Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr
Dans cet entretien, mené par Rémi Mathis, Aurélien Bellanger revient sur l'écriture de son remarqué La Théorie de l'information (Gallimard) ("explorer les frontières du champ romanesque"), mais aussi sur son rapport avec Wikipédia, avec l'évolution du roman ou encore avec la numérisation des oeuvres.
*Cet article est accompagné d'un disclaimer
NONFICTION.FR : On a beaucoup parlé de votre roman comme d’un des premiers romans "geeks". Mais il me semble que si votre roman est geek, ce n’est pas parce qu’il parle de l’informatique mais parce qu’il a assimilé plusieurs éléments et valeurs de cette culture. En particulier, la volonté d’élargir la notion de culture générale qui n’est plus forcément littéraire ou artistique mais intègre des éléments scientifiques, techniques ou populaires regardés auparavant avec indifférence, voire mépris.
AURELIEN BELLANGER : Qu’est-ce que la culture geek, fondamentalement ? C’est l’idée qu’il faut privilégier, plutôt que les savoirs acquis, la capacité d’apprendre pour des occasions particulières, qu’il faut être capable de devenir à tout moment spécialiste de quelque chose. Mon idée était d’annexer des champs qui étaient nouveaux pour la littérature et d’aborder des choses qui étaient nouvelles pour le roman. Il se trouve que c’était les nouvelles technologies mais ce n’est pas parce que ce sont les nouvelles technologies que c’est geek, en effet.
Par exemple, sans compétences préalables, je pense ne pas dire d’énormité sur l’histoire de la thermodynamique : écrire de la sorte permet de valoriser des apprentissages d’autodidactes, sans en avoir honte car, passé un certain niveau, il n’y en a pas d’autre : personne n’est spécialiste de tout. Or, bizarrement, le romancier a cette prétention.
En particulier, l’usage que vous faites de Wikipédia a été commenté à plusieurs reprises. Il est pourtant très différent de celui d’un Houellebecq : Wikipédia ne vous intéresse pas comme écriture mais vous semblez l’utiliser comme un outil pour créer la chair même de votre intrigue. On vous voit presque passer d’un article de l’encyclopédie à un autre, comme si elle constituait pour vous le lieu d’une heuristique littéraire.
Oui, ce n’est pas une écriture à la Wikipédia, je n’ai pas voulu tendre formellement vers ça, pas voulu faire un pastiche de son écriture. J’ai une formation universitaire un peu incomplète et ce travail sur les sources n’est pas forcément évident ; Wikipédia m’a permis de le tordre un peu selon mon caprice : quand j’avais besoin de renseignements sur un sujet, je savais que je les y trouverais. Dès que j’avais une idée, j’allais vérifier sur Wikipédia ou ailleurs parfois – Wikipédia est la métonymie d’Internet, c’est un Internet bien structuré – de lien en lien ça m’a permis d’apprendre plein de choses, de découvrir plein de choses en étant totalement libre : neuf fois sur dix j’ai tout coupé parce que ça n’avait aucun intérêt mais il y a plein de fois où j’ai trouvé le truc dont j’avais besoin. Cela a pu être au niveau de l’anecdote : sur la page Minitel de Wikipédia – qui s’est énormément enrichie soit dit en passant entre le début et la fin de l’écriture du roman – j’ai découvert la procédure TACATACATA qui consiste à composer des numéros en appuyant plusieurs fois sur la touche connexion/fin. Ça je l’ai mis dans mon bouquin mais ce n’est pas central. Par contre, quand j’ai découvert sur Wikipédia qu’une société avait commercialisé un minitel avec à l’intérieur la carte mère d’un ZX81, c’était intéressant car narrativement, je ne savais pas comment faire évoluer mon personnage : il était sous-équipé par rapport aux autres garçons de sa classe et d’un coup je lui faisais acheter ce machin, ce qui permettait de le suréquiper. Là, Wikipédia m’a permis d’inventer une péripétie.
Vous n’aviez pas une vision claire et définitive de là où allait le roman ? Cela s’est-il construit au fur et à mesure ?
Ça dépend vraiment, oui. Je suis un peu un lecteur compulsif de Wikipédia, quand je suis insomniaque, je fais le raccourci clavier pour obtenir une page au hasard pendant des heures et je voulais que mon bouquin ressemble à ça. J’aime bien certaines critiques négatives que j’ai en ce moment qui disent "Je ne vois pas l’intérêt de mettre 22,5 euros pour lire Wikipédia" : je voulais précisément qu’il y ait ce côté catalogue de technologies, que mon roman donne, en apparence, cette impression. Qui est en fait fausse, car mon roman n’est pas une marche au hasard. Mais c’est un horizon littéraire possible. Je voulais, quelque part, explorer les frontières du champ romanesque. Et l’une de ces frontières, c’est justement l’existence de cet énorme monument de texte qu’est Wikipédia.
