La phrase

Les événements n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l'imaginaire et la rêverie. Par la manière dont on les a rêvés, dont parfois on les a mélangés et amalgamés, on a mis sur eux une sorte de phosphorescence, ils sont métamorphosés. En écrivant ainsi, j'ai l'impression d'être plus proche de moi-même que si j'écrivais d'un simple point de vue autobiographique.

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014, Télérama, le 4 octobre 2014

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Arts et Sciences : un savant artiste et un artiste savant ?
[lundi 17 septembre 2012 - 17:55]

En 1794, Friedrich von Schiller rédige les Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (Paris, Aubier, 1992). Dans cet ouvrage, il ne propose pas seulement de faire toute sa place à une esthétique, il construit patiemment cette place. Concrètement, la pensée de Schiller se déploie à ce moment critique de l’histoire où l’homme apprend à renoncer aux "tuteurs" antérieurs, aux unités forcées (la métaphysique), et à devenir, selon l’inspiration d’Emmanuel Kant, "majeur". Cela se manifeste de plusieurs manières : sur le plan historique, les "circonstances actuelles" (la Révolution française) offrent le spectacle d’un monde politique qui bascule de la dépendance, du despotisme et du droit aveugle du plus fort, vers une société trouvant le principe de la liberté et de son unification en elle-même ; sur le plan théorique, l’entendement vient de trouver dans les sciences (Physique, mathématiques) un éducateur ; sur le plan moral, l’être éthique est censé se donner désormais à soi-même la loi (autonomie).


Mais simultanément, ce moment critique – et inspiré des distinctions critiques de Kant, notamment des distinctions entre le vrai (sciences), le bien (morale) et le beau (jugement esthétique) – produit deux difficultés. La première : certains veulent perpétuer les mélanges et confondent arts et sciences dans des pensées qui dispensent des illusions. La seconde : s’il est bon de séparer la connaissance, la moralité et la sensibilité, il n’est pas bon que ces facultés échappent à toute médiation, sinon à favoriser l’existence de savants réduits à des techniciens aveugles et de moralistes sans ancrages dans le monde. Si l’on ne veut donc pas revenir aux métaphysiques de l’unité antérieures, il n’est reste pas moins vrai qu’il faut reposer le problème de l’unité (des savoirs, des facultés, de l’homme), à partir des distinctions kantiennes.


La science et la politique frayant "de nos jours" avec la pédanterie et l’antagonisme des partis, il convient de trouver un autre biais, une autre fonction ou un autre intermédiaire dont la vigueur soit telle qu’il aide à rétablir la vivacité d’une cité soudée organiquement, qu’elle redonne du "jeu libre" aux facultés individuelles divisées, qu’elle facilite les rapports entre les secteurs d’activité (sciences, morale, art), qu’elle restitue au citoyen son enthousiasme.  Cet intermédiaire, c’est "la formation du sentiment", le "bel art", l’évidence du "labyrinthe de l’esthétique", dans une situation dans laquelle le citoyen est incapable de s’attribuer une vie concrète – constat raccordé à la situation de division du travail, au sort fait aux sciences et à la réduction politique des citoyens à l’état d’objet d’administration -, se rend étranger à l’État (tandis que l’État se rend étranger à lui), et la société se dissout dans une simple somme d’individus ou de facultés sans lien.


En d’autres termes, Schiller participe pleinement à la construction d’un projet esthétique moderne destiné à favoriser le déploiement d’une esthétique et d’une théorie des œuvres d’art, rééquilibrant le primat trop souvent accordé au seul utile (les économistes), à la seule politique (vide de contenu) ou aux seules sciences (techniciennes). Mais, le rééquilibrant seulement, puisque l’esthétique n’a pas de titres à légiférer sur les facultés. La philosophie esthétique démontre, en effet, uniquement ceci : la fréquentation de la beauté transforme (insistons sur "forme") l’individu, transforme son goût, au point de lui faciliter, par son travail silencieux, c’est-à-dire le travail dont la règle est prescrite par la nécessité inhérente aux esprits, l’accès à la liberté. Même si elle ne produit rien, si elle n’ouvre que des possibilités, l’éducation esthétique triomphe de la rigidité d’un caractère, de la division des facultés et des savoirs. Le beau ouvre la voie à la moralité puis à la liberté.


De quelles règles de conduite s’agit-il ? De celles-ci : Apprendre à ne céder ni aux conventions ni à l’arbitraire, à s’exercer à dépasser ses habitudes (ses préférences), à s’ouvrir à ce qui est nouveau ; apprendre aussi à lier art et sciences. Traduisons cela en d’autres termes : dans la culture esthétique l’homme opère une mise en oeuvre de soi, s’affranchit de la passion en se dotant d’un pouvoir sur soi, élargit ses attentes. Cette culture lui fait don de son humanité. Elle favorise sa fécondité en le plaçant au seuil de l’infini. En un mot, elle lui forge une "âme noble" en l’élargissant tant du côté de l’objet que du côté de soi-même.

Christian RUBY
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