Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr
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Quel sens, quelle portée donner à nos protestations, à nos indignations devant la violence et la cruauté ?
Souvent, au cœur de nos dénonciations, se loge un paradoxe, qui en détourne voire en annule l’exigence éthique supposée : des "lignes de partage" se tracent entre ceux dont la mortalité apparaît scandaleuse et ceux dont les blessures, les souffrances sont d’emblée frappées du sceau de l’oubli, ou simplement ignorées parce qu’invisibles. Ces territorialisations de la souffrance et du deuil font ressurgir cette violence même à laquelle on croyait d’abord s’opposer - violence qui ne se réduit pas à ses expressions les plus fortes, comme la guerre et le meurtre, mais qui viennent habiter nos passivités, nos choix, conscients ou non, portés par des affects ou des idéologies, nos oublis.
Si elles n’interrogent pas leurs conditions éthiques, les protestations contre la violence peuvent être porteuses, paradoxalement, de ce que Marc Crépon nomme dans son livre éponyme, paru aux éditions du Cerf, le consentement meurtrier. Les indignations devant la douleur d’autrui ne tiennent pas nécessairement jusqu’au bout les exigences morales qu’on pourrait trop vite leur prêter : elles transigent avec la responsabilité qu’appellent la vulnérabilité et la mortalité de l’autre, évaluent la nécessité, l’importance, de répondre à telle ou telle demande de secours. Evaluations, négociations, arrangements qui ouvrent la voie au consentement meurtrier, c’est-à-dire à " tout accommodement avec la mort violente, toute accoutumance au meurtre, toute transaction en réalité intenable avec les principes […] qui devraient en exclure la moindre acceptation, quelles qu’en soient les victimes…" .
Quels sont ces principes ? Quelle éthique peut empêcher le retournement de toute protestation contre la violence en affirmation de la violence ? Et, surtout, comment doit-elle affecter le politique, les relations politiques qui nous lient les uns aux autres, pour consolider un certain vivre-avec, fondé sur cette responsabilité première qu’exigent le soin et l’attention à autrui ? Tels sont les questionnements qui traversent Le consentement meurtrier de Marc Crépon, poursuivant ainsi le travail de réflexion ouvert par ses précédents livres, notamment La guerre des civilisations (Ed. Galilée) deuxième volet d’une série d’essais intitulée La culture de la peur.
Mais, d’emblée, la nature des questionnements déployés par le livre et les usages du matériau narratif et conceptuel qu’il emploie (la littérature) pour y répondre, appellent quelque examen chez le lecteur. En effet, l’affirmation conjointe de la dimension éthique et politique de l’ouvrage, double dimension qui prendra le nom d’ "éthicosmopolitique", est capitale, en ce que, loin des poncifs et de certaines thèses paresseuses, elle soustrait l’ouvrage à deux écueils.
D’abord, la pensée qui traverse l’analyse du consentement meurtrier, effectuée par Marc Crépon, n’a rien à voir avec une certaine fascination pour le mal, et encore moins, avec l’idée ressassée selon laquelle la "bête serait logée en tout homme", faisant fond sur une lecture hâtive et tronquée de la thèse de la banalité du mal d’Arendt. Si le consentement meurtrier interroge notre rapport à la mortalité d’autrui, en ce qu’il a partie liée avec cette mort, c’est en tant qu’il questionne les conditions de nos injonctions éthiques (soin, attention…) et la possibilité de leur accomplissement concret dans cet espace sociopolitique que constitue notre monde. En aucun cas, l’analyse du consentement meurtrier ne prend la forme d’une réflexion qui se délecte de la "résignation au meurtre" comme caractéristique essentielle de l’humanité. Le propos du livre de Marc Crépon ne vise pas à produire, à nouveaux frais, dans une veine sensationnelle, une anthropologie définitive tenant en une affirmation cinglante : "Nous sommes tous des monstres". Bien au contraire, l’objet du livre est éthique et politique : il s’agit de comprendre comment résister au consentement meurtrier en proposant "une ouverture et une extension de la responsabilité au-delà des frontières nationales, politiques et communautaires" . L’éthique du care, qui traverse les œuvres de Tronto, Laugier, Butler, en tant qu’elle s’articule autour de la notion de vulnérabilité est mobilisée ici ; elle se fait souci du monde : l’attention, le soin, le secours qu’appellent la vulnérabilité d’autrui – c’est-à-dire "cette donnée structurelle de l’existence qui fait que le cours de la vie peut être entravé, contrarié ou compromis par des blessures, des épreuves, des bouleversements qui l’affectent dans le plus ordinaire de son expérience" – s’inscrivent comme fins d’un agir visant à "perpétuer et à réparer notre monde" (Tronto) . L’extension de la responsabilité, objet du livre de Marc Crépon, a ainsi une dimension cosmopolitique : elle est "pensée des relations morales et politiques" analysée dans l’horizon d’un souci du monde, elle est "éthicosmopolitique".
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