La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

Fondation Jean Jaurès

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Une autre histoire de la Méditerranée
[jeudi 30 août 2012 - 12:00]
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Cosmopolitisme

Dans ce processus, des protagonistes de premier plan ont été les grandes cités portuaires du bassin méditerranéen, plus particulièrement celles de sa partie orientale : Barcelone, Marseille, Gênes, Venise, Raguse et Trieste, mais surtout Beyrouth, Alexandrie, Smyrne et Salonique. Comme Philip Mansel dans son livre Levant, et Mark Mazower dans Salonica - City of Ghosts, David Abulafia montre à quel point les grands centres maritimes de l’Est de la Méditerranée ont été des espaces cosmopolites dans lesquels coexistaient et interagissaient Juifs, Chrétiens (catholiques et orthodoxes), Coptes et Musulmans. Il consacre dans ce contexte de belles pages à la ville d’Alexandrie, dont ont éloquemment parlé avant lui de nombreux écrivains, de E.M. Foster à Daniel Rondeau et Olivier Poivre-d’Arvor dans son magnifique Alexandrie Bazar. On y apprend notamment que le modèle du personnage de Nissim dans le célèbre Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durell n’était pas copte, comme dans le roman, mais bien juif.

À l’instar des deux historiens cités, Abulafia met en évidence, pour le déplorer, le processus fatal au terme duquel, sous l’effet de la montée des nationalismes au XXème siècle, souvent dans des conditions tragiques, comme à Smyrne et Salonique, respectivement détruite par les Turcs et dévastée par les troupes nazies, ces villes portuaires ont radicalement perdu le caractère cosmopolite qu’elles avaient conservé durant des siècles, pour acquérir une identité unique et homogène exclusivement grecque, turque, égyptienne ou juive (dans le cas de Jaffa). Bien sûr, nous met en garde Abulafia, il convient de ne pas " romantiser " le passé de la Méditerranée. La cohabitation de toutes ces communautés ne s’est jamais déroulée sans tensions ni frictions. Plus généralement, l’histoire de la région ne manque pas d’épisodes sanglants et les manifestations de cruelle brutalité y étaient loin d’être rares. Mais avec le XXème siècle, une des caractéristiques qui faisait la richesse de la Méditerranée a bel et bien été perdue.

Cet appauvrissement est allé de pair avec le saccage progressif des rivages de la Méditerranée par le tourisme de masse, qu’Abulafia décrit sèchement sur un ton à la fois irrité, désolé et résigné dans un court chapitre de la fin de son livre. Et ce double développement s’inscrit lui-même dans le contexte d’un processus évolutif séculaire : l’inexorable déclin de l’importance de la Méditerranée à partir du moment des grandes découvertes, qui ont déplacé le centre de gravité du monde occidental dans l’Atlantique. Durant quelques dizaines d’années, la Méditerranée a conservé une signification stratégique comme corridor vers l’Asie par l’intermédiaire du détroit de Suez. Mais, même cet atout, elle l’a perdu aujourd’hui : " Dans l’économie mondiale du XXIème siècle, une Méditerranée intégrée possède une signification locale plutôt que globale. La facilité de contact à travers le globe - contact physique par le transport aérien, contact virtuel par l’intermédiaire d’internet -, fait que des relations politiques, commerciales et culturelles peuvent se développer rapidement à grande distance. En ce sens, le monde est devenu une immense Méditerranée ".

À côté de la pêche et de la mer considérée dans sa réalité physique, un des grands absents de The Great Sea est la culture. Du fait même de l’approche qu’il a choisie, Abulafia n’évoque guère les manifestations de la culture intellectuelle, scientifique, artistique ou matérielle dans la région méditerranéenne. On cherchera en vain dans le livre de grands développements sur la philosophie et la statuaire antiques, l’habitat méditerranéen, la mythologie et le folklore de la région et sa place dans notre imaginaire, l’astronomie, la poésie et la calligraphie arabes, voire même sur les techniques de navigation, à l’exception d’une judicieuse remarque sur l’étonnante persistance de la galère à travers les siècles. Dans une annexe bibliographique, David Abulafia renvoie cependant opportunément au merveilleux Bréviaire méditerranéen du " yougoslave " (ainsi qu’il se qualifie) Predrag Matvejevitch, qui foisonne d’aperçus éclairants et de fines considérations sur tous ses aspects. Dans le même esprit, il aurait pu faire référence au très riche Méditerranée. Tumultes de la houle de l’auteur catalan Baltasar Porcel. Abulafia mentionne par contre avec à-propos deux des meilleurs livres de voyage écrits sur la région, On the Shores of The Mediterranean d’Eric Newby et Les colonnes d’Hercule de Paul Theroux, qui, conformément à l’usage le plus répandu, ont tous deux tourné autour de la mer dans le sens des aiguilles d’une montre. Les deux écrivains-voyageurs mélangent descriptions, anecdotes, récits de rencontres avec des habitants et réflexions sur l’histoire des pays qu’ils traversent, comme le fait aussi Robert D. Kaplan dans Mediterranean Winter.

