Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

* Cet article est accompagné d'un disclaimer
Fiat justitia et pereat mundus : "que la justice soit, le monde eût-il à en périr"…
Pour critiquer un tel adage et ses conséquences apocalyptiques, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer nous propose une éthique prudentielle fondée sur le refus de sacrifier des vies au nom de la cohérence morale. "Droit ou devoir d’ingérence", "intervention humanitaire" (humanitarian intervention), "responsabilité de protéger"… autant de vocables qui nous sont aujourd’hui familiers et dont La guerre au nom de l’humanité nous révèle pourtant l’étonnante étrangeté. A partir d’une analyse historique dense et pertinente, l’ouvrage offre les contours des principes fondateurs de cette "guerre au nom de l’humanité", lui conférant ainsi une légitimité renouvelée. Car il ne faut pas se méprendre, si l’ouvrage contient bien une dimension critique – notamment sur les origines et la portée de la Responsabilité de protéger adoptée par l’Organisation des Nations Unies en 2005 – il se présente explicitement comme une justification argumentée du recours à la force armée en cas de crises humanitaires majeures (génocides et crimes contre l’humanité).
Avant d’entrer dans le cœur de l’ouvrage, il est nécessaire de procéder à une brève mise en contexte du propos qui s’inscrit dans une triple tradition :
- La première est la théorie de la guerre juste qui a connu, depuis la publication par Michael Walzer en 1977 de Guerres justes et injustes, une formidable actualité et un renouvellement en profondeur dont le résultat est la sécularisation systématique des concepts hérités de la doctrine chrétienne depuis Augustin jusqu’à Vittoria . On s’étonne de n’en trouver aucune mise en perspective dans l’introduction de l’ouvrage – ce qui reflète d’ailleurs la marginalité des approches qui s’en réclament en relations internationales – d’autant plus que l’ouvrage se construit en grande partie autour des catégories fondamentales de cette théorie comme le rappelle le chapitre cinquième.
- La seconde est la tradition libérale, dominante dans les années 1920 dans le sillage de Woodrow Wilson qui "voulait croire en un monde pacifié, un ordre international maintenu par les démocraties libérales" et dont la Société des Nations représentait la matérialisation institutionnelle. Dans le sillage de Kant ou de Montesquieu, les libéraux croient aux vertus de la "paix démocratique" et du commerce pour réguler les relations internationales. Mais l’essor des fascismes et la Seconde Guerre mondiale ouvre la voie à une approche moins "idéaliste" qui prend acte de la volonté de puissance des Etats-Nations, dont la logique est étrangère à leur forme politique.
- Cette troisième voie est la tradition réaliste, qui ne saurait être réduite à une caricature ou à une "théorie amorale…basée sur une conception pessimiste de la nature humaine, une Realpolitik autorisant les Etats à défendre leurs intérêts à tout prix" . Elle remonte au réalisme classique, avec des auteurs comme Edward Hallet Carr, Hans Morgenthau ou Reinhold Niebuhr, puis, après la Seconde Guerre mondiale, Kenneth Waltz ou Henry Kissinger. Les réalistes défendent en réalité le droit international et considèrent, comme le montre l’œuvre de Raymon Aron, souvent citée par l’auteur, que seule une analyse lucide des intérêts – un "déniaisement" – est favorable à une politique étrangère raisonnablement altruiste. Soucieux des conséquences de l’action humaine, ces penseurs considèrent que la moralité fait partie de la réalité et que les justifications morales sont un élément décisif toute politique . Notons également la "centralité de l’Etat" qui reste l’ultime garant de la souveraineté nationale.
C’est au travers de cet héritage réfléchi et mis à distance que se construit la position d’un auteur qui apparaît aussi inclassable que Raymond Aron, Pierre Hassner ou Stanley Hoffmann – dont il se revendique d’ailleurs explicitement. Cette approche se définit comme un réalisme constuctiviste et libéral en droit international ; réaliste dans l’analyse pour mettre au jour les contraintes qui pèsent sur l’action humaine, elle ferait en même temps la promotion des valeurs libérales sans perdre de vue leur dimension intersubjective – et donc culturellement située. Cette approche court parfois le risque de tomber dans l’équilibrisme et le "syncrétisme" universitaire que critiquait Max Weber en 1904 dans "L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales". Mais elle a le mérite d’éviter la caricature de ces différents courants et de proposer une analyse nuancée des relations internationales.
C’est donc au travers de cette vision qu’est envisagé le problème central de l’ouvrage : une intervention militaire doit-elle être désintéressée pour être qualifiée d’intervention menée au nom de l’humanité ? Est-il possible et souhaitable de mener de telles guerres sans aucune motivation égoïste ? A quelle condition la notion "d’intention humanitaire" peut-elle être une catégorie juridique pertinente ? Ces questions classiques de la philosophie morale sont ici étudiées dans le cadre des relations internationales, ce qui leur confère une dimension politique renouvelée . Le problème rebattu du rapport entre droits de l’homme et souveraineté est intelligemment résolu en introduction, pour laisser toute sa place à l’enquête épistémologique et morale sur "le rôle de l’intention et les motivations en relations internationales", afin d’en proposer une "appropriation juridique et politique" .
2 commentaires
La Rédaction @Agonistik
Bien cordialement,
Agonistik
Bref la recension du livre JBJV, sans nier la qualité de plume de son auteur, semble devoir être mise en question...