Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

Comment écrire l’anéantissement, la chambre à gaz, la sélection à l’arrivée à Auschwitz ? Pourquoi faire passer la mémoire du génocide dans le domaine de la fiction, de l’imagination, de l’invention ? Est-ce seulement possible ? L’Histoire vécue peut-elle être contenue dans l’histoire à raconter ? Alexandre Prstojevic, maître de conférences au CRAL et à l’Inalco, retrace de manière concise mais précise et référencée le cheminement de la parole des survivants des camps, et de leurs descendants.
Bien sûr, il y a les figures les plus connues, dont les œuvres respectives sont devenues des classiques de la littérature contemporaine, avec un universalisme qui les éloigne des références à la Shoah : Primo Levi et Si c’est un homme, Elie Wiesel et La Nuit. Mais, nous dit Prstojevic, même ces incontournables portent en eux un accomplissement, une révélation, une innovation littéraire puisqu’ils rompent, et pas seulement de manière formelle, avec les témoignages de survivants qui fleurissent à la libération des camps, ces récits bruts et sans filtre qui racontent tout mais n’auront que peu de postérité, désamorcés par l’impréparation du grand public à entendre la parole de ceux qui reviennent de l’invraisemblable.
Entre diction et fiction
La littérature de la Shoah repose sur l’irruption du psychisme qui vient tordre les chronologies et la valeur éthique du survivant. Elle s’appuie sur la modernité esthétique, et doit autant à l’histoire juive qu’au stream of consciousness de Virginia Woolf, à la verve de James Joyce et aux monologues intérieurs proustiens. En réalité, le passage de la littérature de diction (selon l’expression de Gérard Genette, “littérature qui s’impose essentiellement par ses caractéristiques formelles”) à la littérature de fiction (“littérature qui s’impose par le caractère imaginaire de ses objets”) s’opère lorsque deux événements commencent à converger : d’une part, l’arrivée sur la scène littéraire de la génération d’“enfants cachés” de la Shoah et, d’autre part, “l’énergie cinétique propre à l’histoire littéraire qu’est la recherche de nouveaux modèles d’écriture” . En ce sens, Georges Perec est tout à la fois l’enfant d’Auschwitz et du Nouveau Roman, le frère d’Elie Wiesel et de Claude Simon.
Un autre élément est important aux yeux de Prstojevic : il s’agit du séisme aux multiples impacts que représenta le procès d’Eichmann à Jérusalem en 1961, largement relaté à l’époque par Hannah Arendt. Comme il le souligne, “à Jérusalem, l’issue du procès ne faisant pas de doute, c’est un autre enjeu qui s’imposa : celui d’humaniser les faits, c’est-à-dire de narrativiser l’Histoire” . En introduisant, de façon discutée, les concepts de “banalité du mal”, en donnant à voir aux yeux du monde ce qu’est un criminel génocidaire (dans ce cas, un fonctionnaire médiocre), le procès Eichmann révèle la Shoah à la vie intellectuelle occidentale. Il participe de façon inattendue à la mise en lumière de témoignages passés inaperçus dans l’immédiat après-guerre.
Ainsi, La Nuit d’Elie Wiesel avait été rédigé en yiddish en 1947 et publié une première fois à Buenos Aires, avant d’attirer l’attention de François Mauriac qui accompagnera une seconde publication à Paris dix ans plus tard. C’est également à la fin des années 1950 qu’Edouard Axelrad (L’Arche ensevelie) et André Schwarz-Bart (Le Dernier des Justes) font entrer au forceps la culture juive dans la littérature française, en remportant l’adhésion des critiques, et même, dans le cas du second, les lauriers du prix Goncourt.
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