Une splendide réussite

The Great Sea n’est pas porté par l’ambition de révolution conceptuelle qui animait Fernand Braudel dans La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. En mettant en exergue l’influence du facteur humain dans l’histoire de la Méditerranée, David Abulafia revient en quelque sorte à une conception plus classique de l’histoire. Mais il le fait d’une manière intelligente et non caricaturale, sans la réduire à " l’histoire des rois, des batailles et des traités " à laquelle Braudel et ses disciples lui reprochaient de se résumer (ce que John Julius Norwich tend un peu à faire dans son Histoire de la Méditerranée, dont Abulafia dit qu’il n’est pas son ouvrage favori de cet auteur, et l’on comprend facilement pourquoi). En mettant au cœur de l’histoire de ce qui est d’abord et avant tout une mer, les échanges commerciaux maritimes et tout ce qui qui tourne autour de la navigation et de la vie des ports, on peut même affirmer que David Abulafia intègre dans la vision traditionnelle de l’histoire l’idée de Braudel d’un déterminisme géographique. Braudel concevait toutefois ce déterminisme comme presque totalement contraignant. Abulafia retient le principe sous une forme beaucoup moins rigide, en faisant une part considérable, prépondérante même, à ce qui revient à l’initiative des hommes, en plus grande conformité, est-on tenté d’affirmer, avec la façon dont les choses se passent dans la réalité.

Il est fréquent d’entendre louer le style de Fernand Braudel. Ses livres sont de fait rédigés dans une langue assez littéraire, un peu trop ornée et précieuse pour le goût d’aujourd’hui, cependant, et qu’on pourra même trouver par endroits exagérément ampoulée. Rien à reprocher de ce point de vue à David Abulafia, qui s’exprime dans un anglais simple, sobre, fluide et très élégant, exempt de ce lourd et prétentieux jargon pseudo-technique issu des sciences sociales et humaines qui rend ardue et pénible la lecture de tellement de textes d’histoire contemporains (par exemple ceux de Peregrine Horden et Nicholas Purcell, évoqués plus haut). Combinée avec le tableau très vivant qui nous est offert, cette qualité d’écriture rend la lecture de The Great Sea extrêmement agréable. " Mon espoir , écrit Abulafia,  est que ceux qui s’empareront de ce livre éprouveront autant de plaisir à le lire que j’en ai eu à l’écrire ". On peut complètement le rassurer sur ce point. La valeur littéraire de l’ouvrage ne devrait cependant pas occulter ses mérites scientifiques : à bien des égards, The Great Sea devrait faire date dans l’historiographie de la Méditerranée, et c’est sur tous les plans qu’il est une splendide réussite. Longtemps encore, assurément, prestige et habitude obligent, le nom de Fernand Braudel continuera à être rituellement cité dans tous les textes savants, les discours politiques, les articles de presse et les documentaires télévisés au sujet de la Méditerranée. Dorénavant, celui de David Abulafia devrait l’être aussi, moins systématiquement, peut-être, mais à coup sûr très souvent, par tous ceux aux yeux de qui, pour paraphraser le commentaire d’une historienne à propos de son livre, la Méditerranée restera toujours davantage qu’un lieu de villégiature et une destination de vacances.

Michel André

BOOKS
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1 commentaire

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JVTA

09/09/12 17:58
Je suppose que ce monsieur Abulafia n'a pas dépouillé les archives albanaises, turques ou portugaises comme son illustre devancier ? Si c'est bien le cas, toute comparaison est vidée de son sens : on ne compare pas un travail de recherche sur une compilation de 2° main aussi brillante puisse-t-elle être.

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