La phrase

Il y a d'excellentes raisons de combattre l'Occident, il y a d'excellentes raisons de vouloir la fin de cette société, et qui ne se réduisent en rien au fait de vouloir y répandre la terreur. Cazeneuve et les spin doctors de l'antiterrorisme n'y peuvent rien : ce n'est pas en enfermant toujours plus leurs ennemis dans la figure du monstre, ni en multipliant contre eux les procédures judiciaires les plus démentes, que les démocraties occidentales retrouveront leur honneur perdu.

Collectif de Tarnac, Le Monde, 18 juillet

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CNL
Contre l'anthropocentrisme, tout contre
[vendredi 31 août 2012 - 17:00]
Ethique
Couverture ouvrage
Hans Jonas et le Principe Responsabilité
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
167 pages / 12,50 € sur
Résumé : Pourquoi l'éthique de Hans Jonas devait-elle se développer de manière privilégiée en une éthique médicale ?  
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Jean Beaufret parlait naguère, en ayant bien sûr à l’esprit les écrits de Martin Heidegger, du regrettable retard à la traduction caractéristique de la culture française. Il aura en effet fallu attendre plus d’un demi-siècle pour qu’Etre et temps soit enfin intégralement traduit, et l’on sait que ce travail a non seulement donné bien du fil à retordre à ses traducteurs, mais qu’il a encore donné lieu à une querelle entre ses divers traducteurs, s’accusant les uns les autres d’incompétence. Touchant Heidegger, ce retard a incontestablement été rattrapé : la traduction de ses œuvres complètes va bon train, et il ne se passe plus une année sans qu’un nouveau volume voie le jour aux éditions Gallimard. Mais d’autres livres majeurs de la philosophie du XXe siècle attendent toujours d’être traduits – sans parler de ceux dont la traduction, déjà vieillie et devenue inutilisable, exigerait d’être révisée.

Mais, plus grave encore peut-être que le retard à la traduction et procédant de celui-ci, est ce que l’on pourrait appeler le retard à la réception. La philosophie de Hans Jonas a souffert et souffre encore de ces deux retards : les textes majeurs de ce penseur ne sont disponibles en français que depuis le début des années 1990, et quelques autres attendent toujours d’être traduits ; quant aux études critiques qui lui sont spécifiquement consacrées, elles se comptent malheureusement sur les doigts des deux mains, à quoi s’ajoutent naturellement les chapitres de livres et les articles où il est plus ou moins directement question de lui – lesquels, au reste, ne sont pas non plus légion. Cet état de fait est d’autant plus dommageable que la pensée de Hans Jonas, qui s’est développée dans de multiples directions au cours d’une longue carrière intellectuelle couvrant plusieurs décennies, ne se laisse pas aisément embrasser du regard et demande impérativement pour être comprise un patient travail de lecture, de commentaire et d’analyse.

Aussi la parution de tout ouvrage dédié à une telle tâche nous semble-t-elle constituer en soi une bonne nouvelle, d’autant plus lorsque ce travail s’accompagne d’un important effort de traduction. Tel est le cas du travail remarquable accompli par Eric Pommier, qui livre coup sur coup une étude de la pensée de Hans Jonas, et une version française de quelques-uns de ses articles de bioéthique et de philosophie médicale contenus dans son recueil Technik, Medizin und Ethik de 1985  .

L’ouvrage dont nous rendons compte, de format modeste, porte un titre qui suggère que l’opus magnum de Jonas publié en 1979 sera mis au centre de l’attention : à savoir le Principe Responsabilité, traduit par Jean Greisch en 1990, auquel à l’heure actuelle aucune analyse serrée et exhaustive n’a réellement été consacrée. Disons-le sans plus tarder : l’essai d’Eric Pommier ne comble pas cette lacune, contrairement à ce que le titre pouvait donner à entendre (par où ce dernier apparaît assez mal choisi), et se donne un projet différent, lequel vise plutôt à élucider le versant médical de l’éthique jonassienne. C’est ce parti pris, assumé dès les premières pages de l’essai, qui nous paraît problématique, en ce qu'il souffre d'être insuffisamment justifié.

La thèse que défend Eric Pommier est que l’éthique élaborée par Jonas est une éthique fondée sur l’ontologie de ce qu’il appelle, en référence tacite à Heidegger, l’être-en vie  , et qu’à ce titre elle a vocation à dépasser le cadre humain trop humain des éthiques anthropocentrées  . Si humanisme il y a de l’éthique jonasienne, alors, insiste Eric Pommier, c’est un humanisme résolument non anthropocentrique prenant en considération aussi bien la biodiversité que les espèces elles-mêmes ou les écosystèmes  , c’est-à-dire la totalité de la vie et de la nature  . Empruntant son vocabulaire à l’éthique environnementale contemporaine, dont le nom est d’ailleurs prononcé à plusieurs reprises  , l’auteur n’hésite pas à qualifier l’éthique jonassienne de biocentrisme  , pour désigner par là une éthique globale de la nature  .


D’une éthique globale de la nature à l’éthique médicale

Dans de telles conditions, ce qu’il faut bien évidemment expliquer, c’est la raison pour laquelle cette prétendue éthique globale de la nature s’est tournée de manière privilégiée vers l’élaboration d’une éthique médicale, à laquelle Jonas a consacré la plus grande partie de ses écrits, au lendemain du Principe Responsabilité, examinant tour à tour les problèmes que soulèvent l’expérimentation sur les sujets humains, l’intervention chirurgicale et l’insémination artificielle, la fécondation in vitro, le don du sperme, etc., et plus radicalement l’eugénisme, le clonage et l’euthanasie – autour desquels, fort logiquement, s’organise plus de la moitié de l’essai d’Eric Pommier  . Or il n’est question en tous ces problèmes de bioéthique que des êtres humains, du type de soin qu’il convient de leur prodiguer, de l’image de l’homme qu’emporte avec soi l’idée même de certaines interventions médicales, de la dignité du patient et du mourant, de la détermination de la responsabilité du médecin, etc. C’est de l’homme qu’il s’agit en cette affaire et non pas de la totalité de la vie et de la nature. Qu’est devenu le projet, que revendique en effet Jonas dans le Principe responsabilité, d’une éthique globale de la nature échappant à l’orientation anthropocentrique des morales traditionnelles ?

Hicham-Stéphane AFEISSA
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Titre du livre : Hans Jonas et le Principe Responsabilité
Auteur : Eric Pommier
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
Collection : Philosophies
Date de publication : 31/08/12
N° ISBN : 9782130591443
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