appliquer une tactique lors de l’interrogatoire. Son mépris pour les hommes qui l’ont interrogée était teinté de pitié comme si ces bourreaux n’avaient aucune conscience d’être devenus "des robots sans âme", inconscients de leurs motivations, comme de la logique de leurs actions. Le système a fonctionné car s’y trouvait des hommes, affrétés pour une activité unique qu’ils pensaient certainement pouvoir améliorer. Comme toutes les autres, déclarées coupables par des miliciens "dressés à interroger", Mira Linkewitsch partit pour le Goulag en train.

Pour Olga Adamowa-Sliosberg, le transport dura 34 jours après 4 ans de prison pour arriver à la Kolyma, dans le camp de Magadan. La journée de travail devait durer 15 heures avec une heure de pause pour le repas. Il fallait remplir une certaine norme pour obtenir de quoi survivre. Malgré ces difficultés sans compter les multiples chicanes du quotidien, Olga Adamowa-Sliosberg remarqua que travailler chaque jour la différenciait des autres prisonnières, des criminelles. Avec philosophie, elle considérait que seul le travail restait un espace "humain" même si il était parfois complètement inutile, ce qui le rendait particulièrement insupportable. Il permettait malgré tout de garder sa dignité. Nadeshda Grankina passa par les prisons de Bolgorod, Boutyrki à Moscou, Kursk, Kazan, Susdal pour arriver à la Kolyma. Souvent elle marchait pieds nus dans les rues des villes avant d’arriver à destination tandis que l’entourait un concert de pleurs. Arrivé dans le Goulag, la dernière destination, Nadeshda Grankina n’eut que ses vêtements de prison, une serviette et une timbale. Souvent les prisonnières ne récupéraient jamais leurs valises, parfois certains récupéraient un peu d’argent après des années d’emprisonnement pour leurs effets volés en prison.

Face à la mort

La mort les côtoyait chaque jour. Nadeshda Surowzewa raconte l’épidémie de typhus qui éclata dans le camp de transit de Vladivostok en 1937/1938. Cette épidémie fit des milliers de morts. Nadeshda Surowzewa vit passer des centaines de cercueils tant est si bien qu’elle fut mise avec d’autres en quarantaine. Le typhus provenait du fait que dans les baraques on ne ramassait pas les morts, ce qui permettait aux prisonniers d’obtenir une double ration de pain. Les 30 000 prisonniers qui transitaient chaque mois selon Nadeshda Surowzewa, de Vladivostok en bateau vers la Kolyma mouraient de soif et de faim. Les conditions de vie s’améliorèrent quelque peu suite à cette épidémie par décision de l’administration pénitentiaire. Si l’on pouvait survivre et surtout survivre longtemps comme le montre le temps d’enfermement de ces femmes, même si la mort était partout présente, ces témoignages de femmes parlent relativement peu de la mort ou plus exactement, parlent seulement de leur contact le plus prégnant avec les morts. Il est à noter le témoignage de Chawa Wolowitsch qui décrit la mort de sa petite fille sur plusieurs pages. Chawa Wolowitsch compara les camps à ceux hitlériens. La fierté, la dignité, les droits de l’homme, tout était annihilé dans les camps. Mais en ce qui concerne la mort des autres prisonniers, les récits ne retiennent que certains événements précis, les images les plus marquantes.

Le théâtre, seule distraction de l’administration pénitentiaire,, permettait aux détenus qui l’exerçaient de survivre. Plusieurs femmes dans ces témoignages ont travaillé dans des théâtres qui existaient au Goulag. On a peine à croire qu’il existait une vie culturelle dans ces camps mais il se trouve que beaucoup d’artistes très talentueux furent envoyés au Goulag. Tatjana Leschtschenko-Suchomlina musicienne ayant eu une carrière internationale avant d’être arrêtée, travailla dans le théâtre du camp de Workuta. Elle assura de la qualité des représentations malgré la désolation des lieux. L’art et sa pratique lui permirent de survivre. Chawa Wolowitsch s’occupa d’un théâtre de poupées dans différents camps. Ariadna Efron fut aussi comédienne dans une troupe de théâtre du camp.

Chaque témoignage est unique mais les dates butoirs sont les mêmes pour toutes : 1937/38, 1946, 1949, 1956. Ces années correspondent aux vagues d’arrestations, de libérations, de nouvelles vagues d’arrestations puis de libérations définitives. Ainsi ces femmes qui témoignent ont été arrêtées plusieurs fois après de longues peines. Les parents d’Olga Adamowa-Sliosberg meurent peu après sa seconde arrestation en 1949. Soja Martschenko est arrêtée en 1931, libérée puis de nouveau arrêtée en 1937, libérée en 1946 puis de nouveau arrêté en 1949 pour la troisième fois. Nadeshda Kanel est arrêtée en 1939 puis de nouveau en 1949. Dans ces témoignages sont reproduites les réhabilitations des unes et des autres comme l’affirmation que survivre n’avait pas été vain.  

