La phrase

Les événements n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l'imaginaire et la rêverie. Par la manière dont on les a rêvés, dont parfois on les a mélangés et amalgamés, on a mis sur eux une sorte de phosphorescence, ils sont métamorphosés. En écrivant ainsi, j'ai l'impression d'être plus proche de moi-même que si j'écrivais d'un simple point de vue autobiographique.

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014, Télérama, le 4 octobre 2014

C N L

CNL
Envoyées au Goulag, elles témoignent
[jeudi 04 octobre 2012 - 09:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Weggesperrt - Frauen im Gulag
Nina Kamm (dir.)
Éditeur : Dietz Verlag Berlin Gmbh
416 pages / 18,64 € sur
Résumé : Dix-neufs témoignages de femmes russes qui furent envoyées dans un Goulag ponctuent cet ouvrage pas encore traduit en français.
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Est-ce que le témoignage et donc la création d’une mémoire peuvent servir d’approche historique d’un événement tel que celui du Goulag ? Si l’événement fut, comme on le sait, falsifié à une époque, est-ce que la mémoire peut dire quelque chose de ce qui s’est réellement passé ? L’ouvrage traduit du russe en allemand par Nina Kamm Weggesperrt. Frauen im Gulag [Envoyées au loin. Des Femmes au Goulag], rassemble 19 témoignages de femmes russes qui furent envoyées dans un Goulag 

Ces 19 témoignages sont ceux de femmes exerçant divers métiers et venant de différents milieux sociaux. Cette diversité fait tout l’intérêt de l’ouvrage : elles connaîtront toutes l’enfermement pour de très longues peines. Condamnée à 15 ans de prison par l’article 58 du code pénal soviétique, Chawa Wolowitsch s’exclama que sur 75 ans de temps de vie, quinze ans représentaient bien peu ! Ce pied de nez masquait mal à la fois l’absurdité et le tragique de la situation. Mais ces témoignages sont aussi la preuve que l’on a pu survivre au Goulag. Nadeshda Grankina, libérée en 1956 tint jusqu’à la fin de sa vie le vestiaire d’une école à Saint-Pétersbourg; Wera Schulz devint professeur de langues étrangères à Moscou après sa libération; Soja Martschenko, enfermée de 1937 à 1956, s’engagea après la Perestroïka pour l’organisation russe des droits de l’homme Mémorial; Tamara Petkewitsch repris des études théâtrales; Tatjana Leschtschenko-Suchomlina des activités artistiques; Nadesha Kanel devint docteur en médecine; Ariadna Efron publia les œuvres de sa mère, etc.

Pour sûr, cette "parenthèse" brisa leurs vies. Olga Adamowa-Sliosberg, enfermée 20 ans, raconte sa tristesse de n’avoir pu voir grandir ses enfants et son incompréhension face au fanatisme de son fils pour Staline. Ses souffrances étaient de la sorte complètement niées. La répression continua moins âpre et violente après 1956 et les révélations de Khrouchtchev. Le pays ne fit pas pour autant état du Goulag et de ceux qui en revinrent. L’éditeur russe de l’ouvrage précisa qu’en 1963 l’essai d’un éditeur de Magadan de faire paraître certain souvenirs de femmes enfermées au Goulag le rendit simplement fou, suite aux tergiversations et menaces de l’administration soviétique. Cet ouvrage ne paru finalement en Russie qu’en 1989.

Si elles ont témoigné, elles ont donc survécu au camp sauf dans un cas, la femme du dirigeant bolchevique Joseph Piatniski qui meurt en 1940, laissant un journal intime racontant la descente en enfer de leur famille après l’arrestation d’un des plus importants dignitaires du régime. Julia Sokolowa avait refusé les avances du commandant du camp qui l’envoya pour se venger dans un camp où il fallait construire un barrage. Elle tomba malade et mourut. La violence et la domination sexuelles sur les femmes dans les camps et en prison sont décrites à différentes reprises dans les témoignages. Cela n’avait rien de systématique mais cela a existé et les conséquences étaient alors souvent dramatiques pour les prisonnières. Ainsi l’actrice de théâtre Mari Nastja Filippowa refusa les avances d’un commissaire du peuple et disparu.

Piatniski, le mari de Julia Sokolowa avait critiqué la politique de répression menée par Staline et Ejov lors du plénum du Comité central du PCUS(b) en juin 1937. Ejov est présent lors de son arrestation le 7 juillet 1937 et exigea les excuses de Piatniski pour les insultes de sa femme, sortie du lit par un de ses acolytes. L’histoire se fait plus petite mais non moins poignante. La particularité de cette époque est qu’elle n’épargna personne. Ainsi toute la famille de Iagoda, commissaire du peuple à l’intérieur de 1934 à 1936, a été touchée par la répression. Il fit arrêter sa nièce, la sœur de Veronika Snamenskaja qui dans son témoignage raconta la mort de son oncle, celle de sa mère, la sœur de Iagoda mais aussi de son frère, le neveu du commissaire. Suite à l’arrestation de Iagoda en avril 1937, ses parents et tout le reste de sa famille furent déportés et disparurent. Comme un écho à l’histoire, sa nièce dans son témoignage se remémorait le cri de sa grand-mère au rappel du nom de son fils : "qu’il soit maudit !". Iagoda est fusillé en mars 1938.

Constance MARGAIN
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Titre du livre : Weggesperrt - Frauen im Gulag
Auteur : Nina Kamm
Éditeur : Dietz Verlag Berlin Gmbh
Date de publication : 01/06/09
N° ISBN : 3320021850
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1 commentaire

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jean-daniel Baltassat

04/10/12 09:00
Bonjour, merci pour votre article fouillé, mais comme ce livre reste de langue Allemande, il serait peut-être de bon de rappeler que certain de ces témoignages entre autre celui de Adamova-Siozberg, plus d'autres, sont déjà réuni depuis 1997 dans un ouvrage publié par les éditions Verdier sous le titre "l'Aujourd'hui Blessé" et donc disponible en français.

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