Il existe un grand mythe post-littéraire : c’est celui de la Bibliothèque de Babel, dans la nouvelle de Borges. On découvre là, et ce fut, quand j’ai découvert ce mythe, une révélation effarante, qu’il n’y a pas de littérature d’invention et uniquement de la littérature de sélection - car, pour résumer l’argument de Borges, toutes les combinaisons de lettres qui forment des livres existent : il existe un résumé de la bibliothèque comme un livre expliquant que ce résumé est faux. Tout livre existe dans cette sorte de paradis platonicien des livres. La théorie de l’information me préexiste, de toute éternité. Wikipédia, en exagérant beaucoup, c’est quelque chose de cet ordre. Mon rôle en tant que romancier, c’est seulement d’inventer un parcours singulier à travers cette montagne d’information. Un roman, c’est une longue succession de pages au hasard.
Sauf qu’en fait, cela n’est pas vrai. C’est là une vision théorique. De temps en temps, je disparais, en tant qu’auteur, dans l’océan mécanique des hyperliens, mais neuf fois sur dix j’avais bien une idée derrière la tête, je voulais suivre mon fil narratif qui était avant tout de décrire l’âme de Pascal Ertanger. Je n’avais pas de visée théorique extérieure à cela. Je suis content qu’apparaisse ce que vous décrivez parce que c’est ce que je cherchais, pour une part : cette liberté éparse de catalogue infini. Mais j’espère qu’à la troisième partie, le plan du livre, beaucoup plus réfléchi, apparaisse soudain. L’image que je préfère pour décrire cela, c’est celle de la moissonneuse-batteuse, cette machine énorme qui a un spectre gigantesque… sauf qu’elle ne sert qu’à ramasser des tout petits grains de blé. C’est pareil pour mon roman, qui semble énorme, qui semble partir dans tous les sens mais qui n’a qu’une seule fonction, décrire l’âme du personnage principal.
La seule idée à laquelle je me suis tenu du début à la fin, c’est de décrire le prototype d’un nouveau type de croyant qui croyait à l’avènement des machines, à l’information comme théorie religieuse. L’ensemble devait être un énorme catalogue de preuves, sans donner pour autant de détails "dogmatiques" sur la théorie sous-jacente.
N’est-il pas paradoxal d’écrire un roman qui se place dans le temps long d’un changement complet de société sans que la forme même de votre ouvrage participe de ce travail ? Est-ce qu’on ne peut pas penser que le roman (tel qu’on le lit aujourd’hui) est une forme des XIXe-XXe siècles qui vit ses derniers feux, une forme historiquement marquée ?
Oui, c’est une vraie question. Je remarque déjà que, malgré la mode des blogs vidéo il y a quelques années, internet est un média de l’écrit, où l’écrit triomphe. Sur le grand réseau social actuel, Twitter, il n’y a que des mots. Donc, oui, sans doute, j’ai fait un roman du XIXe siècle dans le sens où il est classique, avec toutefois un côté "tout est permis" : je me donne le droit de faire de l’essai, de la théorie, etc. C’est ce qui est important dans le roman, c’est que c’est le seul endroit où agréger des discours contradictoires.
Je tiens donc à cette forme. À l’inverse, on m’a récemment reparlé des "livres dont vous êtes le héros" : c’était sympa mais je ne vois pas l’intérêt, je suis pour que la littérature soit intimidante, je veux que la façon dont il a décidé que ça se déroulerait soit la façon dont ça se déroule. Il y a une nouvelle de Borgès, Le Jardin aux sentiers qui bifurquent, qui raconte l’histoire d’un livre où toutes les pistes narratives sont ouvertes et, au final, il est illisible, c’est un chef-d’œuvre raté. C’est important qu’il y ait ces contraintes.
Mais j’ai dernièrement discuté avec une personne qui faisait des livres augmentés et ça m’a rassuré car il disait qu’il fallait que l’expérience soit le moins possible disruptive, qu’il fallait que ça demeure une expérience de lecteur. C’est sûr que la guerre de l’attention est ouverte et j’en suis la première victime, je n’ai jamais aussi peu lu de roman que depuis que j’ai une connexion wifi performante chez moi ; il peut y avoir de fausses victoires éphémères mais il me semble important que la lecture se maintienne comme activité. Après, le bon côté est que la concurrence est telle que ça ne peut rendre que la littérature meilleure. Ce sera peut-être la fin d’un certain formalisme autosatisfait, celui des éditions de Minuit par exemple. Ce qui marche actuellement, c’est le polar, ce n’est pas un hasard. Il va falloir être réactif mais le roman reste solide.
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