La phrase

Les événements n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l'imaginaire et la rêverie. Par la manière dont on les a rêvés, dont parfois on les a mélangés et amalgamés, on a mis sur eux une sorte de phosphorescence, ils sont métamorphosés. En écrivant ainsi, j'ai l'impression d'être plus proche de moi-même que si j'écrivais d'un simple point de vue autobiographique.

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014, Télérama, le 4 octobre 2014

C N L

CNL
Repenser la différence anthropologique. Prolégomènes à toute éthologie future…
[dimanche 19 août 2012 - 15:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Que diraient les animaux si... on leur posait les bonnes questions ?
Éditeur : La Découverte
325 pages / 18,05 € sur
Résumé : Un abécédaire où, à travers de nombreuses anecdotes relatives à la condition animale, on prend conscience des fausses routes de l’éthologie mais aussi et surtout de nos propres travers.
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Revisiter les fondements de l’éthologie

Vinciane Despret à travers ce nouvel ouvrage sur la condition animale nous propose une autre vision de la différence anthropologique. Longtemps cette question a opposé les partisans de l’exception humaine à ceux qui attribuaient aux animaux nos propres capacités. Ici l’auteur nous invite à prendre du champ par rapport à ce débat. Elle réussit le tour de force de faire passer un message subtil à travers de multiples anecdotes. Les anecdotes si dévalorisées habituellement par les chercheurs retrouvent ainsi des couleurs. L’une des questions centrales de l’abécédaire est la suivante : "Qui prétend-on protéger avec cette accusation [d’anthropomorphisme] ? L’animal à qui on prêterait trop, ou mal, et dont on ne reconnaîtrait pas les usages ? Ou s’agit-il de défendre des positions, des manières de faire, des identités professionnelles ?" 

Même si on retrouve quelques thèmes pivots comme nous allons le voir, Vinciane Despret revendique non seulement un raisonnement mais aussi un style original. Ainsi Que diraient les animaux si... on leur posait les bonnes questions ? est un abécédaire, "on peut le prendre par le milieu, faire confiance à ses doigts, à ses envies, au hasard […]. Il n’y a ni sens ni clé de lecture qui s’imposent."  

Brouiller les codes, les codes du livre, les codes du faire science, pour mieux faire passer, sans la lourdeur qui sert d’ordinaire de cachet à la vérité scientifique une autre vision de la condition animale. Il est vrai que ceux qui s’attendent à des réponses pourront être surpris par l’apparente superficialité des thèmes abordés mais plus qu’un livre d’éthologie, cet ouvrage met en lumière nos propres travers lorsque l’on aborde la condition animale afin d’en mieux reposer les fondements. En prenant le contre-pied des "dos argentés des universités" , l’auteure entend affirmer l’intérêt et la nécessité de la vulgarisation scientifique et d’une autre éthologie.

 

Le multi-perspectivisme comme méthode

"Ni sens ni clé de lecture qui s’imposent" mais on peut quand même repérer au moins un thème de l’abécédaire qui en recoupe beaucoup d’autres, c’est celui de la Version. S’il y a un ressort utilisé, c’est celui du multi-perspectivisme. Toute l’œuvre s’emploie à multiplier les points de vue, à prendre du champ par rapport à notre vision humaine, trop humaine de la condition animale.

Pour ne donner qu’un exemple, assez représentatif, on peut citer le renversement de l’argument qui fait aujourd’hui encore l’unanimité auprès de la communauté scientifique au sujet de l’infanticide opéré par les mâles dans les troupes de primates ou de félins pour asseoir leur domination et leur descendance (cf. dans l’œuvre Hiérarchie et Nécessité). L’éthologue Shirley Strum dès les années 70 remettait en cause cette théorie. Elle avait noté que lorsque les éthologues appâtaient les animaux qu’ils voulaient observer avec de la nourriture, celle-ci était distribuée en trop petite quantité. De là naissaient des conflits et c’est seulement à l’issue de ces bagarres que les chercheurs avaient induits que les dominants s’identifiaient. En pratiquant la méthode de l’habituation, Shirley Strum n’observait pas une troupe hiérarchisée et dominée par un mâle. D’ailleurs d’autres éthologues avaient fait cette même observation : lorsqu’un prédateur approche, envolé le héros, tous "s’enfuient dans le plus grand désordre selon ses propres capacités de vitesse ; ce qui veut dire les mâles loin devant et les femelles, encombrées de leurs petits, peinant à l’arrière." Autre fait troublant pour la pensée établie à ce sujet, lorsqu’un conflit éclate entre deux mâles, ce n’est pas le vainqueur qui obtient les faveurs des femelles mais le vaincu. Enfin pourquoi ne pas retourner la situation : "si un seul mâle suffit et permet de tenir les autres à distance, les femelles ont donc tout intérêt à choisir un mâle unique plutôt que de s’encombrer d’autres individus. Voilà donc une toute autre histoire que celle du harem."  Cela va sans dire et c’est encore le cas aujourd’hui, de telles observations et hypothèses ont été totalement rejetées par la communauté scientifique. "Ces rejets témoignent de la présence en primatologie, du mythe, issu d’une tradition naturaliste victorienne et romantique, d’un mâle dominant combattant pour les femelles. […] Cette théorie est comme un virus qui produit des êtres déterminés par des règles rigides, des êtres peu intéressants, des êtres qui suivent des routines sans trop se poser de questions. Et elle contamine aussi bien les humains qui imposent cette théorie que les animaux à qui elle est imposée." 

Réinterroger nos valeurs, lever le voile sur les grilles de lecture à travers lesquelles nous appréhendons le monde, voilà ce que fait très bien, à l’aide de questions et d’exemples simples, ce livre de Despret.

De nombreux autres thèmes sont ainsi abordés et passés au tamis du multi-perspectivisme. L’exemple du jeu entre les animaux illustre ce qu’est une justice envisagée comme performative. Le comportement de prédation ou cette fameuse tactique qui conduit certains animaux en cas de danger à "faire le mort" nous invite à accorder un sens nouveau à une forme de conscience animale (non réflexive et entièrement absorbée par le présent comme le dirait Bergson ). A travers chaque exemple, la parole ici offerte à d’autres voix vient bousculer nos convictions sur les origines de nos valeurs morales, les structures de nos sociétés, la nature de la conscience et par-dessus tout sur ce qui fonde d’ordinaire le socle d’une vérité scientifique.

Stéphanie FAVREAU
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Titre du livre : Que diraient les animaux si... on leur posait les bonnes questions ?
Auteur : Vinciane Despret
Éditeur : La Découverte
Collection : Empêcheurs de penser en rond
Date de publication : 03/05/12
N° ISBN : 2359250582
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