Appréhender l’événement par le biais d’un vécu individuel

Le témoignage ne permet d’appréhender l’événement que par le biais d’un vécu individuel. Où se place l’analyse historique ? Il se trouve que cet ouvrage n’est pas un livre d’histoire, encore moins un livre scientifique mais que sans lui, il n’y a point d’histoire, ni d’analyse scientifique. Ainsi ces témoignages, matière informe du souvenir, alimente l’analyse et interroge le lecteur mais aussi l’auditeur. Dans le livre-audio Déportés en URSS, Récits d’Européens au Goulag , les auteurs ont recueilli la parole de 17 anciens déportés. Dans Les archives sonores du Goulag, 160 témoignages filmés d’habitants de territoires annexés par l’URSS relatent des destins de déportés. Dans ce musée virtuel, il s’agit explicitement de construire une mémoire européenne autour de cette "expérience" . La nécessité de comprendre et de savoir était à l’œuvre dans ce projet. Dans cette même perspective une traduction et une publication en français de cet ouvrage Femmes au Goulag seraient tout à fait utiles.

Dans ce livre, la voix de ces femmes, écrite, s’accompagne de photographies pour chacun des témoignages. Jeunes, enfants, souriantes et vieillies ou posant, ces visages distinguent chacun des récits. Le choix de faire parler uniquement des femmes n’est pas explicité. La dureté de l’expérience différait selon le témoignage de Galina Satmilowa de celle des hommes à la Kolyma. La mémoire ne relate pas les mêmes sortes de souffrances pour chacune des femmes même si l’absence de liberté, le froid, la faim, la saleté, le travail terriblement difficile, la mort d’êtres proches, la terrible incertitude sur le sort de sa famille etc., furent des souffrances partagées. Olga Adamowa-Sliosberg vécut par exemple très durement qu’on lui enlève la possibilité de lire en prison. Berta Babina-Newskaja passa 17 ans dans différents camps de la Kolyma. Elle avait été arrêtée jeune en 1922 comme sociale-révolutionnaire puis relâchée et travailla comme traductrice au Komintern. Elle ne retient dans son récit que les conditions de détention de 1922 où les cellules étaient presque de petits appartements et les visites des autres prisonniers fréquentes.

Ce qui semblait le pire était l’apathie dépressive suite à l’inactivité pendant des années entières. L’époque multipliait les cas de personnes atteintes de folie. Nadeshda Grankina raconte l’histoire de deux jeunes filles en prison, folles d’amour pour Staline. Chacune se prenait pour sa femme, rêvait de lui, parlait sans cesse de son physique et se disputait ses faveurs imaginaires. Elles furent condamnées pour activités contre-révolutionnaires. Le récit de la folie de ces jeunes filles, qui choqua profondément Nadeshda Grankina, semblait transcender la réalité du culte de la personnalité. Ce témoignage fait écho à un autre récit : celui de Nadeshda Kanel, qui fut enfermée dans la même cellule qu’Ariadna Efron (la fille de la poétesse Marina Tsvetaïeva). Les deux jeunes filles eurent des fous rires sans fin en prison, imitant les gardes le tout dans une grande légèreté malgré les circonstances. Le rire permettait d’échapper à la folie et restait un merveilleux souvenir. Ariadna Efron a survécu à son père, son frère et sa mère après la guerre. Nadeshda Kanel a survécu à sa sœur et à sa mère. Le rire les avait fait entrer en résistance.

Le vœu le plus cher de Wera Schulz, qui témoigne, avait été que le recueil de poèmes Requiem. Poème sans héros et autres poèmes  , d’Anna Akhmatova soit publié en Russie. Cela fut fait en 1987. Ce recueil écrit entre 1935 et 1940, dont un extrait est aussi cité par Soja Martschenko, évoquait les morts sous la Terreur et parlait au nom de toutes les femmes ayant soufferts de la répression stalinienne (le propre fils de la poétesse fut enfermé dans un Goulag) : "Dans les pires années des purges d'Ejov, j'ai passé dix-sept mois dans les queues des prisons de Leningrad. Un jour, je ne sais qui me "reconnu". Alors la femme aux lèvres bleues qui attendait derrière moi et qui, bien sûr, n'avait jamais entendu mon nom, s'arracha à cette torpeur particulière qui nous était commune et me chuchota à l'oreille (toutes chuchotaient, là-bas) : - Et ça, vous pouvez le décrire? Je répondis : - Je peux. Alors, quelque chose comme un sourire glissa sur ce qui autrefois avait été son visage." .

 

Constance MARGAIN
Titre du livre : Weggesperrt - Frauen im Gulag
Auteur : Nina Kamm
Éditeur : Dietz Verlag Berlin Gmbh
Date de publication : 01/06/09
N° ISBN : 3320021850
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1 commentaire

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jean-daniel Baltassat

04/10/12 09:00
Bonjour, merci pour votre article fouillé, mais comme ce livre reste de langue Allemande, il serait peut-être de bon de rappeler que certain de ces témoignages entre autre celui de Adamova-Siozberg, plus d'autres, sont déjà réuni depuis 1997 dans un ouvrage publié par les éditions Verdier sous le titre "l'Aujourd'hui Blessé" et donc disponible en français.

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